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dispersées ihms divers Kecweils
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G. MASPERO
Uembre de l'Inslilnt
hlrrclfar d'étuiies à l'École pratique des Haul«s-Ètail«9
Profetteur au Collège de France
TOME DIXIÈME
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ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
â8, RUE DONAPARTK, 28
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1902
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Professeur au Collège île France
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PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
S8, RUB bomapartk, 28
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F. CHABAS
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SHALON-SUB-SAONE
: fhancaisb. BT orientale db l. harceau, B. BERTRAND, avco'.
F. CHABAS
ŒUVRES DIVERSES
PUBUÉBS PAR
G. MASPERO
■oitfc it riMUIal
DineUu d'étodct k rÉnIe inU^M det Haitct-ilata
tnitmtu am CoIHfe te Pnace
TOME DEUXIÈME
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
2d, ROB BONAPARTE, 28
1902
TRADUCTION ET ANALYSE
DE
L'INSCRIPTION HIÉROGLYPfflQUE D'IBSAMBOCL
CONTENANT LE RÉCIT d'un ÉPISODE DE LA GUERRE DE RAMSÈS H
CONTRE LA CONFÉDÉRATION DES h'iTAS^
. I
Peu de contrées ont captivé l'attention des savants et des
voyageurs au même degré que TÉgypte : la lointaine anti-
quité de ses traditions défigurées dans les auteurs clas-
siques, les monuments imposants dont les ruines témoignent
encore de sa puissance et de sa civilisation, les scènes gran-
dioses qui y sont retracées, les légendes si longtemps mys-
térieuses qui les recouvrent de toutes parts, qui rampent
sous le sol dans les hypogées^ s'étendent sur les murs des
palais et des temples et s'élancent jusqu^aux sommets des
obélisques, tout contribue à donner à la vallée du Nil un
cachet particulier , un charme irrésistible . Aussi , sans
1. PnbUé dans la Reçue archéologique, 1'* série, 1859, t. XV,
p. 573-588, 701-736. Il n'est pas inutile de rappeler que la Tivacité du
ton de cet article détermina la retraite d'une partie des savants qui
avaient collaboré jusqu'alors à la Revue archéologique; le comité de
rédaction se réorganisa, et décida de commencer une seconde série du
journal. — G. M.
BiBL. ÉoypT., T. X. 1
2 l'inscription hiéroglyphique d'ibsambodl
remonter bien haut, combien d'écrivains ont pris l'Egypte
pour texte' 1
Mais dans le déluge d'ouvrages que nous a valu cet entraî-
nement, il en est bien peu pour lesquels on ait mis & profit
la science du déchiffrement des hiéroglyphes. On a pu clas-
ser heureusement une partie des listes dynastiques à l'aide
de la lecture des cartouches royaux que leur encadrement
isole dans les inscriptions et dans les manuscrits, mais les
événements des règnes n'ont pas encore été déchiffrés dans
les testes, si nombreux cependant, que les recherches mo-
dernes ont mis à notre disposition. On a établi le cadre,
mais le tableau est à peine ébauché. Il en est de même dans
le domaine de la mythologie et des institutions. On connaît
des listes de dieux, mais on n'a pas encore publié la tra-
duction correcte d'un seul chapitre du livre funéraire.
Toutefois, il ne faut pas se plaindre de cette stérilité
apparente ; rappelons-nous, en effet, que nous ne sommes
qu'à trente-cinq ans du prenvier essai sérieux, et que Cham-
pollion n'a laissé aucun disciple capable de continuer immé-
diatement son œuvre interrompue par la mort. La renais-
sance du goût pour les hiéroglyphes ne date guère que de
dix anSj et il serait souverainement injuste de dénigrer les
beaux succès obtenus dans cette courte période ; reconnais-
sons au contraire que l'examen des textes a été fait avec une
louable activité, et que la méthode de déchiffrement est
devenue beaucoup plus sévère dans ses procédés et beau-
coup plus sûre dans ses résultats.
C'est surtout dans ce perfectionnement de la méthode que "
consiste le progrès, quoique le nombre des traductions bien
faites soit encore fort petit. Ces traductions portent déjà
sur des sujets variés ; elles servent à constater, à élucider
divers faits de l'histoire, de la géographie, des mœurs et des
croyances, mais elles ne forment, quant à présent, aucun
1. Voyez Bibliotheca yEgypUaca, D' H. Jolowioi, Leipzig, 1858.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 3
ensemble de quelque importance. Ces utiles travaux se mul-
tiplient, du reste» rapidement à mesure qu'on avance dans
rintelligence. des textes ; ils méritent d'être encouragés, car
ils formeront bientôt le fonds commun de notions arrachées
aux sources originales^ dans lequel il faudra puiser exclusi-
vement pour l'œuvre de la reconstitution de la langue et de
l'histoire de l'Egypte.
En vue d'une œuvre aussi importante, il serait téméraire
d'agir avec précipitation. Il faut savoir se réserver, il faut
perfectionner l'instrument d'analyse au lieu de l'employer
aveuglément au risque de le forcer. Malheureusement l'at-
trait des solutions prématurées est trop souvent venu contre-
balancer les prescriptions de la saine prudence. Dominé par
l'esprit de système ou par un enthousiasme immodéré, plus
d'un investigateur est parvenu à lire dans les hiéroglyphes,
non ce qui s'y trouve réellement, mais ce qu'il y cherche, et
une fois lancé sur le chemin glissant de l'arbitraire, il est
rapidement descendu jusqu'à l'absurde.
D'aussi regrettables écarts ont eu pour conséquence d'éloi-
gner de l'étude des hiéroglyphes bon nombre d'esprits
sérieux, rendus incrédules par le défaut de critique qui carac-
térise les productions auxquelles je fais ici allusion ; la pha-
lange des égyptologues se recrute avec lenteur; à peine
quelques travailleurs zélés continuent la tâche de Champol-
lion et exploitent intelligemment la mine si riche et si vaste
qui réclame des légions d'ouvriers.
Il est vrai que l'accès de la science hiéroglyphique est
difficile : quand il a parcouru la grammaire de Champollion
et gravé dans sa mémoire les mots du dictionnaire, l'étu-
diant est encore fort loin du point qu'ont atteint les progrès
récents. Il peut, à la vérité, rechercher les traces de ces pro-
grès dans les ouvrages des égyptologues modernes, et pour
y parvenir, il faut fouiller les revues savantes de la France^
de l'Angleterre et de l'Allemagne ; mais une étude superfi-
cielle de ces travaux n'aboutirait à rien ; l'investigateur doit
4 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
chercher, par la collation attentive des textes, à se rendre
compte de la justification des traductions, et il ne peut y
réussir qu'en faisant, pour son propre compte, Tobservation
analytique de tous les textes qu'il pourra se procurer, de
manière à classer méthodiquement les mots et les formes de
la langue. Ce travail est lent et pénible, beaucoup plus qu'il
n'est diflRcile ; c'est, toutefois, le seul moyen de remplacer,
pour l'étude d'une langue oubliée par les hommes, les voca-
bulaires et les grammaires que nous ne possédons plus. On
ne doit- pas s'imaginer, en effet, que les hiéroglyphes se tra-
duisent d'inspiration ou par une méthode arbitraire. Dans
la réalité, ceux qui les comprennent véritablement les inter-
rogent, comme s'il s'agissait du grec ou du latin, à l'aide
d'un vocabulaire, c'est-à-dire d'un tableau raisonné donnant
les différents emplois des mots, et d'une grammaire, c'est-
à-dire de l'observation des règles et des formes du langage.
Cette grammaire, ce vocabulaire, sont le fruit de la dissec-
tion des textes hiéroglyphiques et de la comparaison des
passages dans lesquels se rencontrent un même mot, une
même forme. On procède ainsi laborieusement du connu à
l'inconnu, et lorsqu'un pareil système affirme ses résultats,
il est en mesure de les démontrer et de défier la critique la
plus méticuleuse.
Les égyptologues, et je n'accorde ce nom qu'aux adeptes
de la méthode dont je viens de donner une idée, possèdent
tous des notes manuscrites considérables dont la réunion, si
elle était possible, présenterait le tableau complet de la
science à son degré actuel d'avancement. Mais ces notes
sont loin d'être suffisantes ; chaque heure d'étude fait naître
des observations nouvelles, qui confirment, complètent ou
rectifient les notions précédemment acquises. Toujours de
nouvelles pages s'ajoutent aux pages écrites, et l'on ne peut
encore prévoir l'époque à laquelle le livre sera terminé. Aussi
la publication ne peut-elle en être entreprise que par frag-
ments détachés. Il suit de là que le débutant est astreint à
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 5
recommencer les recherches déjà faites bien des fois et à
redécouvrir des faits déjà constatés par d'autres. C'est là, on
le conçoit aisément, l'un des plus grands écueils de cette
étude, quand on veut s'y appliquer sérieusement, quand on
veut suivre l'exemple qu'ont donné M. S. Birch, en Angle-
terre, et M. de Rougé, en France. Mais à côté de cette mé-
thode lente et pénible, il existe un système commode d'inter-
prétation des hiéroglyphes ; celui-ci se contente de la lecture
d'un petit nombre de mots déjà expliqués plus ou moins cor-
rectement par ChampoUion, et de quelques groupes nou-
veaux comparés à des homonymes plus ou moins rapprochés
dans le copte, ou dans les langues sémitiques. Avec un peu
d'imagination, la phrase se complète suivant le bon plaisir
du prétendu traducteur. II est à peine nécessaire de faire
observer qu'un semblable système est aussi loin de la mé-
thode analytique, que les vues de MM. Spohn et Seyffardt
sont loin de celles de ChampoUion.
Il importe néanmoins que cette distinction soit hautement
proclamée, car il ne faut pas que Tinanité des résultats obte-
nus par de vains systèmes soit plus longtemps une pierre
d'achoppement pour le développement d'une science dont la
découverte est une des plus grandes gloires de notre pays.
J'écris ceci sous l'impression que m'a laissée la lecture
d'un article publié récemment par M. François Lenormant,
dans le Correspondant (t. VIII, 2® livraison, février 1858),
sous le titre de : Les Livres chez les Égyptiens (2" article).
L^auteur y a réuni d'excellentes citations empruntées lit-
téralement à M- S. Birch et à M. de Rougé, mais en y
mêlant des traductions d'une autre origine qui semblent se
présenter au lecteur avec le même degré d'autorité, bien
qu'elles n'aient absolument rien de commun sous le rapport
de la méthode qui les a produites.
L'une de ces bonnes citations est le poème de Penta-Our,
traduit par M. de Rougé sur le texte original conservé au
Musée britannique (Papyrus Sallier n"* 3). La traduction
6 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
de M. de Rougé, que j'ai suivie groupe par groupe, est un
admirable spécimen de la méthode analytique, mise en
œuvre par un esprit pénétrant et expérimenté. Voici le sujet
du poème :
Dans sa seconde expédition contre les H'itas, le roi
Ramsès II, trompé par ses émissaires, s'est imprudemment
séparé du gros de son armée; surpris par l'ennemi, il voit sa
faible escorte mise en déroute et ne doit son salut qu'à un
prodige de bravoure. Sorti vainqueur du combat, Ramsès
rend gloire à Ammon dont le bras l'a sauvé ; puis il rallie
son armée, la ramène au combat et force les H'itas à im-
plorer une trêve.
Le papyrus qui contient cette remarquable composition
n'est malheureusement pas entier ; nous n'en possédons plus
que les deux derniers tiers ; la partie perdue exposait les
événements jusqu'au moment où l'armée des confédérés se
précipite sur l'escorte du pharaon ; mais, ainsi que le fait
remarquer M. de Rougé, « Thistorien pourra combler en
)) partie cette lacune à l'aide des bulletins officiels de la
» campagne que les tableaux d'Ibsamboul et du Ramesséum
» nous ont conservés presque intacts, » et en effet, cet
excellent égyptologue fait précéder sa traduction d'une
analyse très exacte de l'inscription d'Ibsamboul, dans laquelle
les faits sont racontés avec beaucoup de clarté et d'enchaî-
nement logique.
M. F. Lenormant semble n'avoir pas aperçu cette analyse,
lorsqu'il s'exprime en ces termes :
(( Je ne sache personne qui se soit occupé spécialement de
)) l'inscription qui accompagne les tableaux du Ramesséum
» de Karnak^ mais celle du Spéos d'Ibsamboul, presque
» identiquement semblable, a servi de texte à mon père dans
» son cours de Tannée 1855 ; il en a donné alors une traduc-
» tionet un long commentaire. L'inscription d'Ibsamboul est
» loin d'être complète, les trente et une premières colonnes
» d'hiéroglyphes sont seules parvenues intactes jusqu'à nous,
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 7
» et toute la fin est entièrement perdue. Par un heureux
» hasard, cette inscription comprend le récit des faits qui
» manquent dans le Papyrus Sallier, et la partie intacte
» s'arrête au point où commence ce que le poème nous a
» conservé. Elle nous servira donc à compléter Tenchaî-
» nement de la guerre, et nous commencerons par rapporter
» les points principaux de l'inscription comme introduction,
» avant d'aborder l'analyse du manuscrit. »
Et ici M. Lenormant» procédant tantôt par analyse com-
mentée, tantôtpar traduction^ donnede l'inscription d'Ibsam-
boul une interprétation qui nous explique parfaitement
pourquoi il n'a pas reconnu l'analyse de M. de Rougé ; puis
il rattache sans transition ce chef-d'œuvre d'imagination au
poème de Penta-Our qui se trouve ainsi complété d'une
manière fort inattendue.
J'ai voulu, à mon tour, étudier le texte d'Ibsamboul, et je
présente aujourd'hui aux lecteurs de la Revue^ le résultat
de cette étude.
L'inscription dont il est question a été copiée d'abord par
Champollion ; elle occupe les planches XXVII, XXVIII et
XXIX de son grand ouvrage ; une seconde copie est due à
l'Expédition scientifique prussienne, sous la direction de
M. hepsins {Denkmâler, III, 187). La copie de Champollion,
indépendamment d'un grand nombre de signes erronés,
présente des lacunes considérables : la sixième et la trente-
troisième lignes ont été omises en entier par le copiste, de
même que la moitié inférieure de la trente-sixième et de la
trente-septième. Aussi, aux endroits correspondants, le texte
est-il absolument inintelligible, ainsi qu'on se l'imagine
aisément. Cependant, toute fautive qu'elle est, la copie de
Champollion sert à justifier la correction de quelques erreurs
dans celle de M. Lepsius. Toutes les deux sont assez heureu-
1. La Reçue archéologique dans laquelle cet article fut publié
en 1859. — G. M.
8 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
sèment complétées par le texte relevé par J. Bonomi à Thèbes
et publié dans le recueil de Sharpe {Egyptian Inscriptions,
2»** Ser., pi. LU). Bien que peu de lignes, dans ce texte,
soient intactes, il est néanmoins d'un très grand secours
parce que les parties conservées ont été généralement copiées
correctement. Aussi l'examen comparatif de ces trois textes
m'a-t-il permis d'arriver à une traduction littérale rigoureuse
de la presque totalité de l'inscription ; j'aurai du reste le
soin de faire ressortir les passages douteux, lorsque j'abor-
derai le travail analytique.
Je me propose d'opposer mes résultats à ceux de M. Lenor-
mant, en renvoyant à la fin de l'article la traduction inter-
linéaire et la discussion analytique des groupes principaux
qui ne s'adressent qu'à un nombre fort limité de lecteurs. Je
me bornerai, quant à présent, à quelques observations préli-
minaires.
D'abord, en ce qui concerne la transcription des mots
égyptiens, je conserverai celle que j'ai adoptée dans mon
mémoire sur le Papyrus Prisse ; elle présente l'avantage de
n'employer que les lettres de l'alphabet français et de
rendre un signe unique par une lettre unique, lorsqu'il
n'est pas syllabique. Je rappelle que //' est l'aspiration
forte i6, s', shj og, et t\ tj ou t3, rx.
Dans les textes, la personne des rois est désignée par des
formules variées dont la traduction littérale encombre le récit
de répétitions fatiguantes et bizarres ; l'une des plus ordi-
naires est , AA-PER-Ti, la double grande demeure; à cette
dénomination est souvent attaché, de même qu'aux cartouches
royaux, le qualificatif y | h abréviation de -r- il r J ^
onh' out'a senv, la vie saine et forte. Je noterai encore le
groupe y 'ïï que M. Birch lit h'er-ew, et dont l'identité
de fonctions avec notre expression Sa Majesté, a été constatée
par ChampolUon et bien vérifiée par ses disciples. Les rois
l'emploient également à la première personne '• y V^, h'er-a.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 9
comme s'ils disaient Ma Majesté.,, Je traduirai ces dif-
férents groupes par le roi ou par Sa Majesté, selon que le
contexte l'exigera.
Le nom des peuples ennemis de l'Egypte est fort souvent
accompagné d'épithètes méprisantes. C'est ainsi que celui
du peuple H'ita est presque toujours qualifié par Texpression
5=^, h'er, qui signifie tombé ^ renversé, terrassé, ainsi
que le démontrerait suffisamment l'homme étendu sur le sol
qui sert de déterminatif au groupe. Des centaines d'exemples
concluants peuvent être cités à l'appui de ce sens. Je mention-
nerai seulement l'expression ^^^i^l, h'er hi ho,
tomber sur la/ace, comme au Todtenbuch, chap. cxxxiv,
ligne 7. La formule h'er en-h'ita signifie à la lettre : Le
terrassé de H'ita. L'ennemi de l'Egypte était ainsi carac-
térisé comme écrasé, vaincu, à la merci du vainqueur.
Mais pour éviter la monotone répétition de cette formule,
je traduirai simplement l'abject H'ita, ChampoUion, séduit
par le rapprochement du copte ig^^pi, plaie, traduisait : la
plaie du Scheto^ ; M. Lenormant l'imite^ en aggravant
l'erreur par une assimilation de cette expression à celle de
Fléau de Dieu, qu'Attila avait méritée. Celle-ci rappelle, en
effet, la terreur qu'inspirait le Hun impitoyable, tandis que
Texpression égyptienne, qui s'applique indistinctement à
toutes sortes de peuples ennemis, ne comporte qu'une idée
de défaite, d'abaissement, d'abjection. H'er n'est pas plus
og«kpi, plaga, que ^^p, corium, pellis.
Une autre qualification de la môme espèce est '^^ ,
II
h'es, quelquefois h'esi, vil, humilié. Employé comme
verbe, h'es se trouve dans les textes avec le sens avilir,
humilier, comme par exemple dans ce passage du Papyrus
Sallier III, 2/5 : Amen er h'esi h'imou neter, Ammon
humiliera ceux qui ne connaissent pas Dieu, et dans [le
1. Lettres écrites d'Egypte^ p. 120.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
yrus Prisse, VII, 7 : ar h'esbk s'es sa aker : s'il
milie de seroir un homme sage.
hampollion avait mécoonu la valeur phonétique du signe
' qu'il lisait tantôt ouo, tantôt rot' et dont la véritable
Lire est H'. Il ignorait également la signification du
ipe , h'a-t, qui veut dire le ventre et que, par euphé-
me, on traduit par sein, entrailles, Jlancs. Ce mot
plique du reste à tout l'intérieur du corps humain :
t la cavité qui renferme le cœur', celle dans laquelle
complit la respiration' ; ce sont les viscères de la diges-
*, c'est l'intérieur de l'œuf, le corps, ou comme nous
ns, le cœur de l'arbre', c'est le sein maternel',
e nom d'un serpent mythologique est : s'am hi h'a-t-ew,
/ qui marche sur son ventre'. Il n'est, en définitive,
m mot dans aucune langue dont le sens soit mieux
ftaté. Dans le groupe <=> S), h'rot, copte «pori, proies,
mpollion considérait le signe initial comme exprimant
on ROT, dont les deux derniers signes n'eussent été que
léonasme phonétique à peu près comme cela se passe
3 le mot •¥■ , onh', la de. Cette erreur lui avait fait
iidérer l'adjectif "^s. comme une expression com-
te : ROT-ES-HOU, sa race est mauvaise', dont la race
naucaise. Aujourd'hui, la lecture h'es et la signification
tilié, bas, cil, sont hors de toute discussion. Toutefois,
Dictionnaire égyptien, p. 103.
Sharpe, Egypliaa Inscriptions, 1" Ser., 45-11 ; Papyrus Sal-
■II, 3 '9.
Todlcnbuck, 78-21.
Todtenbuch, 82-2.
GieeDC, Fouilles à Thébes, I, 1.
Todtenbuch, 155-2.
Denkmàler, III, 29.
Todlenbuch. 149-16.
Lettres écrites d'Egypte, p. 120.
[
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
11
M. Lenormant, dans une de ses notes, persiste à voir dans
, race, au lieu dejtancs (ventre), de même qu'il persiste
à lire ///aie dans h'br.
Ce sont là, du reste, les deux seules modifications qu'il
juge à propos d'introduire dans la traduction de M. de
Rougé, contre laquelle il exprime cependant des réserves
bien faites pour surprendre Thonorable académicien.
Je place maintenant en face l'une de l'autre ma traduction
et l'œuvre de M. Lenormant :
M. Chabas
L'an V, au troisième mois de
Tété, le neavième jour, sous le
règne du roi de la Haute et de la
Basse- Egypte, Ramsès II, aimé
d'Ammon, vivant à toujours. Sa
Majesté était alors au pays de
T'ahi, dans sa deuxième expé-
dition de conquête. Bonne garde
était faite sur la personne du roi
dans la tente de Sa Majesté, au
fossé méridional de Kates'.
Le roi se leva semblable à la
lumière du soleil; il prit la pa-
rure de son père, le dieu Mont
{F armure des combats), et con-
tinua sa marche. Sa Majesté
s'avança jusqu'au midi de la
forteresse de S*abton.
Deux S'asou vinrent dire au
roi : « Parmi nos frères que le
H'ita a placés dans les grands
M. Lenormant
Le récit commence au début
de la campagne. Le roi d*Égypte,
à la nouvelle de Tinvasion des
Schétos, s est mis en marche à la
tête de son armée ; il est parti de
la ville de Schebtoun au Sud.
Trompé par de faux avis, il est
venu établir son camp à Paa-
mauro, un peu à l'ouest d'Ëtescb,
tout près de la grande armée des
Schétos, qu'il croit encore éloi-
gnée et qui est établie à peu de
distance de là, au sud de la ville,
à deux journées de Libou\ au
sud de Tounar. Deux espions de
l'ennemi ont été arrêtés dans le
camp égyptien, et on les amène
devant le roi pour être interrogés.
1. C'est du groupe , Il ^ JL (qui se montre avec la variante
0<^^ n>9 n ^ W I J -Zr ' — '
U <^S^(| qX) H'irabou, U'iraba) que M. Lenormant fait à deux
journées de Lihou,
12 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
officiers, on nous a envoyés pour
parler à Sa Majesté. Nous agi-
ronsen serviteu^du roi. Lorsque
le H*ita nous retenait dans son
voisinage, l'abject Hlta était
établi à H'iraba, au nord de
Tunep. Il redoute Sa Majesté au
point de battre en retraite.
Nous avons^ dans ce premier paragraphe, le discours des
deux espions de Tennemi ; ils appartiennent à la nation des
S'asou, qu'on voit apparaître plusieurs fois dans les textes
militaires ; comme ils ne sont pas nommés parmi les peuples
alliés des H'itas, on est autorisé à les considérer comme
une tribu nomade qui vendait ses services à Tune ou à
Tautre des parties belligérantes. Le discours de ces espions
à Ramsès est fort intelligible : c'est parmi des personnages
de leur espèce que le H'ita a choisi des Mahotous, officiers
dont les fonctions ne nous sont pas connues. On les a
envoyés faire au roi quelques communications, mais ils pro-
testent de leur dévouement à son service, et pour preuve
lui révèlent la position qu'occupent les ennemis.
La suite montrera que ces paroles n'étaient qu'une feinte
pour tromper le roi d'Egypte.
Je ne me charge pas de rapprocher des hiéroglyphes la
glose de M. Lenormant; mais je vois qu'il méconnaît com-
plètement le discours des deux espions, et je serais vérita-
blement curieux de savoir dans quel endroil du texte il a
découvert que Ramsès avait été trompé par de faux aois^
puisqu'il a lu tout autre chose dans le seul passage qui ait
trait à ces faux avis.
En revanche, M. Lenormant rencontre le discours des
S'asou précisément au moment où ces derniers ont disparu
de la scène, et dans un passage qui ne contient pas de dis-
cours ; puis, dans ce discours qui n'existe pas, il découvre
de bien magnifiques choses :
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
13
« Ici, dit M. Lenormant nous traduisons l'inscription
0 dans laquelle toute cette scène est racontée de la manière la
» plus remarquable. A la grandeur et à la sauvage fierté des
» réponses que les captifs scy thés adressent au pharaon, on
» croirait entendre des prisonniers germains dans un récit
» de Tacite. Ces réponses présentent un grand intérêt par
» la manière dont elles distinguent entre les dispositions
» guerrières des envahisseurs scythiques, prêts à engager la
» lutte avec les forces égyptiennes, et les inclinations paci-
1) fîques de la population des villes, probablement d'origine
)i sémitique, tremblant devant la puissance des fils de
» Mitsraim et prête à se soumettre, mais opprimée par les
» redoutables étrangers qui occupent son territoire. » C'est
merveilleux, sans doute, mais lisons le texte :
M. Chabas
Voilà ce qu'avaient dit les
deux S*asou» les paroles par eux
dites au roi étaient une rase : le
H'ita les avait envoyés pour dé-
couvrir ce que faisait le roi, afin
d'éviter que l'armée de Sa Ma-
jesté s'embusquât pour attaquer
le H'ita. Mais déjà l'abject H'ita
était venu avec les généraux de
toutes les nations, fantassins et
cavaliers, qu'il amenait pour les
faire participer à ses victoires,
et il se tenait embusqué derrière
Kates', la ville coupable. Le roi
l'ignorait; il continua sa marche
et ti^aoança ju$qu!au nord-ouest
deKaiei\
M. Lenormant
Voici la parole des deux pas*
teurs, la parole qu'ils disent à Sa
Majesté : « En multitude est le
Schéto, il se bâte pour s'opposer
au commandement de Sa Ma-
jesté, car il n'a pas peur de ses
soldats. Voici que la plaie de
Schéto vient avec tous les chefs
de tous pays, les fantassins, les
cavaliers qu'ils ont amenés pour
livrer la bataille. Cependant
l'immobilité suffocante de la
crainte est dans l'intérieur d'E-
tesch, cette misérable ville. Ils
invoquent Sa Majesté, dont ils
connaissent la sévérité, afin de
pouvoir lui dérober leurs tré-
1 . Les mots soulignés ne se trouvent pas à Ibsamboal . Je les ai tra-
duits dans les textes de Bonomi.
14
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Le roi étant installé sur son
trône d*or, vinrent les espions
qui étaient à son service; ils
amenaient deux espions de lab-
ject H'ita. On les présenta au
roi . Sa Majesté leur dit : a Qui
êtes- vous?» Ils lui dirent: ((Nous
sommes à l'abject H'ita; c'est lui
qui nous a envoyés pour décou-
vrir le lieu où se trouve Sa Ma-
jesté. »
Sa Majesté leur dit : (( Il a
déserté Tabject H'ita, car j'ai en-
tendu dire qu'il est dans le pays
de H'iraba. »
Ils expliquèrent que l'abject
H'ita s'était levé avec les nations
nombreuses qu il avait amenées
avec lui pour les faire participer
à ses victoires, de tous les peuples
qui sont dans l'étendue des pays
de H'ita, du pays de Naharaïn
et de Kati tout eniier, toutes (ces
nations) pourvues d'archers et
de cavaliers, avec des munitions
considérables et des approvision-
nements de bouche, ei il fut
révélé qu'ils se tenaient prêts à
attaquer, derrière Kates', la ville
coupable.
Alors le roi fit appeler les
généraux en sa présence pour
qu'ils entendissent tout ce qu'a-
vaient dit les deux espions de
H'ita qui étaient devant lui.
sors. » Un des deux serviteurs de
Sa Majesté, qui avait amené 1^
espions de la plaie de Schéto,
tremblant en sa présence, leur
dit de la part de Sa Majesté :
(( O vous, répondez. Que disent
les rebelles de la plaie de Schéto?
Dites-nous-le vite, par Tordre de
Sa Majesté I » Et ils répondirent
au roi : « Elle s'est levée la plaie
de Schéto, ô roi modérateur de
l'Egypte, pour une parole or-
gueilleuse prononcée par vous
aux Babaî\ Elle vient, la plaie
de Schéto, persistant avec les
nations nombreuses qu'elle a
amenées pour en venir aux
mains, de toutes les contrées qui
sont du côté de la terre de Schéto,
du pays de Naharaïn et de celui
de Ta- ta, puissante par l'étendue
de ses fantassins et de sa cava-
lerie, à cause de leur impétuosité
exaltée par (les multitudes) nom-
breuses qui s'étendent comme le
sable, qui se répandent avec la
rapidité de la flèche. Cependant
l'immobilité de la crainte du
combat est sur Etesch, la ville
mauvaise ; les habitants attendent
le bon plaisir de Sa Majesté,
interpellant en face les chefs pour
qu'ils fassent leur paix. ))
1. Ici les H'iraba deviennent les Babaï, <( les Abii, les plus justes des
hommes », dit Homère (voir p. 9, note 1)*
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
15
Ma traduction suit une marche simple et régulière qui
serait presque une justification suffisante. Après le faux
rapport des deux S'asou, Ramsès s'est imprudemment rap-
proché de Kates' et de l'armée ennemie, embusquée derrière
cette ville; deux nouveaux espions sont arrêtés de vive
force et amenés devant le roi; dans Tune des peintures
accessoires de la scène, on voit ces deux espions soumis à
la bastonnade et demandant grâce ; la légende de ce petit
tableau sert de commentaire, pour cet épisode, à la grande
inscription; elle se lit avec toute certitude :
a Arrivée de l'espion du roi, amenant deux espions de
» l'abject H'ita devant Sa Majesté. On les bat devant le roi
» pour leur faire dire où est l'abject H'ita. »
Les deux H'itas révèlent alors la véritable situation de
l'armée ennemie, et le roi fait appeler ses généraux pour les
gourmander sur leur défaut de vigilance.
M. Lenormant disloque et transforme ce texte simple et
facile; il en fait la harangue inintelligible qu'on vient de lire
et pour laquelle il n'a pas encore épuisé les témoignages de
son admiration, ainsi qu'on va le voir dans la glose sui-
vante :
M. Chabas
Le roi leur dit (à ses géné-
raux): (( Découvrez le fait des
préposés aux provinœs étran-
gères et des généraux qui sont
au pays où est le roi. Ils ont fait
dire au roi dans rexercice de leur
charge : « Le H*ita est au pays
de H'iraba ; il se retire devant Sa
Majesté depuis qu'il en a entendu
parler», et cependant il leur ap-
partenait de me faire savoir dans
M. Lenormant
La hardiesse d'un pareil lan-
gage surprend et indigne les
Egyptiens ; la parole qui nous
était adressée, le déB des mau-
dits, des vaincus aux chefs qui
étaient autour du roi les fit
s'écrier : « Périsse le pays de
Schétol Et pour le défi des
Babaï ^ , que leur terre disparaisse
de devant Sa Majesté, forte par
son activité, à cause de la plainte
1. Encore les Bahaï! Infortunés HlrabasI
16
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Texercice de lear charge ce que
je viens d'apprendre à cette
heure en faisant parler les deux
espions de l'abject H'ita; leH'ita
et les nations nombreuses qui
raccompagnent avec hommes et
chevaux, comme un sable nom-
breux, se tiennent prêts à atta-
quer, derrière Kates', la cou-
pable, et cependant les préposés
aux provinces étrangères, ni les
généraux qui commandent les
terres du roi, ne l'ont pas su . »
Ces choses dites, les généraux
qui étaient devant le roi dirent
que les préposés aux provinces
et les généraux du roi avaient
commis un acte odieux en ce
qu'ils ne s'étaient pas fait ren-
seigner d'avance sur tout ce que
faisait l'abject H'ita.
Tandis qu'ils parlaient. Sa
Majesté ordonna d office ce qu'il
y avait à faire, et cet officier fut
chargé de courir à la recherche '
de l'armée du roi qui marchait
au sud de S'abton, afin de le
ramener au lieu où se trouvait
Sa Majesté.
Sa Majesté était encore assise à
parler avec les généraux, lorsque
l'abject H'ita vint avec ses ar-
chers et ses cavaliers et avec les
nations nombreuses qui l'accom-
pagnaient. Ils passèrent le fossé
qui est au midi de Kates' et se
précipitèrent sur l'armée du roi
qu'ils ont osé faire devant le
roi. »
Ramsès lui-même, du haut de
son trône, joint sa voix au con-
cert des imprécations de ses offi-
ciers; il ordonne de mettre à
mort les deux espions, et dans
l'exaltation de son orgueil blessé,
il appelle, comme Rodrigue, ses
ennemis au combat : « Parle
1. Les mots en italique correspondent à une laoune dans le texte.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
17
r
qui continuait sa marche et qui
ne savait rien.
Alors devant eux faiblirent les
archers et les cavaliers du roi qui
se rendirent au lieu où se trou-
vait Sa Majesté, et déjà la
troupe de Tabject H'ita avait en-
entouré les serviteurs du roi qui
étaient auprès de Sa Majesté.
Alors le roi vit cela, il fut contre
eux comme une panthère, sem-
blable à son père le dieu Mont,
seigneur de la Thébaïde. Il se
revêtit de ses parures de combat
et saisit sa lance ; il était pareil
au dieu Baar^ à son heure ter-
rible. Voilà qu'il monta à cheval
et prit son élan. Il était seul de
sa personne, il pénétra dans la
troupe de l'abject HMta et des
nations nombreuses qui raccom-
pagnaient. Sa Majesté, semblable
au dieu Souteh', le très vaillant,
sabrait et massacrait au milieu
d'eux, et les forçait à se jeter
renversés l'un sur l'autre dans les
eaux de l'Arànta.
« Toutes les nations me res-
pectent! (dit le roi), car j'étais
seul ; mes archers et mes cava-
liers m'avaientabandonné;pas un
d'eux n'a tenu ferme pour reve-
nir au secours de ma vie! Mon
amour, c'est Phra ; ma louange,
c*est mon père Toum I Tout ce
que j'ai dit, je lai fait véritable-
ment devant mes archers et mes
cavaliers. »
BiBL. ÉGYPT., T. X.
maintenant, terre de Schéto,
viens avec toutes les contrées qui
te sont soumises, tes multitudes
d'hommes et de femmes, tes
chevaux nombreux comme les
grains de sable. La crainte qui
presse Etesh, cette cité maudite,
terrassera aussi les princes des
nations et tous les chefs qui
s'agitent dans le camp pour nous
combattre. ))
L'armée se met en marche
pour atteindre les Schétos et châ-
tier leur insolence; elle rencontre,
embusquées à quelque distance
de son campement, les forces
ennemies, et la lutte s engage
avec violence.
f *
18 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Dans la traduction qui précède, j'ai la conviction d'avoir
resserré l'erreur possible dans des limites très étroites^ et
j'affirme résolument que pas un passage essentiel n'est
susceptible d'une correction de nature à modifier les sens que
j'ai donnés ; quatre ou cinq expressions seulement laissent
prise au doute. Je les discuterai dans la seconde partie de
ce mémoire; les égyptologues qui compareront ma version
avec le texte voudront bien réserver leur jugement jusqu'à
l'apparition du prochain cahier de la Revue.
Quant à l'œuvre de M. Lenormant, je n'ai pas le courage
d*en faire ressortir les incohérences. En la lisant, j'ai hésité
à croire qu'elle fût applicable à l'inscription d'Ibsamboul, et
mon hésitation n'a cessé qu'à l'inspection de quelques lam-
beaux de traduction de différents textes, dans lesquels
M. Lenormant me parait avoir suivi une marche tout aussi
peu critique. Ce sont bien là les fruits de la méthode que
j'appellerai imaginaire, faute d'une expression qui rende
mieux ma pensée .
S'il était vrai que les deux traductions que je viens d'op-
poser l'une à l'autre fussent également possibles à des dis-
ciples de ChampoUion, si l'erreur pouvait prendre des
proportions pareilles, oh ! alors, disons adieu aux espérances
qui ont salué la découverte de cet homme de génie; n'espé-
rons pas être jamais en mesure de proposer à la saine critique
des résultats dignes d'attirer son attention ; n'affirmons rien :
rien de la langue^ rien de l'histoire, rien de la mythologie,
rien de la géographie . Que les hiéroglyphes retombent dans
leur oubli séculaire et que le nom de ChampoUion s'efface
de la mémoire des hommes I Comment ! ce que l'un de ces
prétendus interprètes rend par s'asseoir sur un trône d'or,
un autre l'explique par dérober des trésors, et c'est là
peut-être une des moindres différences de deux versions
d'un môme texte. De part et d'autre, nulle apparence de
tâtonnement; tous lôs deux affirment leur œuvre et la
commentent; ils semblent également sûrs d'eux-mêmes.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 19
Émules de Klaproth et de GoulianoflE, recommencez vos
attaques! jamais vous n'eûtes aussi beau jeu.
Comme on le voit, je n'hésite pas à poser carrément la
question. Travailleur indépendant, je n'ai rien à demander à
Tégyptologie au delà de la satisfaction d'une passion pro-
fonde pour cette étude si attrayante. Depuis six années, j'y
consacre les instants trop courts que me laissent les travaux
de ma profession et je suis arivé seul, sans système préconçu,
sans parti pris^ libre de toute influence, à reconnaître la
certitude rigoureuse du système de ChampoUion et les
moyens de l'appliquer avec fruit. Je me sens en mesure de
faire passer ma conviction dans l'esprit de tout homme intel-
ligent et sans préjugés, et j'affirme qu'une traduction comme
celle de M. Lenormant est absolument impossible, que
jamais, par aucune considération dérivée des principes de
Champollion^ le traducteur ne pourra justifier les sens qu'il a
adoptés, ni môme expliquer ou atténuer ses erreurs. Un
débutant dans Tôtude avouera, s'il est de bonne foi, son
impuissance à traduire, mais ce n'est qu'en abdiquant son
titre de disciple de ChampoUion qu'il pourrait se permettre
de défigurer un texte en y substituant les rêveries de son
imagination.
Que des mots soient inexactement traduits, que des phrases
entières soient mal comprises, c'est ce qui doit arriver presque
inévitablement, dans Tétat encore bien incomplet du voca-
bulaire et de la grammaire. On ne peut même concevoir
qu'il en soit autrement, excepté dans des textes bien simples
et d'un enchaînement rigoureux. Aussi^ faut-il toujours
placer en première ligne les progrès de la connaissance de la
langue; c'est l'unique moyen de conjurer les erreurs graves.
Gardons-nous de céder aux entraînements de l'imagination
et même des vraisemblances, sans être bien assurés que
nous ne prenons point notre point de départ dans d'énormes
contresens. C'est une précaution que ne connaîtra jamais
la méthode imaginaire; semblable à je ne sais plus quelle
20 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
science dont on dit qu'elle est si facile que tout le monde la
connaît, même ceux qui croient Tignorer, cette méthode
peut tout traduire, même ce que ses adeptes regardent
comme inintelligible. Ainsi, tandis que M. Lenormant n'est
nullement arrêté ni embarrassé par les lignes omises dans la
copie de l'inscription dlbsamboul, il prétend ne rien com-
prendre dans le Papyrus Prisse : « On n'est pas même assuré,
» dit-il, qu'à part la conclusion des dernières pages, ce
» texte doive être classé parmi ceux qui se rapportent à
» rhistoire. »
Dans un récent mémoire sur ce papyrus, j'affirmai, au
contraire, que « ceux qui lisent couramment les récits de
» TExode dans les papyrus du British Muséum n'éprouve-
» raient aucune difficulté pour la traduction entière de ce
» vieux manuscrit ». Chacun sait que ces papyrus de l'Exode
sont dus à la plume de M. le docteur Heath. Les égypto-
logues ne s'étaient, jusqu'à présent, guère occupés de cette
opinion singulière, mais M. Lenormant vient de la reprendre
pour son propre compte, considérablement corrigée et aug-
mentée.
Or, tandis que M. Lenormant affirme son ignorance absolue
à propos du Papyrus Prisse, le révérend docteur en publie à
Londres une traduction complète, sans la moindre lacime,
sans marque d'hésitation sur une seule expression I Je revien-
drai sur cette publication dans un prochain article. Je me
bornerai, pour le moment, à dire qu'elle n'ajoute rien pour
moi aux minces résultats que j'ai communiqués aux lecteurs
de la Revue, dans le premier cahier de cette année.
J'ai mentionné les* papyrus de l'Exode, expliqués par M. le
docteur Heath. Les passages traduits par l'honorable savant
anglais forment la partie la plus considérable du mémoire
de M. Lenormant, duquel je m'occupe ici. M. Lenormant
nous explique « qu'il a soumis ces contradictions à une cri-
» tique sévère et qu'il les a corrigées sur beaucoup de points
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 21
» pour arriver à un résultat qui pût défier les attaques des
» adversaires les plus décidés ».
M. Lenormant, qui avoue ne pas savoir lire un mot dans
les dix-neuf pages d'hiéroglyphes si aisément lues par
M. Heath, se croit cependant assez fort pour beaucoup
reprendre et beaucoup corriger dans les traductions de ce
dernier. Ces messieurs s'expliqueront entre eux . Quant à
nous, nous connaissons actuellement la sévérité de la critique
et la certitude des résultats de M. Lenormant; il prend la
peine de nous apprendre que la traduction de l'inscription
d'ibsamboul a fait l'objet de son cours public au Collège de
France pendant l'année 1855. Il ne s'agit donc pas d'une étude
faite à la légère, c^est le texte qui a retenti dans la chaire
de Champollion, ce sont les leçons qui devaient recruter de
nouveaux disciples à l'illustre maître I Ab uno disce omnes.
Les papyrus du British Muséum auront leur tour d'études
analytiques ; ils offrent assez de difficultés pour commander
la réserve et la circonspection ; lorsqu'ils auront réellement
livré leurs secrets, les rapprochements bibliques iront
rejoindre dans le néant « les prisonniers germains dans un
récit de Tacite, le défi des Babaî, le concert des imprécations
et l'appel de Rodrigue », commentaires fantastiques de
traductions imaginaires.
II
Telle qu'elle est reproduite dans le grand ouvrage de la
Commission prussienne, l'inscription d'ibsamboul comprend
quarante-cinq colonnes; indépendamment des colonnes
incomplètement copiées, le texte donné par Champollion
omet entièrement deux lignes essentielles; il se compose
seulement de quarante-trois lignes. Quant à l'inscription
du Ramesséum, dont les colonnes sont plus longues, elle n'a
que vingt-cinq lignes, contenant le même texte que celui
d'ibsamboul^ plus deux phrases additionnelles.
22 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Pour les références, je me servirai de la copie de la
Commission prussienne, dont les lignes sont numérotées de
1 à 45. Dans l'espace qui sépare la vingt-huitième de la
vingt-neuvième ligne, le roi Ramsès, assis sur son trône,
interpelle ses généraux, humblement tournés vers lui; mais
cette scène, qui sert d'illustration au texte, n'interrompt pas
le récit, et le commencement de la ligne 29 fait suite immé-
diate à la fin de la ligne 28.
L'inscription gravée sur la planche XXXII du grand
ouvrage de ChampoUion est, au contraire, indépendante de
l'inscription principale, le tableau d'assemblage (pi. XVII
bis) l'indique suffisamment; elle se réfère à l'arrivée d'un
corps de troupes égyptien, composé d'infanterie et de chars,
auquel les hiéroglyphes donnent le nom de Narouna du roi.
ChampoUion a été aussi malheureux dans la copie de ce petit
texte que dans celle de la grande inscription, car tandis
qu'on lit distinctement dans la copie de la Commission prus-
sienne :
Pe ai iri en pe Narouna en aa per ti onh* out'a senb
La venue des Narouna du roi ^
em pe to Amaour
dans le pays d' Amaour
la copie de ChampoUion omet cinq groupes et donne seule-
ment : PE Ai EN NAROUNA EM PE AA AMAOUR, co qui ne forme
aucun sens. C'est dans les derniers groupes de ce texte défi-
guré que M. Lenormant trouve le nom de Paamauro, qu'il
assimile à Bemmari, localité citée dans l'Itinéraire d'An-
tonin*. Mais ni le pays d' Amaour, ni celui de Bemmari,
qu'on ne s'attendait pas à rencontrer ici, ne sont mentionnés
dans le texte çui fait l'objet de cette étude.
1. Je rappelle ici robservation que j'ai déjà faite relativement à la
traduction abrégée des formules qui servent à désigner la personne du
roi. [Cf. plus haut, p. 8 du présent volume].
2. Les Livres chcs les Égyptiens, p. 274.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 23
Pour ne pas multiplier outre mesure les groupes hiérogly-
phiques dans le texte, je me contenterai de transcrire les
mots égyptiens, d'après la méthode de lecture que j'ai exposée
dans la première partie de mon mémoire \ Je ne ferai usage
du caractère spécial que lorsque la discussion analytique
Texigera. Sous la transcription, je placerai la traduction mot
à mot de l'égyptien, et, pour la facilité des explications, je
couperai l'inscription en paragraphes dont je discuterai les
mots douteux.
La première ligne est presque entièrement occupée par le
protocole habituel des inscriptions officielles ; elle contient
la date, les noms et les titres du roi. Il n'y a rien à analyser
dans ce préambule commun à tant de documents. J'aborde
donc immédiatement le récit :
Ligne 1. Aa-t h'er-ew hi
VoUà que Sa Majesté (était) > à
Lignes. Tahl em uti-ew , // en neh't
T'ahi dans son expédition 2* de victoire
La particule as-t, par laquelle commence l'inscription,
annonce la situation des choses, le fait accompli au moment
où l'on parle; on connaît les variantes as, as-tou et as-ek;
le copte possède encore une particule dans ic et ic^e; les
événements consécutifs sont amenés par la particule f ,
H AN, copte ^Hiuie, voici que.
Des textes nombreux et notamment les inscriptions )du
grand temple d'Ammon-Ra à Thèbes, que M. Birch a nom-
mées avec raison les Annales de Thothmès III^ montrei^t que
les campagnes des Pharaons à l'étranger étaient désignées
sous le nom d'uxi en neh't, expédition de conquête ou de
victoire. Dans le style officiel, chacune de ces campagnes
1. [Cf. plus haut, p. 8 du présent volamej.
2. L'auxiliaire d'état est souvent sous-entendu en égyptien comme en
bébroa. '
24 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
recevait un numéro d'ordre; nous sommes ici à la seconde
campagne de Ramsès II; les Annales de Thothmès III men-
tionnent jusqu'à la treizième campagne de ce prédécesseur
de Ramsès^ à la trente-neuvième année de son règne \
Ligae 2. Res ne/er em onh' ouf a senb em am en
Veille bonne pour vie saine et forte dans la tente de
H'er-evo hi t'es-i res ent Kates*
Sa Majesté au fossé méridional de Kates'
« On faisait bonne garde sur la personne du roi dans la
tente royale, au fossé méridional de Kates'. »
Le verbe "l ^^^ , res, a eu les mêmes acceptions que
ses dérivés coptes pnc, pœic, vigilare^ expergisci, custodire^
vigilta. Indépendamment des deux déterminatifs qui accom-
pagnent ici ce groupe, on le rencontre souvent augmenté de
la face humaine, qui semble n'y jouer qu'un rôle explétif;
l'expression si fréquente souten res, veut dire roi vigilant,
attentif, comme, par exemple, dans les inscriptions de l'obé-
lisque de Paris :
Hik ken res hi hah h'oa
Souverain victorieux, vigilant pour chercher les glorifications
en mes sou*
de celui qui l'a engendré
Au proscynèmede Ramsès-ashou-heb, à Ibsamboul, le roi
est dit :
Res hi hah sep neb monh" em iri-t h*ou
Vigilant pour chercher occasion toute possible pour faire honneurs
en ateu> Hor*
à son père Horus
1. Lepsius, Auswahl, XII^ 44; Denkm'âler, lll, 31, a, 10.
2. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser., 42, face 2.
3. Chanapollion, Monuments de l'Egypte, I, 9, 2, 10.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 25
La même expression est appliquée à un architecte de
répoque d' Amenemha I V \
Dans la phrase étudiée, la bonne veille doit s'entendre de
la garde attentive qui se faisait à l'entrée de la tente du
monarque. On trouve une formule analogue dans les Annales
de Thothmës III :
Men-ket mcn^het res res rea em onh'
Courage I Courage I Vigilance! Vigilance; qu*on veille sur la vie
em am en onh' out'asenb*
dans la tente du roi
Du sens veiller, s'éveiller est dérivé de celui de se lever j
se relever. On lit au Rituel :
Res-ek ape-ek As^Ra*.
Lève ta tète, Osiris.
C'est le sens qu'a adopté avec raison M. de Rougé dans
ce passage du discours de Ramsès :
Pe houi neb em sen men reè-evo sou^
Le tombant tout d'entre eux non il relève lui.
« Quiconque d'entre eux tombera ne se relèvera plus. »
M. Birch a le premier signalé le sens du groupe A ^v^n,
AM, tente, pavillon de guerre; cette valeur est certaine.
Pendant leurs campagnes, les rois amenaient avec eux leur
tente et l'installaient dans leur camp ; lorsqull est parlé de
l'érection de la tente royale, ou de la garde dont elle était
l'objet dans un lieu quelconque, c'est comme s'il était dit
que le roi y avait établi son camp. C'est ce que démontrent
1. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1'* Ser., 82, 3.
2. Denkmàler, III, Bl. 32, 13.
3. Todtenbuch, 151 b.
4. Papyrus Sallier III, 4/3.
26 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
diverses mentions des Annales de Thothmès IH\ où Ton
voit en outre que le mot am ne désigne pas exclusivement
la tente royale, puisqu'un de ces objets figure au nombre des
prises faites sur l'ennemi*.
Une cause d'embarras est l'explication du mot , t'bs,
qui se réfère à quelque accident de terrain au midi de
la ville de Kates'. Dans les tableaux d'ibsamboul et du
Ramesséum, on voit que cette ville est située sur l'Aranta
qui l'entoure de ses eaux, en un point où le fleuve s'élargit
considérablement. On distingue môme un fossé intérieur
rempli d'eau, formant une seconde enceinte en avant des
murs crénelés. Peut-être le t'es est-il le fossé extérieur dans
lequel on a détourné le cours de l'Aranta. Le groupe t'es
correspond à une lacune du texte du Ramesséum, mais on
y lit, à la ligne 2£^ue pour surprendre Ramsès, l'armée des
H'itas passa le c^=^ , s'bt, qui est au midi de Kates'. Le
Al
copte |90Te, fovea, fossa^ fournirait une explication satis-
faisante de ce mot, et l'on pourrait admettre que le s'et du
Ramesséum et le t'es d'ibsamboul sont la môme chose.
Tous les deux sont d'ailleurs une circonstance topographique
observée au midi de la ville de Kates'. Le ^efa^ fosse, fossé,
est du reste admissible pour le mot t'es dans tous les pas-
sages où je l'ai trouvé employé, soit qu'il représente la fosse
où se retire le serpent Apap^ soit qu'il s'applique à celle où
sont précipités les ennemis d'Osiris après leur immolation*.
S'il reste quelque doute sur le véritable sens de ces mots,
nous savons tout au moins d'une manière bien certaine que
le roi d'Egypte avait établi son camp en un lieu situé au
midi de la ville de Kates'.
1. Lepsias, Denkmdler, III, 31, 57.
2. Ibid., 32, 17.
3. Todtenbuch, ch. vii, titre; ch. xcix, 2.
4. Todtenbuch, oh. cxlvi, 16, 17.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 27
Lig. 3. s'a ITer-ew h'a oubn-ra s'open-ew
Se leva Sa Majesté comme la lumière da Soleil il prit
h'akerou tew Mont,
les parures de son père Mont.
On trouve daas un grand nombre de textes' l'orthographe
pleine du groupe '^^^^ôûâ, h'akerou; ce mot signifie pa-
rures^ ornements, ajustements. Employés comme verbes,
h'akbr et seh'aker équivalent à orner, parer, embellir.
Ex. : IrUen-eu} sib aa en num seh'aker em aa neb aa*.
U a fait une porte grande d'or, ornée de pierre toute précieuse.
La parure du dieu Mont, le Mars égyptien, n'est autre
chose que l'armure des combats.
II est à peine utile de rappeler ici que , par euphonie, les
Egyptiens supprimaient souvent le pronom possessif de la
troisième personne du singulier masculin ew, après le mot
ATBw, TEW, père.
Lig. 3. Oui neb em Lig. 4, h*et aper H'er-ew cr
Partit le seigneur en s'éloignant; s'approcha Sa Majesté au
res teh*a en S'abtoun.
midi de la forteresse de S*abtoun.
« Le roi continua sa marche et s'avança jusqu'au midi de
la forteresse de S'abtoun. »
11 y a à faire à propos de cette phrase si simple une
observation importante dontla priorité appartient à M. Birch.
Dans les textes, l'expression ^^, h'et, est cons-
tamment opposée à fM\'=' \\, wenti. La première signifie
1. Todtenbuchy 92-4, comparez le passage correspondant da Papyrus
Cadet, Todtenbuch, 142, 22; Greene, Fouilles à Thèbes, l, 8; Sharpe,
Egyptian InscriptionSj 2^ Séries, 3, 9.
2. Denkmàler, lll, 167.
28 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
partir, s'éloigner, se mettre en voyage; Tautre, rentrer,
revenir; c'est ainsi, par exemple, que l'élu du ciel égyptien,
investi de la faculté de prendre éternellement toutes les
formes à son gré va (h'et) aux champs Aalu (l'Elysée) et en
revient (wenti) ' ; que dans l'hymne de H'emmès, ceux qui
montent (h'et) et qui redescendent (wenti) la durée de la
vie adressent des acclamations à Osiris*. Âpres sa victoire
signalée sur les H'itas, Ramsès II revint (wenti) vers le
Midi*. On trouve aussi Texpression h'et en opposition avec
un mot assez rarement employé comme verbe de mouvement
®^I2L(j(j^^, h'esefi; c'est dans une de ces formules des
stèles funéraires qui invitent les passants à prononcer la
prière pour les défunts.
A retou neb-t sou-t-sen hi em ha-ten em h'et em
O hommes tous qui passent en face de cette stèle en allant et en
h'esefi em mera-ten *.
revenant dans vos cultures.
Du mot WENTI je signalerai la variante ^^^^^ ââ^ *, dont
^ \\
le premier signe est l'hiéroglyphe du nez, phonétique fenti,
WENTI.
Il est bon de remarquer que ni l'une ni l'autre de ces
expressions ne s'applique exclusivement à la navigation.
Lig. 4.Ai-ten s'asou II er fot. Lig. 5. en ITer-eio.
vinrent S'asou II pour dire & Sa Majesté.
« Deux S'asou vinrent dire au roi. »
Il n'y a rien à discuter dans cette phrase dont le sens est
1. Todtenbucht chap. lxxii, 2.
2. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser., 97, 13 ; ibid., 1, 5.
3. Papyrus Sallier III, 10, 3.
4. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser., 82, 8.
5. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser., 44, 10. Conf. Todten-
buch, 72, 8.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 29
évident. L'identification des S'asou avec Fun des peuples de
la géographie ancienne est aussi incertaine que celle de
toutes les autres nations dont nous allons rencontrer les
noms, à l'exception de Naharaîn, la Mésopotamie, le pays
des deux fleuves, dont les hiéroglyphes reproduisent exacte-
ment le nom biblique. Le pays des S'asou est plusieurs fois
cité dans les textes militaires. Sous le règne de Thothmèslll,
le capitaine Ahmès Pennob y fit de nombreux prisonniers \
Dans un texte curieux, mais malheureusement mutilé des
inscriptions d'ibsamboul, Ramsès II est dépeint comme
ayant entraîné la Nigritie dans les pays septentrionaux,
les Aamous (races jaunes de TAsie centrale) dans la Nubie j
et le pays des S'asou dans celui de \ Le dernier mot
est détruit, et cette lacune nous prive d'une opposition qui
aurait pu être utilisée pour les recherches géographiques.
Les S'asou ne figurent pas dans l'énumération des peuples
alliés des H'itas, mais le texte nous les montre offrant leurs
services aux parties belligérantes. On peut supposer , comme
Ta fait M. de Rougé, qu'ils appartenaient aux tribus nomades
des déserts de Syrie.
Lig. 5. Em nenou sennou enti em aaou en mahotou em
Parmi nos frères qai (sont) dans les grands des Mahotou par
tape Lig. 6. ITita taaou nou en H'er-etc er
le fait do H'ita, on nous a fait venir vers Sa Majesté pour
rot,
parler.
« Parmi nos frères que le H'ita a placés parmi les plus
grands des Mahotou, on nous a envoyés pour parler au roi. »
Le discours des S'asou est digne d'attention, car c'est le
point capital de l'inscription. Ils parlent, comme on devait
s'y attendre, à la première personne du pluriel ^^, nou,
1. Lepsias, Austcahl, Zwei Steine, etc., ligne 10.
2. Champollion, Monuments de V Egypte, I, 17/2.
30 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
BNNOU, copte «Jion et dans les composés n, en, nous. Us se
recommandent d'abord de leur propre importance : leurs
frères, c'est-à-dire leurs compatriotes, leurs pareils, ont été
placés par les H'itas parmi les plus considérables de certains
officiers que le texte nomme Mahotou, et dont il serait dif-
ficile de préciser les fonctions. Dans les textes publiés par
M. Greene, les Mahotou sont nommés à la suite de l'Oer*,
c'est-à-dire du chef militaire, du général. A Sakkara, un
Égyptien se vante d'avoir été véritablement l'afiectionné
des Mahotou'. Je les considère comme des conducteurs ou
chefs de tribus, des espèces de scheiks. Les deux S'asou
expliquent ensuite qu'on les a envoyés pour faire une com-
munication au roi; le texte est assez clair pour se passer
d'analyse. Je crois cependant devoir m'arréter un instant
sur l'auxiliaire ta, faire, donner, causer. Ce mot remplit
un rôle très important dans la langue hiéroglyphique.
On a récemment contesté la prononciation ti donnée par
Champollion, qui avait assimilé le groupe f^ n et ses va-
riantes au copte i", et Ton a voulu le lire ma. Les recherches
auxquelles je me suis livré m'ont démontré que les vues de
Champollion étaient justes. 11 existe effectivement un verbe
:, MA, donner, qui s'écrit souvent à l'aide d'un signe idéo-
graphique : la main présentant un vase a o ; ce même signe
sert à écrire la syllabe ma ou mo dans certains mots tels que
MAU, la mère, mofek, cuivre, etc. Il n'est pas impossible que
les deux signes lui et a d, si voisins de forme et de sens,
aient été confondus dans les textes, mais il est incontestable
que la langue antique a possédé simultanément les formes
TA ou TI et MA. Les diverses expressions a n^ A ,
et $=3 se prononcent réellement ta et sont des variantes qui
s'échangent continuellement. Les deux dernières ne sont
autre chose que la lettre t elle-même ; " est une variante
1. Greene, Fouilles à Thèbes, I, 26.
2. Lepsias, Denkm'àler, III, Bl.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 31
de A n ' ; la forme hiératique des deux signes est ordinai-
rement identique. Quant à a n et à A , leur valeur phoné-
tique TA, Ti, est exprimée par toute une série de noms dont
ils forment la seconde syllabe, comme par exemple ceux de
Petammon, Petubastes, Petosiris, etc. En rassemblant les
variantes du groupe ^ , reta ou erta, autre forme bien
connue de Tauxiliaireyatre, donner, etc., on obtient l'équi-
valence suivante : c^ = o = = = <=> A =
o . Si l'on supprime le signe commim, il reste :
Je citerai aussi les formes et , analogues ^ h^>
dans lesquelles le segment a, t, remplit le rôle de com-
plément phonétique.
Voici une phrase dans laquelle le scribe a cherché à faire
parade de sa connaissance des variantes ; sur un cercueil
conservé au Musée britannique, Osiris dit :
Alî7¥«-m^km
AAVWW
Zl-A
Ta a onh' en As-ra,,. ia-en-a sou em neterou
Je donne la vie au détunt. Je donne lui parmi les dieux.
ta-eri'a ak ew Per-ew
Je donne qu'il entre et qu'il sorte,
OU en termes corrects : « Je donne la vie au défunt, je
1 • Cette observation ne s'applique & .— .^ que lorsque ce signe signifie
donner^ faire^ etc. Dans le corps des mots, c'est simplement une
voyelle ; figniativement ce signe signifie le bras.
2. Sharpe, Egyptian InscHptiona, !•» Ser., pi. LXXV, lig. 10.
32 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
le place parmi les dieux, j'accorde qu'il entre et qu'il
sorte. »
Je renverrai également l'étudiant aux variantes c^^,
Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1»* Ser., pi. LXXIX, lig. 14;
ibid., LXXXVI, 9; ^^, c=3^, Denkmâler, II, 102.
Les verbes ta et brta ont pour signification radicale
donner. Le thème ta ou da est commun à un grand nombre
de langues, notamment au grec et à l'hébreu. Comme
auxiliaires, ces mots remplissent des fonctions variées qui
dérivent toutes de leur valeur radicale. Ils représentent le
verbe impulsif, causatif, faire, comme dans nos formules
faire faire, faire tirer, etc. L'inscription de Rosette en
offre quelques exemples, notamment à la ligne 13 : a Qu'il
soit accordé aux habitants de l'Egypte qui le désireront,
d'élever de même cette chapelle du dieu Épiphane. »
Er tria oun es em per sen
pour faire qu'eUe soit dans leur maison
Ce qui correspond au grec : xal Ij^stv wap* a&roiç.
A la ligne 14, se trouve Tordre de faire élever la stèle tri-
lingue dans les temples :
Erta ha eœ
faire élever lui
Dans la petite inscription qui sert de légende à la baston-
nade infligée aux deux espions, il est dit qu'on les frappe
devant le roi.
cr ta sen t*ot pe enti pe to enlVUaam^
pour faire eux dire le où le pays de H'ita là
(( Pour leur faire dire le lieu où se trouvait le peuple
H'ita. »
1. ChampoUion, Monuments de l* Egypte, I, XXIX, aa bas.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 33
Ta et BRTA servent aussi à indiquer la nomination, la
promotion à un office. Mont-si, personnage qui vécut sous
les trois premiers Pharaons de la XII* dynastie, énumère
les cinq emplois qui lui furent successivement conférés et
se sert alternativement du mot A , ta, et de <=> A , erta.
Ta-a H*er-ew em an^
fit moi Sa Majesté en scribe
et Erta-a H'er ew er an.
fit moi Sa Majesté pour scribe
Dans un autre monument de la môme époque, la forme
est , ERTA*. Il en est de môme au Papyrus Prisse,
planche II, avant-dernière ligne.
Ainsi TA et erta expriment Timpulsion, l'incitation, la
cause. Après le carnage que Ramsès fit des H'itas, on ne
trouvait pas un endroit où Ton pût mettre le pied à cause
de la multitude des cadavres .
Littéralement :
em ta aa'ou sen*
par le fait de lear multitude.
1. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1'^ Ser., 83. Le phonétique an pour
le signe Ijâ a été indiqué par M. Birch, Mémoire sur une patère égyp'
iienne, etc., p. 53.
2. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1** Ser., LXXXV, 5.
3. Papyrus Sallier III, 7/9, M. de Rongé a paraphrasé : tant les morts
étaient nombreux. Le phonétique de <§=K^ est , as\ pluriel as'ou,
ainsi que le démontrent les variantes du nom d'un serpent mythologique
r^ ^= , as' hoou^ à plusieurs têtes, Sharpe, Egyptian Ins-
#.in. C3niii ^ nn— ^^^
cnptions, V Ser., 32; 2^^ Ser., 5-9; Texpression y (1 '^'^'^^ qui suit
rénumération des diverses denrées (Inscription de Rosette, lig. 4) est
Téquivalent de U (I ^^ x^ , Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser.,
93,3.
BiBI*. ÉOYPT., T. X. 3
34 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
C'est dans ce sens qu'on doit traduire les formules dans
lesquelles il est dit que le défunt prend toutes les formes :
er tata het-eto ^
à rimpulsion de son oœur.
et non pas « pour placer son cœur ».
Ces observations pourraient être poussées beaucoup plus
loin, mais nous rencontrerons dans la suite du texte des
exemples remarquables que j'aurai le soin de faire ressortir.
Ce que j'ai dit justifie surabondamment ma version de la
phrase étudiée. J'ajouterai seulement que la dernière partie
de cette phrase est au passif :
Ta aou-nou er foi.
Nous avons été fait venir poar dire
Lig. 6. Aou-nou er irv-t bekou L\g,7, en cui-per-ti onh* outa' senb
Nous somnoles pour faire des serviteurs du roi.
« Nous ferons des serviteurs du roi . »
Le sens de ce passage est manifeste, car le groupe bbk,
copte AioR, servus, n'a pas besoin d'être discuté. Les deux
émissaires protestent de leur dévouement, afin de préparer
le succès de leur fourberie .
Lig. 7. em tou-nou raou-nou em ta pe h'er en ITita h*er pe
En étant nous avoisinant par le fait du terrassé de H'ita, alors le
h'er en H'ita hemse em FTiraba hi meht Tonap
terrassé de H*ita était établi à Hlraba au nord de Tonap.
« Lorsque le H'ita nous retenait dans son voisinage,
alors le H'ita était établi au pays de H'iraba au nord de
Tonap. »
^ (1 7^ , RAOUA, est le copte {m^th, vicinta^ vicinus;
1 . Todtenbuch, chap. i, 22.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 35
il signifie aooisiner, toucher, joindre, comme le démontre
cet exemple tiré du rituel :
Raoua-ek er eu> ape em ape\
tu approches vers lui tète à tête.
L'action qu'indique ce verbe était faite à cause ou par
l'impulsion du H'ita, ainsi que le montre l'emploi de l'auxi-
liaire TA que je viens d'étudier; la préposition H'er annonce
la connexité de temps : alors, en même temps, le H'ita était
assis, installé à H'iraba. M. Lenormant, qui bouleverse
tout ce texte, semble mettre le discours des S'asou dans la
bouche de Ramsès, qui croit, dit-il, V armée des Schétos
encore éloignée, tandis qu'elle est établie à peu de distance
de là, au sud de la ville, à deux journées de Libou, au sud
de Tounar '.
II n'y a dans les hiéroglyphes ni journées, ni Libou, ni
sud, ni Tounar . Le nom de cette dernière localité est cor-
rectement donné dans l'inscription du Ramesséum, sous la
forme de Tonap qu'on retrouve dans d'autres monuments.
Lig. S. Snatou-ew en aa-per-ti onh* out'a senb er-ai em iventa
U a peur du roi en allant au retour.
Le mot SNATOU est le thème antique du copte cn*.T, rêve-
ren\ timere. Je crois superflu de le discuter ici. Je ferai
seulement remarquer que ce mot exprime également la peur
qu'on inspire et la peur qu'on éprouve. Il est dit, par
exemple, d'un conquérant :
Rer snat-eto em h'aou sen^
Circule sa peur dans leurs ventres.
1. Todtenhuch, chap. lviii, 2.
2. DenkmàleTj II. La copie de Champollîon, fautive sur tant de points,
donne Tonar, mais celle de la Commission prussienne montre que le
dernier signe n'est plus visible sur le monument.
3. Denkmdler, III, Bl. 195.
36 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
« La peur qu'il leur inspire circule dans leurs entrailles ; »
et dans celle des inscriptions de la Statuette naophore ' qui
se réfère aux désastres éprouvés par l'Egypte pendant les
fureurs de Cambyse : « Immense calamité qui eut lieu dans
le pays tout entier et dont il n'y eut jamais la pareille, grande
affliction de la part de Dieu, » Out'a Hor-Soun déclare qu'il
fut délivré de sa peur quand il plut au dieu :
Nohem en anaUa sep etc.
Sauvé de ma peur à son gré.
Pour expliquer Téloignement de l'ennemi, les S'asou
allèguent qu'ils craignent le retour de l'armée égyptienne-
C'est dans ce faux avis que consiste la ruse des deux
émissaires, car la suite de l'inscription va nous apprendre
que, loin d'être campée en arrière des Égyptiens, l'armée
des confédérés a pris les devants et se trouve rassemblée
derrière la ville de Kates', près de laquelle le roi s'est im-
prudemment avancé.
Lig. 9. A8't Vot ne II S'asou ne fotou foi en sen en
Voilà ce qu'avaient dit les 2 S'asou ; les paroles dites par eux à
fTer-ew em aV Lig. 10. aou pe H'ita ta aou-sen
8a Majesté (étaient) en ruse et le H'ita avait fait aller eux
er patar pe enti Her-evo am-en-ho em tem ta
pour découvrir ce que Sa Majesté (était) à faire, pour non faire
Lig. U. her-sou pe-kerou en H'er-eio er ker hna pe
que s'embusque l'armée de Sa Majesté pour combattre avec le
h'er en H'ita
terrassé de H'ita
« Voilà ce qu'avaient dit les deux S'asou ; les paroles qu'ils
avaient dites au roi étaient une ruse ; le H'ita les avait en-
voyés pour découvrir les projets du roi, afin d'éviter que
1. Statuette naophore, fianc droit da naos.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 37
l'armée égyptienne s'embusquât pour attaquer le H'ita. »
Ici, comme au commencement de l'inscription, la particule
As-T annonce le fait accompli. Si le scribe eût voulu exprimer
que les S'asou allaient parler de nouveau, il eût écrit han
t'ot . . . Voici qu'ils parlèrent .
Les paroles des S'asou sont caractérisées par le mot ..^^n
\^^ , AT', déterminé par l'oiseau du mal. Ce mot désigne
forcément une action mauvaise, c'est le copte cwu, dolosus.
Dans les textes funéraires, il est question du châtiment du
fourbe (at') ^ . Entew se vante d'épouvanter le trompeur sur
sa tromperie :
Hot afou hi afou-^ic^.
Nous retrouvons ici d'excellents exemples de l'emploi des
auxiliaires ; le H'ita avait envoyé (ta aou, /aire aller) les
S'asou pour faire une chose que représente le mot égyptien
-j -^^ , PATAR ; ce mot a pour déterminatif la pousse
du palmier qui n'est qu'un complément phonétique de la
syllabe ter, tar, et l'œil complet ouvert qui caractérise les
actes de vision, d'attention. Il signifie comme l'hébreu "tm,
pator, découvrir j apercevoir, inspecter, examiner, révéler,
rendre patent^ expliquer, manifester. Nous rencontrerons
dans la suite du texte d'autres exemples de l'emploi de ce
mot d'occurrence très fréquente dans les hiéroglyphes.
Ce que les deux émissaires devaient épier est exprimé
par une phrase elliptique dans laquelle la préposition est
renvoyée à la fin. Ces tournures sont extrêmement fré-
quentes dans la langue égyptienne. Par exemple, la prière
pour les morts demande toutes les choses bonnes et pures,
Onh' neter am sert
Vil Diea par elles,
1. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser., pi. LVII, 33.
2. Stèle d'Entew^ au Louere, ligne 17.
k
38 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
<( par lesquelles vit Dieu »; ce qui est le plua souvent
abrégé en
Onh' neter am
Vit Dieu par.
L'anglais traduirait presque littéralement: Allthe good
and pure things God lices toit h.
Dans la phrase étudiée, la préposition finale est complexe
^ , AM-KN-HO. Sa forme la plus habituelle est am-ho.
Rien de plus commun dans les hiéroglyphes que les par-
ticules complexes. Celle qui m'occupe exprime la mission,
la charge prise ou donnée, ainsi qu'on le voit dans les ins-
criptions de Radesieh et dans un grand nombre d'autres
textes. Ainsi l'on trouve les formes ta em ho en souten an \
charger le scribe royal de ... ; erta em ho en h'orp, charger
le commandant; dans les annales de Thothmès III, il est
question en ces termes d'un mouvement prescrit à l'armée
entière :
Erta entou em ho en Kerou er t'er-eto*
Fut donné mission à Tarmôe entière.
La suite explique l'ordre donné : « Prenez vos armes,
munissez-vous de vos casques^ car on va se mettre en marche
pour attaquer l'ennemi. »
ERTA ou TA EM HO Signifie mot à mot mettre à la face
o(e,maisla traduction littéraledes idiotismes est sans intérêt;
il suffit d'en bien saisir le sens. Je crois qu'il ne saurait
subsister le moindre doute sur celui que j'attribue à am ho
ou à sa forme complexe am-en-ho. Les deux S'asou avaient
été envoyés pour observer ce que Ramsès se proposait de
1. Champollion, Notices manuscrites, t. I, p. 574.
2. Denknidler, III, Bl. 140, 10; voyez aussi Sharpe, Egyptian Ins-
criptions, 20^ Ser., 24, 1 ; 24, 4.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 39
&ire; l'anglais: what the ktng was about (to do), rendrait
l'égyptien d'une manière régulière.
Le reste de la phrase exprime le genre d'intérêt qu'avait
le H'it^ à faire observer les mouvements de l'armée égyp-
tienne; c'était, dit le texte, pour ne pas faire que V armée
égyptienne Jît une action indiquée par le verbe ^
HiR, pour attaquer le HHta ^ .
HiR est fort connu dans les hiéroglyphes comme thème
antique du copte z^^^' £«^> terreur^ crainte. Des milliers
de passages dont le sens est manifeste, démontrent ce sens
avec une rigueur absolue. Mais il est évident que cette
valeur ne convient pas ici, car le H'ita n'a aucun intérêt à
éviter que l'armée égyptienne redoute une rencontre ; ce
qu'il doit chercher à prévenir c'est une surprise, une attaque
inopinée de la part de cette armée. Or, dans l'une de ses
acceptions, le mot exprime l'attitude de l'animal qui s'apprête
à se jeter sur sa proie. Je citerai, à l'appui de ce sens, la
belle légende d'un tableau militaire de Médinet-Habou,
représentant le roi Ramsès III partant avec son armée pour
une campagne en Asie * .
^ffer-evo er Tahi h*a ka en mont er
Va Sa Majesté à Tahi semblable à la personne de Mont, pour
poipot ...*neb teh tes'aourew^ kerou-ew^ h! ai
fouler aux pieds nation tonte violant ses frontières; ses soldats (sont) comme
1. DenkmJaler, III, Bl. 32, lig. 12.
2. Champoilion, Monuments de V Egypte, pi. 219.
3. Le verbe de mouvement a disparu, mais le sens est certain .
4. Le groupe représenté par des points est , terre, nation. La
▼aleur phonétique est encore incertaine. Dans la suite de mes trans-
criptions, je le remplacerai toujours par des points.
5. L'hiéroglyphe du guerrier correspond à des valeurs phonétiques
variées. Ma transcription kerou est celle du groupe qui signifie corn-
buttants.
40 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
kaou hir hi baou sesemou h'a bekoa en
des taureaux guettant sur des chèvres, les cavales comme l'épervier au
h^ennou roou
milieu des oies
Cette légende ne se réfère pas à une attaque actuelle, mais
seulement à la disposition prise pour une attaque ultérieure ;
les soldats égyptiens s'apprêtent à se jeter sur Tennemi,
comme des taureaux sur des animaux faibles et timides.
C'est cette préparation à l'attaque qu'exprime le verbe hir.
Ce même mot sert plus loin à caractériser la situation des
H'itas rassemblés derrière la ville de Kates' et prêts à fondre
sur les Égyptiens.
Le poème de Penta-Our contient des exemples remar-
quables de l'emploi de hir dans l'acception que je viens de
justifier et que M. de Rougé a parfaitement reconnue. S'il
arrivait que la langue française disparût un jour de la
mémoire des hommes et qu'on fût obligé de la reconstituer
analy tiquement comme l'égyptien, on constaterait aisément
la valeur du verbe redouter, mais le mot redoute^ terme de
fortification, offrirait à l'investigateur une difficulté analogue
à celle que nous venons de rencontrer dans le verbe hir.
Lig. 11. As-t pe h*er en H*ita Lig. 11. aou hna oer
Voilà que le terrassé de H*ita était venu avec chef
neb en,,, neb kerou entheiorou-ou en eneto em
tout de nation toute fantassins et cavaliers d'eux amenés par lui pour
ta-ew em neh'tou haou kerou, Lig. 13. hir
mettre lui en victoires ; ils se tenaient prenant embuscade
en ha en Kateà* ta asi men reh' M'er^ew
par derrière Kates' la coupable. Non savait Sa Majesté.
« Déjà l'abject H'ita était venu avec tous les chefs de
toutes les nations, leurs fantassins et leurs cavaliers^ qu'il
avait amenés pour les faire participer à ses victoires. Ils se
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 41
tenaient embusqués derrière Kates\ la coupable. Le roi
rigDorait. »
Ce paragraphe nous décrit la véritable situation de l'ar-
mée des confédérés, sur laquelle Ramsès vient d'être trompé
par les deux S'asou. La particule as-t nous fait voir qu'il
s'agit d'une situation déjà occupée et non d'un mouvement
vers une situation nouvelle; tous les mots de ce paragraphe
sont connus, car il n'y avait d'embarrassant que l'expression
HiR dont nous venons de constater le sens, càp ^ est une
forme abrégée de ^i^» ker^ prendre, tenir, avoir'.
J'ai consacré à la particule ^ , ha, un travail spécial*,
qui a été autographié et dans lequel je démontre que cette
particule signifie derrière et non devant, comme l'avait
pensé Champollion. C'est un fait hors de toute contestation.
M. de Rougé avait du reste publié ce sens avant moi dans
un ouvrage qui ne m'est pas connu.
Je ne puis garantir le sens précis de la particule injurieuse
ASi, donnée à la ville de Kates'. Je n'en connais qu'un
second exemple dans un passage peu intelligible des textes
publiés par M. Greene*. Ma traduction coupable est pure-
ment conjecturale ; c'est peut-être oile, méprisable.
Quoi qu'il en soit, il est bien définitivement acquis par la
dissection du texte que, loin d'être à H'iraba^ comme l'avaient
afl5rmé les S'asou, l'armée des confédérés se tenait prête à
l'attaque derrière la ville de Kates' et que Ramsès Tignorait.
Ici le texte du Ramesséum donne un renseignement impor-
tant qui manque à Ibsamboul :
Aou ouf Her-ew em h'et aper er meht entent Kates**
Sa Majesté repartit et s'approcha aa nord-ouest de Kates'.
1. Voyez Cbabas, Une Inscription historique, notes 57, 74, 85.
2. Nouvelle Explication d^une particule de la langue hiéroglyphique y
CbaloD, 1858.
3. Greene, Fouilles à Thébes, I, 6.
4. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 2^^ Ser., 52, 7.
42 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
La phrase est interrompue par la disparition de la partie
supérieure de la ligne^ puis il est parlé de l'armée du roi ;
si le texte était complet, nous y lirions probablement que le
roi n'emmena pas son armée; car la suite nous apprendra
que cette armée continuait sa marche au midi de S'abtoim,
lorsque Ramsès fut attaqué. Ainsi la ruse des S'asou eut le
succès qu'ils en attendaient; le roi, persuadé que l'ennemi
était loin, se sépara du gros de son armée et poussa une
reconnaissance au nord-ouest de la ville de Kates' derrière
laquelle les H'itas l'attendaient.
Lig. 13. SneVem FTer-ew hi lig. 14. aseb ente-noum airt
S'installa Sa Majesté sur le trône d*or Tinrent
hapou enti em a'esou ITer-w en sert
les espions qui (sont) parmi les serviteurs de Sa Majesté ; ils amenaient
hapou II en pe k*er en lig. 15. ifita
espions 2 du terrassé de H'ita.
Rien n'est plus intelligible que ce passage. Le mot
snet'em» exprimé, soit phonétiquement^ comme au Rames-
séum, soit idéographiquement, comme à Ibsamboul, est une
forme noble et poétique de l'expression s'asseoir. On doit le
rendre par trôner, siéger. Il s'applique parfaitement à l'atti-
tude imposante que le tableau d'ibsamboul prête à Ramsès
dans cette scène, où l'on voit le monarque assis sur son
trône d'or, haranguant ses officiers. Le mot snet'em exprime
aussi la posture des pharaons portés dans leur riche palan-
quin lors des pompes royales ^ .
Le mot ASEB veut dire trône, siège, ainsi que le prouve
le déterminatif, portrait exact de Tobjet lui-même, tel qu'on
le voit dans la peinture. M. de Rougé l'avait déjà expliqué*.
Les souverains de l'Egypte tenaient conseil dans toutes
1 . Greene, Fouilles à Thèbes^ I, 17.
2. Textes publiés par M, Greene, À propos de la pi. XXXII.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 43
les circonstances importantes; les textes historiques, l'ins-
cription de Eouban entre autres, rendent compte de ces
audiences et du cérémonial qui y était observé, et qui
consiste notamment en ce que le roi est assis sur son trône
et coiffé de l'une de ses couronnes. Dans le passage qui
nous occupe, Ramsès s'apprête à tenir conseil sur les cir-
constances de son exploration, lorsque ses éclaireurs lui
amènent deux espions du H'ita dont ils se sont emparés.
Tout le monde est d'accord sur la signification du mot
HAPOU, espion, dont le radical hap, copte ^hh, signifie
cacher, se cacher.
Lig. 15. Staou em ha-n^
amenés en la présence (dn roi)
L'introduction des fonctionnaires ou des ambassadeurs est
toujours exprimée par le groupe Of-j"^ * sat, sta, qui
signifie passer, faire passer, présenter. Lorsque l'envoyé
du chef de Bah'ten vint réclamer le secours du roi d'Egypte
en faveur de la fille cadette de ce chef atteinte d'un mal
inconnu :
Han em sat-ew em ha-n H'er-eœ*
Voici qu'on présenta lai devant Sa Majesté
Le roi demande à cette occasion qu'on lui amène certains
personnages :
Sat-en-ew hi^kahou^
présentés à lui sur-le-champ.
1 . La prononciation de la préposition ^^^==0) , qui veut dire devant, en
présence, est encore incertaine. Prenant la valeur phonétique han du
phallus, je décompose cette proposition en em Ha-n, en présence de.
Mais cette lecture est conjecturale. Heureusement le sens ne l'est pas.
2. Prisse, Monuments de l'Egypte, pi. XXIV, lig. 7, 8.
3. Prisse, Monuments de l'Egypte, pi. IX, 10.
44 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Dans rinscription de Kouban, le roi désire connaître Topi-
nioQ de ses hauts fonctionnaires sur la possibilité de creuser
une citerne sur le chemin des mines d'or du désert.
staou-eniou hi kakou em-ha-n neter nofer^
ils forent présentés sur-le-champ devant le dieu bon (le roi).
La môme formule se rencontre pour la présentation des
intendants des travaux du temple d'Âmmon* et pour celle
des Oérou de la région méridionale, dans une stèle de la
XII* dynastie. Dans ce dernier exemple, l'humble attitude
des officiers présentés est indiquée :
Sat oerou to res erta em ha-n hi
Présentation des Oérou de la terre du Midi, placés en la présence sur
h'etou sen*
leurs ventres.
Ajoutons enfin que l'expression étudiée était usitée pour
la présentation d'objets divers. Dans Tune des peintures du
temple de Phra, à Amada, on voit en effet Aménophis II
présentant au dieu du temple quatre coffrets sacrés nommés
MÉROUS. La légende est :
Sat mérous *
présentation des Mérous.
La tournure de la phrase analysée est elliptique : le nom
du roi, qui devait être exprimé à la fin, est sous-entendu; le
môme fait se présente dans le texte que je viens de citer,
d'après une stèle de la XII® dynastie, et j'en pourrais invo-
quer bien d'autres exemples. Rien de plus fréquent que
1. Prisse^ Monuments de l'Egypte, pi. XXI, lig. 12.
2. Denkm'dler, III, 11, 39.
3. Sharpe, Egyptian Inscriptions, 1" Ser., 80, 3.
4. ChampoUion, Monuments de VÊgypte, I, 47, 1.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 45
cette élision dans les prières funéraires, par lesquelles on
demande pour les morts les aliments qui paraissent devant
les dieux, ce qui est fréquemment exprimé sans le complé-
ment de la préposition devant ^ .
Lig. 15. Toi en sen en ITer-eio entoien ah* t'ot sen tour-nou er
dit à eax Sa Majesté tous qui? Ils dirent nous sommes
Lig. 16. pe Ker en H*Ua entew ta aou-nou
aa terrassé de H'ita ; il a fait aller nous
er patar pe enti fTer-eio am
poar découvrir le où Sa Majesté là
a Le roi leur dit : « Qui ètes-vous ? » Ds répondirent :
« Nous appartenons au H'ita; c'est lui qui nous a envoyés
pour découvrir le lieu où est Sa Majesté. »
Tous les termes de ce passage nous sont à présent bien
connus ; il serait superflu de nous y arrêter.
lig. 15. Vot en sen en IJg. 17. Ifer-ew soutennou en etc
Dit à eux par Sa Majesté; il a déserté
pe h'er en ITUa mak sotem-a er foi sou em Lig. 18. iTiraba,
le terrassé de Hlta, car j'ai entendu dire lui dans H'iraba.
« Le roi leur dit : « Il a donc déserté l'abject H'ita, puisque
j'ai entendu dire qu'il était au pays de H'iraba? » Pour se
rendre bien compte de la syntaxe égyptienne des pronoms,
Tétudiant fera bien d'examiner avec attention les formes
employées dans la conversation du Soleil avec les dieux de
son cortège, dans les légendes du sarcophage de Séti P'
(Sharpe, Egypiian Inscriptions, 1»' Ser., pi. LXI à LXVII).
Il y trouvera notamment les constructions suivantes : ensen
EN RA, ils disent au soleil; ensen ra, à eux le soleil dit; en
ENSEN RA, le soleil leur dit; sen en ra, ils disent au soleil;
1. Comparez notamment les deux passages, Sharpe, Egyptian Ins-
criptions, l*" Ser., 78, 23, et 93, 3.
46 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
EN NEN NE NETEROu, au même disent les dieux. Dans ces
exemples, le verbe tôt, dire, parler ^ est sous-entendu, et
c'est là une circonstance d'occurrence fréquente que j'ai eu
Toccasion de signaler; ils démontrent la fonction servile et
arbitraire de ^vvww ou fl ^^^ préfixe, et font voir que les pro-
noms sujets, régimes directs et indirects, ne se suivent pas
dans un ordre fixe, mais bien dans un ordre variable, selon
le caprice du scribe. L'ancien égyptien admettait les inver-
sions ; on en trouve même d'assez compliquées, mais je ne
puis entamer ici ce sujet, qui exigera un travail d'une cer-
taine étendue.
Dans la copie de la Commission prussienne et dans celle
de Champollion, la phrase étudiée commence par t'ot sen
EN h'er-ew, dit à eux par Sa Majesté, ce qui peut être
correct à la rigueur par comparaison avec les formules que
je viens de signaler ; mais toute incertitude est levée par le
texte du Ramesséum qui donne avant le premier sen^ eux^
la particule du datif en, à.
Le verbe soutennou m'embarrasse. Je l'ai rencontré dans
les textes, mais seulement avec le déterminatif de mouve-
ment et correspondant au copte cwoin-eit, tendre^ étendre.
Ce sens ne convient pas au passage étudié, à moins qu'on
n'admette une valeur dérivée, comme se disperser, se dé-
bander. Ramsès interroge les deux espions sous la préoc-
cupation de l'éloignement de l'ennemi que lui ont affirmé les
S'asou; il s'étonne de la réponse dans laquelle ces espions
confessent leur identité, et la pensée du monarque a pu
être celle-ci : il s'étend donc bien loin le H'ita, puisque ses
espions sont près de moi et que son armée, à ce qui m'a été
dit, est au pays de H'iraba. Peut-être aussi se demande-t-il
si le H'ita déserte le combat, puisqu'il se retire si loin.
Dans ce dernier sens, le copte co-btcok, transfugere, fourni-
rait une explication admissible du groupe soutennou. Mais
les rapprochements coptes n'ont qu'une valeur relative sur
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 47
laquelle je n'aime pas à m'appuyer. J'ai exposé la diflSculté ;
on reconnaîtra dans tous les cas qu'elle n'est pas de nature
à nuire à Tintelligence de notre texte.
Mak est une particule conjonctive que j'ai déjà rendue par
car dans mon mémoire sur le Papyrus Prisse :
Mak si nefer em tata neter^
Nam fllius bonns ex dono Dei (est)
Ug. 18. foi entosen patar pe h'er en fPita haou hna
Dirent enx l'explication: le terrassô de H'ita s'est levé arec
(xs'ou hna-ew en-ew
uatioDS nombreuses avec lui» amenées par lui
OOtt
Ug. 19. em ia-ew em neh'tou em.., neb-t enti em
poar mettre lui en 7ictoires de nation toute qui (est) dans l*étendue
en pe io en tfita pe to en Naharaîn
de le pays de H'ita, le pays de Naharaîn
Lig. 20. pe Kati er fer-etc aetoa aperou em kerou enthetorou ker
le Kati tout entier; eux pourvus d'inlanterie et de cavalerie avec
naûen «'a en^,
leurs annes de..
Ug. 21* cu'ott eetou em e'aou en outeb petar aet
nombreuses; eux avec provisions de vivres. Manifeste (est) cela :
haou hir er ker ha Kates* ta
ils se tiennent guettant pour combattre deniôre Kates' la
coupable
Grâce aux imalyses précédentes, nous n'avons plus rien
de douteux dans ce passage, si ce n'est peut-être le groupe
1. Papyrus Prisse^ pi. IX, 5. Cf. Le plus ancien livre du monde,
dans la Reçue archéologique, 1858.
2. Groupe oblitéré. Je crois qu'il faut y voir les s'aou en' ari kbr^ des
Annales de Thothmès III, Voy. E. de Rougé, Sur les testes publiés par
M. Greene, p. 30.
48 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
X ^^ , oou, ou, qui signifie étendue^ territoire. Je citerai
quelques exemples à l'appui de ce sens.
Dans Tune de ses campagnes en Asie, Thothmès III sac-
cage la forteresse d'Aranta et celle de Kana, hna ou-ew,
aoec son territoire^' il est ailleurs question des forts qui se
rendirent em pe ou en anaukasa , dans l'étendue du pays
d'Anaukasa* .
La stèle d'Amada raconte que les habitants du territoire
de Tah'si (ou en tah'si) tombaient renversés devant le
navire du conquérant*. Le défunt justifié, assimilé aux
dieux, circulait dans V étendue (ou) de TÊlysée égyptien*.
Aucun autre sens que celui d'étendue^ territoire, ne me
parait pouvoir convenir à cette expression.
Le passage qui nous occupe constate que les peuples
confédérés contre l'Egypte appartenaient à trois groupes
principaux : les H'itas, Naharaîn et Kati; le territoire de
ces groupes était subdivisé en provinces secondaires, parmi
lesquelles le poème de Penta-Our énumère les suivantes qui
avaient pris une part active à la guerre contre l'Egypte :
Aratou, Maasou, Patasa, Kas'kas'^ Aroun ou Aloun, Kat'-
ouatan, H'iraba, Aktara, Kates', Raka, Tenteni et Kair-
kamash.
L'étude de cette géographie contemporaine de Moïse est
tout entière à faire; il n'y a rien de sérieux dans les rappro-
chements qu'on a tentés jusqu'à présent ; Tonap n'est pas
plus Thanara, qu'Amaouro n'est Bemmari^ que H'iraba n'est
Liba, ni les Abii les plus justes des hommes^. Si TAranta est
l'Oronte^ comme c'est très vraisemblable, Kates' ne peut
être Édesse, lors même que la lecture Atesh, proposée par
1. Denkm'dler, III, Bl. 30, a. 10.
2. Lepsius, Auswahl, Xll, 30.
3. ChampoIIion, Notices manuscrites, t. I, p. 106, iig. 17 de l'ins-
cription.
4. Todtenbuch, oh. lxii, 3.
5. Fr. Lenormant, Les Livres chez les Égyptiens^ p. 275.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 49
M. de Rougé, serait exacte. Je l'avais d'abord admise moi-
même, mais les motifs qui ont décidé MM. Bircb, Lepsius
et Brugsch, en faveur de la valeur KAT, KOT, doivent l'em-
porter. Une preuve convaincante de la lecture KOT dérive
de la comparaison des variantes du nom de la bourgade
égyptienne qui devint la ville d'Alexandre. On trouve ce
nom dans la stèle du prêtre Pi-shere-en-Ptah, sous la forme
X Q û '^ qui correspond au copte p«jio^, Rakoti. Dans
certaines variantes, le T n'est pas exprimé. Il est donc bien
certain que le signe m équivaut à la syllabe KOT et non à
AT ni à SAT. Édesse n'a donc rien à faire ici, non plus que
Cadès de l'Exode; mais on pourra chercher les ruines de
Kates' sur les bords du fleuve qui l'entourait de ses eaux et
dont le lit faisait, au voisinage de cette ville, un coude très
prononcé. Lorsqu'il possédera à fond l'intelligence des textes
égyptiens, l'investigateur sérieux y trouvera les seules indi-
cations certaines sur lesquelles il soit possible de compter
aujourd'hui. En attendant^ il faut se garder des faciles illu-
sions d'une érudition à coup de vocabulaire.
Lig. tt. Han erta ITer-eio os*tou oerou em ka-n
Voici que fit Sa Majesté être appelés les généraux en présence
er ta sotem-sem
pour faire qu'ils entendissent
Lig. 23. Totou-neb't tôt en pe hapou II en ITita enté em
paroles toutes dites par les espions 2 du H'ita qui (étaient) en
ha-n
présence.
« Alors le roi fît appeler devant lui les généraux, afin
qu'ils entendissent tout ce qu'avaient dit' les deux espions
du H'ita qui étaient en sa présence. »
Cette phrase est d'une construction élémentaire ; elle ne
demande aucune justification.
BlBL. iCYPT., T. X. 4
50 L'iNSGRiprroN hiéroglyphique d'ibsamboul
Lig. 23. Tôt en ffer- etc en-sen patar4en pe ah'er en ne mourou
Dit Sa Majesté à eux : « Découvrez le cas des préposés
a'aou en ne oerou en ne toou en aa-per-ti onh" oiUa* senb
aux nations des généraux des terres du roi,
em ew
en ceci. »
Dans ma traduction des inscriptions du temple de Rade-
sieh, j'ai discuté le groupe H <g> sh'er, l'un des plus im-
portants de la langue égyptienne à cause de la multiplicité
de ses fonctions. Il signifie le plus ordinairement plan, des-
seirij projet, conseil; accessoirement, c'est le sujet d'un
tableau, la condition d'un marché, d'une convention ; c'est
aussi le fait, la situation, le cas, la condition, la circons--
tance d'une chose ou d'un individu. Dans notre phrase, le
roi appelle l'attention de ses généraux sur le cas dans lequel
se trouvent placés, par leur négligence, les fonctionnaires
chargés de l'instruire. Voyez le cas, le fait des préposés, etc. ;
ils m'ont fait dire : « le H'ita est à H'iraba, » tandis qu^U
est ici près de nous.
Dans la harangue qui termine l'inscription, Ramsès pro-
clame que tous les faits (sh'br) qu'il a rapportés, il les a
accomplis à la vue de son armée.
Le groupe ^| /» w^ i , mourou s'aaou, est remplacé à
la ligne 30 par ^^ , mourou ... ; cette variante semble nous
donner la valeur phonétique de , mais il faudrait en
trouver d'autres exemples. J'hésite d'ailleurs sur la lecture
de l'hiéroglyphe qui représente un animal couché, et ne puis
garantir le son s'aaou que j'admets provisoirement pour me
conformer à Topinion la plus généralement adoptée.
Deux ordres de fonctionnaires sont inculpés par Ramsès ;
1. Une Inscription historique, p. 21, note 92.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 51
les premiers sont les préposés aux nations, sans doute les
oflSciers chargés de l'administration des pays tributaires ; les
autres sont les généraux des terres du roi, c'est-à-dire des
provinces de l'Egypte. Ces désignations font ressortir l'oppo-
fVA/l
sition que j'ai déjà signalée dans l'emploi des groupes
et
Lig. 24. îri sen ha hi Vot en aa-ptr-ti onh' outà* aenb em monh*
Ils se sont levés pour dire aa roi en office :
Ug. 25. pe ITita em pe U> en H*iraba sou ouar er-ha-t
le H'ita (est) dans le pays de H'iraba ; il se retire devant
H'er-ete fer eotem-eto er Vot
Sa Majesté depuis qu'il a entendu parler
Deux expressions nous arrêteront un instant : la première
est EM monh' in opère, in qfficio. Nous la retrouverons plus
loin, dans deux autres passages où, comme ici, elle pourrait
être supprimée sans nuire à la clarté de la phrase. Ainsi le
roi, continuant son discours, reproche à ses officiers de
n'avoir pas su lui dire em monh', ce qu'il vient d'apprendre
des espions; puis, prenant des mesures contre le péril, il
ordonne em monh', ce qu'il y avait à faire.
Il me semble que cette espèce d'adverbe caractérise l'exer-
cice officiel d'un devoir ou d'un pouvoir quelconque. C'est
dans ce sens que j'ai traduit. On sait d'ailleurs que le mot
MONH* signi&e fabriquer y former, exécuter.
La seconde expression à examiner est — ^j^> ouar;
ce mot veut dire passer d'un lieu dans un autre, voyager.
C'est le terme employé au traité des H'itas, dans les clauses
des gens qui passaient d'Egypte au pays de H'ita et récipro-
quement du pays de H'ita en Egypte V
1. Une Inscription historique, p. 13.
2. Derûcm'dler, III, BI. 146, Ug. 32, 33, 34.
52 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Lig. 25. Maktoui aou'-t Ker sen hi toi en H'er-eœ em monh*
Cependant il allait à eaz de parler à Sa Majesté en office
Lig. 26. h'er patar iri-^ sotem em tai ounnou em
d'après la révèlatioa (que) i*ai tait entendre en cette heure en
ta pe hapou II en pe h'er en H'Ua er Voi pe h*er en
faisant les espions 2 du terrassô de H'ita parler. Le terrassé de
H*ita aou hna as* ou hna-eœ em retou
H'ita est venu avec nations nombreuses avec lui en hommes
hetorou
et chevaux
Lig. 27. A'a as'ùu B*a setou haou ha Kates' ta
comme nombreux sables; ils se tiennent derrière Kates' la
asi
coupable
La particule conjonctive maktout commence la phrase ;
c'est une forme compliquée de mak, mot étudié plus haut ;
nous trouverons plus loin h'ertou qui dérive de , h'er.
Dans le texte hiéroglyphique de Rosette, les alinéas sont
amenés par une expression analogue em-outout, qui corres-
pond au grec xai ou Se. On trouve le môme terme dans le
décret de Philœ et dans le traité des H'itas.
La phrase aou-t h'er sen, il allait à eux, il leur revenait,
il leur appartenait^ a ses analogies dans différents textes ;
par exemple aou er het-a, il va à mon cœur, il me convient^ ;
AK ES em het en ouabou, H est entré au cœur des prêtres^
il a convenu aux prêtres, "ESofev toT<; upeûaiV
L'expression ta er t'ot, faire parler, est construite
comme sotem er t'ot, entendre parler; devant l'infinitif,
la particule er correspond à l'allemand zu et à l'anglais to.
1. Denkniàler, III, Bl. 140, 8.
2. Inscription de Rosette^ texte hiéroglyphique, lig. 5; texte grec^
lig. 36.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 53
La particule hébraïque h remplit fréquemment des fonctions
analogues.
Ug. 27. H*er iou aou ho rébU ne mouron hna ne oerou
Mais n'ont pas sn, les préposés aux nations avec les généraux
enti ne ioou en aa-per-ti onh' outa* senb er h'et sen
que les terres du roi à leur suite.
« Mais ils n'ont rien su, les préposés aux provinces étran-
gères, ni les généraux qui commandent aux terres du roi. »
II n'y a d'embarrassant dans ce passage que les trois der-
niers mots <z> ''^'^^ , ER h'et sen ; veut dire bois
et sert quelquefois à nommer le bâton sur lequel s'appuient
les défunts dans leurs courses d'outre-tombe. Le signe du
commandement des hauts fonctionnaires égyptiens, notam-
ment des OEROU est un bâton du même genre ; mais est
aussi une abréviation de la préposition _ 7^ , après, auprès,
à la suite, vers, envers. Je ne vois pas bien clairement Tac-
ception préférable dans la phrase étudiée, mais il s'agit cer-
tainement d'une expression qui désigne l'autorité des Oerou
sur les nomes de l'Egypte.
Lig. 29. Aou Vot ne oerou enti em ha-n tTer-eto
Vinrent dirent les généraux qui (étaient) devant Sa Majesté
er enti botu
qu'abominable
Lig. 90. aa pe irou en ne mourou hna ne
beaucoup (était) Tacte des préposés aux nations avec les
oerou en aa-per-ti pe iem ta ha-t eotem-tou
généraux du roi ; le non avoir fait d'avance être entendu
Lîg. 31. en sen er pe h*er en H'ita en pe
d'eux pour le terrassé de H'ita en ce
Lig. 32. enti neb sou am
que tout lui à
54 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
A Les généraux qui étaient devant le roi vinrent dire que
c'était un acte très abominable qu'avaient commis les pré-
posés aux provinces étrangères et les généraux du roi, en
ne se faisant pas renseigner par avance sur tout ce que faisait
le H'ita. »
Je ne reviendrai pas sur l'explication des tournures ellip-
tiques dont nous retrouvons ici un échantillon; elles ne
peuvent embarrasser personne. Le phallus isolé signifie
d'avance, par avance, de même qu'il signifie devant lorsqu'il
est précédé de la particule km et auparavant avec la prépo-
sition t'er.
Lig. 3^. em-tou aen hi Vot^ sh'a en fTer-tc en monh' han an-aen
Étant eux à parler, ordonna Sa Majesté en office; voici qui étaient
Lig. 33. em /lo en t'et er ous.., kerou en fTer-eto
mission à un officier de courir. . . les soldats de Sa Majesté
an sen hi maa'a
qui étaient à marcher
Lig. 34. hi res a'abtoun er enou-t'OU er pe enti ffer-ew am
au midi de S'abtoun pour ramener eux à le où Sa Majesté là
Je fais remarquer encore une fois le rôle spécial de la pré-
position HANj voici que; elle annonce un événement qui
est la suite, la conséquence de ce qui précède, tandis que
AS se rapporte à un fait préexistant. On notera aussi dans ce
passage l'excellent exemple de l'emploi de la particule am-ho
que j'ai déjà discutée.
Le ^^ , t'et, est probablement un officier secondaire
de l'armée ; on trouve ce titre dans plusieurs textes dont
aucun ne me fournit de renseignements sur la nature des
fonctions qui lui étaient attachées.
^K^ 1 A , Qs, veut dire se hâter, courir vite; c'est le copte
icoc, festinare .
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 55
Bz. : ar ah-ek sh'er em korh oeit aou-w h'eper ous* ar
si tu désires projeter dans la nuit la clarté, elle se fera vite : si tu
i'ot-ek en moou mai hi toou per noun ous*
dis à l'eau : « Viens du rocher, » il sort un abîme d*eau vite.
Après le mot ous est une courte lacune due à la dégra-
dation de la muraille d'ibsamboul ; par un hasard fâcheux,
la même lacune existe dans le texte du Ramesséum, mais il
est évident qu'il s'agit de courir après l'armée égyptienne,
d'aller à sa recherche pour la ramener au secours du roi.
Lig. 34. As oun H'er-eio
Voilà qu'étant Sa Majesté
Lig. 35. senefem hi fodou hna ne oerou aou pe h'er en H*ita
assis à parler avec les généraux, et le terrassé de H'ita
aou hna kerou
vint avec soldats et
Lig. 36. entketorou-ew em h'a-t as'ou enti
cavaliers de lui, pareillement nations nombreuses qui (étaient)
hna-eœ t*ai sen ma 8*et enti hir res Kates*
avec lui; ils traversèrent du fossé qui (est) au midi de Kates';
9eiou aoa em pe kerou en FTer-ew aou-ou hi
ils vinrent contre les soldats de Sa Majesté qui étaient à
mas'a aou men reh* sen
marcher et non ils savaient
a Tandis que le roi assis sur son trône parlait encore à ses
généraux, le H'ita vint avec ses fantassins et ses cavaliers
ainsi que les nations nombreuses qui étaient avec lui ; ils tra-
versèrent le fossé qui était au midi de Kates' et se jetèrent sur
l'armée du roi, qui continuait sa marche et ne savait rien. »
Je me suis déjà expliqué sur les difficultés que présente le
1. Inscription de Kouhan, dans Prisse, Monuments, pi. XXI, 13.
2. Id., tfrid., pi. XXI, 17.
56 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
mot s'et, le seul qui jette quelque incertitude dans la tra-
duction de la phrase. Le texte d'Ibsamboul s'arrête aux
groupes Hi RES kates', au midi de Kates'; la mention de
l'attaque contre l'armée égyptienne provient du Ramesséum;
mais le passage suivant, qui est commun aux deux textes,
montre que, dans le mouvement offensif, les confédérés
culbutèrent d'abord un des corps de Tannée qui se portait
au secours du roi.
Ljg. 36. Han batcu^ kerou
Voioi que faiblirent les soldats et
Lig. 37. entketorou en H*er-ew er ha-t-sen em h* et er penti
les cavaliers de Sa Majesté devaut eax, en allant à où
Ifer-ew am
Sa Majesté là
« Alors devant eux faiblirent les soldats et les cavaliers
du roi qui se rendaient auprès de Sa Majesté. »
Le seul terme nouveau dans ce passage est j__-,^>
BATAs', qui signifie faiblir, affaiblir, engourdir. Ce mot,
dont M. de Rougé a donné le sens dans sa traduction du
poème de Penta-Our, se rencontre au Rituel dans un passage
où il exprime l'engourdissement, la perte de forces qui est
la conséquence de la morsure d'un reptile \
Lig. 37. AS'tou anhou pe fou en pe h'er en H*ita nen
VoiU qu'avait entoure la troupe du terrassé de H'ita les
Lig. 38. 8*esou en tTer-w enti er ma-ew han nemh
serviteurs de Sa Majesté qui (étaient) auprès eUe ; voici qu'aperçut
set Wer-ew
cela Sa Majesté
Le verbe anhou, entourer, envelopper, me semble trop
connu pour mériter une discussion spéciale; il en est de
1. Todtenbuch, cxlix, 27.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 57
même du groupe '^|^8-^^, nemh, observer, apercevoir,
surveiller, dont le sens est établi par un grand nombre de
passages sans ambiguïté. On n'est pas d'accord sur la valeur
phonétique du premier signe, l'oiseau becquetant à terre.
Je le lis NEM à cause des variantes :
^^1^^^-^ TodtenbucK 146, 8.
ll^i"!^^^ /6trf.,146,15«ari.
T • ^ @v P tk -p^ Greene, Fouilles à
Je crois que / ^ J ^ ^ y,^^^^^^ XI-1, ult.
est encore une autre forme du même mot. Ces variantes
donnent l'équivalence :
^'^\r k ^ ^^' ^^^'
Dans le groupe ^""^l ^^^» kenemou, que m'a signalé
M. Bircb, la patte de l'animal est bien évidemment une
redondance de |v » nm, nem.
Je citerai encore le mot fl ^;^ ^'^ , snem, dans lequel
l'oiseau becquetant remplit le rôle du déterminatif du son
NE^f.
Quand au signe 1, je ne lui reconnais le son nem que
dans certains cas, car il est bien certain qu'il n'a pas tou-
jours cette valeur. Par exemple, dans le nom des Nahsi, les
Nègres, il exprime fréquemment la syllabe nah; il figure
aussi la syllabe aa dans le nom des Aamous, les Asiatiques.
Ce signe représente alors le poteau auquel sont attachés les
prisonniers de guerre et qui sert ordinairement de détermi-
natif aux groupes qui désignent les nations étrangères. C'est
I
L
58 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
un stigmate de barbarie auquel les scribes se contentaient
d'ajouter la dernière syllabe des noms méprisés que les
Égyptiens reconnaissaient aisément sous cet artifice d'écri-
ture. Le signe 1 est quelquefois aussi une abréviation des
groupes 1^ et "jj , dont le premier correspond aux phoné-
tiques TENNOU et KïM, et le second à res. On trouve par
exemple ^ pour Ij^, tennou, et ^ pour ^
KiM, ce qui s'explique par un artifice graphique analogue à
celui que je viens de signaler. Il n'en résulte pas que | soit
constamment tennou ou kim plutôt que aa, nah ou nbm ;
mais l'on doit conclure que cet hiéroglyphe admettait diverses
valeurs et probablement un plus grand nombre encore^ selon
le sens des groupes dans lesquels on le trouve employé . Je
ne suis pas en mesure de donner de valeur phonétique de
Ces signes symbolico-phonétiques, qui laissent une si
grande marge à la fantaisie des hiérogrammates, ne soat
heureusement pas nombreux dans les hiéroglyphes .
Lig. 38 Han-eto e^ara er aen h'a teto Mont
Voioi qu'il fut une panthère contre eux, comme son père Mont,
neb ouabou 8'op enrcvo Kakerou kerou
seigneur de la Thèbùde; il prit les parures du combat;
Lig. 39. Vaî'^io paî-eœ t'irina sou Ka Baar em
il saisit sa lance; il (était) semblable à Baar, à
ounnou-ew han-etv tes er pew hior au-eto hi
son heure; voilà qu'il monta sur son cheval; il fut à
Lig. 40. h*orp ous aou-evo oua hi ape-eto aou-ew ak em pe Vou
a'èlancer; il était un de sa tète (seul), il entra dans la troupe
ne Ker en fTita hna ae'ou enti
du terrassé de H'ita avec les nations nombreuses qui (étaient)
hna^ew <iou ffer-ew h'a Souteh* aa-pehpeh hi
avec lui; était Sa Majesté comme Souteh, le très vaiUant, à
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 59
(waoua hi sam em sem aou ITer-ew hi ta
immoler, à massacrer au milieu d*euz; lut Sa Majesté à faire
hou sert en kebkebou am oua hi oua er pe moou en Arania
tomber eux en cadavres en un sur un dans Teau de l'Oronte.
J'ai suivi le texte de Ramesséum, qui est beaucoup mieux
conservé sur la fin de Tinscription. Le passage dont je viens
de donner le mot à mot ne présente pas de difficultés^ et je
me contenterai d'un petit nombre de remarques.
Le mot s'ara est déterminé par le portrait d'un animal
de l'espèce féline, sans doute un léopard ou une panthère.
Dans l'inscription d'Amada, le même mot se rapporte à la
cruauté ou à l'impétuosité d'un animal de la même famille \
Les tableaux militaires représentent Ramsès armé de
l'arc ; mais ce n'est pas cette arme que désigne l'expression
t'irina. Aux chars de guerre étaient fixés, en avant, le car-
quois rempli de flèches, et, en arrière, une espèce de gaine
dans laquelle étaient placés deux lances ou deux longs jave-
lots. Cest vraisemblablement ce que le texte nomme t'irina.
J'ai étudié plus haut le mot ous, qui désigne les actions
rapides . H'orp signifie commander, diriger, et présenter,
offrir. H'orp ous ne peut être qu'une sorte d'idiotisme
exprimant l'idée se mettre à courir, s'élancer.
Le récit se termine avec ce paragraphe; le reste de Tins-
cription est un discours de Ramsès :
Lig. 42. Hat-xi nelh-t aou-a ouakeoua aou Kaou-a
Me craignent nations toutes, j'étais seul et avaient abandonné
p€Û kerou iaî enihetorou bo ha oua em sen er
moi, mes soldats et mes cavaliers; non a tenu un d'entre eux pour
annou en onh'a meriou-a Phra hasiou-a atevo
revenir à ma vie. Mon amour, c'est Phra; ma louange, c'est mon
1. ChampoUioD, Notices manuscrites, t. I, p. 105, lig. 3 de Tins-
criptioD.
60 l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul
Tum* as sh'er neb foi en ffer-a aria setou em ma,
Toam. Est fait tout dit par ma Majesté, j'ai fait eux* en vérité
em ha-n kerou-a enthetorou-a
devant mes soldats et mes cavaliers.
Je considère ce dernier paragraphe comme suffisamment
justifié par la traduction interlinëaire, et me dispenserai
conséquemment d'ajouter à mon travail de nouveaux détails
analytiques. Il m'eût été facile d'entrer, à propos de la
plupart des mots discutés, dans des développements plus
considérables et plus concluants encore, mais c'eût été faire
un gros livre. Écrivant pour les personnes qui ont du moins
quelques notions du système de Champollion, j'ai dû
compter un- peu sur l'expérience de mes lecteurs et me
borner à justifier les mots et les formes les moins usités.
Au surplus, l'inscription d'ibsamboul peut être considérée
comme un texte facile, et le mot à mot que j'en ai donné est
de nature à satisfaire aux exigences d'une critique de bonne
foi. J'ai du reste fait la part des points douteux et, sous cette
réserve, je me crois en mesure d'affirmer que ma version
est aussi certaine que peut l'être une traduction d'un texte
grec ou latin. C'est en effet vers une certitude rigoureuse
que marche à pas lents, mais sûrs, le perfectionnement de
la méthode de Champollion, qu'il ne faut pas confondre
avec celle de quelques-uns de ses disciples prétendus. Mon
travail a eu pour but de faire ressortir cette importante
distinction; parmi les erreurs que j'ai relevées, ou que le
lecteur pourra relever lui-même en comparant ma version à
celle de M. Lenormant; il en est d'assez saisissantes, d'assez
matérielles pour frapper les yeux, non seulement des débu-
tants dans l'étude des hiéroglyphes, mais encore tout philo-
1. Ceci rappelle le cantique de Moïse après le passage de la mer
Rouge, n^ nnan np, « Ma force et ma louange, c'est Jéhovah ! » (Exode,
XV, 2).
2. Pluriel se rapportant à un collectif.
l'inscription hiéroglyphique d'ibsamboul 61
logue étranger à cette étude. On m'accordera, jeTespère, que
des résultats aussi disparates ne proviennent pas de la même
méthode d'investigation. Celle que j'ai adoptée et que je
considère comme le développement naturel des principes et
des recherches de ChampoUion, a été exposé par M. de
Rougé dans son Mémoire sur l'inscription d'Ahmès, ouvrage
qui a réuni les suffrages de tous les savants. Mais il ne suffit
pas de louer, il faut comprendre et surtout insister, et pour
y parvenir, un travail persévérant est indispensable. D'ac-
cord avec moi sur le mérite de l'ouvrage de M. de Rougé,
M. Lenormant n'a cependant pas voulu s'astreindre à la
méthode sévère du savant académicien ; il en suit une autre,
qui est favorable à la fantaisie et à Tapplication des idées
préconçues. Mais la fantaisie n'a pas de lois; travaillant sépa-
rément sur des textes non encore expliqués, deux adeptes
de cette méthode, que j'ai appelée imaginaire, arriveront
inévitablement à des résultats très différents. Mise au con-
traire au service d'une idée préconçue, cette méthode ne
connaît pas d'obstacles; pour elle, les hiéroglyphes n'ont
plus de mystères, le vocabulaire égyptien plus de lacunes.
Mais, disons-le bien haut, il n'y a rien de commun entre
ce vague système d'investigation et la méthode de Cham-
poUion, qu'il serait injuste de rendre solidaire de semblables
écarts . Il est du reste une considération rassurante, c'est que
les systèmes qui s'adressent à l'imagination, et non à l'intel-
ligence, sont nécessairement stériles. Ils ne peuvent faire de
prosélytes; ils meurent avec leurs inventeurs, tandis que la
science d'observation poursuit sans interruption sa marche
dans la voie du progrès * .
1. Depuis qaece travail est à Timpression, j'ai reçu plusieurs ouvrages
d'égyptologie auxquels j'aurais pu faire d'utiles emprunts; je citerai en
première ligue le beau mémoire de M. de Rougé sur l'inscription de la
princesse de Bachten, la seconde partie de la Géographie antique de
M. Brugsch et le Konigsbuch de M. Lepsius.
SUR
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES*
AVANT-PROPOS
A son passage à Aix en Provence, ChampoUion fut admis à
étudier les Papyrus hiératiques appartenant à M. Saliier. Avec sa
pénétration habituelle, l'illustre maître parvint à distinguer le
sujet de Tun d'eux et reconnut d'ailleurs que cette collection de
manuscrits datait du temps de Moïse. Acquis plus tard par le
Musée britannique, ils furent publiés en 1843, avec ceux de la
collection Anastasi, sous le titre de Select Papyri in the Hieraiic
Character,
Ces textes précieux restèrent longtemps négligés par les égypto-
logaes; Tattention des savants ne fut réveillée qu'en 1852 par la
publication de la notice de M. de Rougé sur le Papyrus de
Mm« d'Orbiney, aujourd'hui connu sous le nom de Roman des
Deux Frères. L*éminent traducteur établissait d*une manière
péremptoire que ce manuscrit, qui avait appartenu à Séti II, fils
de Mérienptah, successeur de Ramsès II, provenait de la même
école de scribes que ceux du Musée britannique. On acquit ainsi
la certitude qu'il existait à la disposition des savants un recueil
d'ouvrages littéraires dont la confection matérielle remontait au
voisinage des événements racontés par T Exode.
Ainsi caractérisés, ces manuscrits offraient un appât puissant à
la curiosité de tous, mais surtout au point de vue des annales
hébraïques. Il n'était pas déraisonnable en effet de supposer qu'on
1. Extrait de la lictue archéologique, 2* série, 1860, t. II, p. 223-241.
64 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
y pourrait trouver quelques mentions relatives aux désastres dont
l'Egypte fut frappée à Toccasion de la sortie des Juifs.
Sous cette préoccupation, le révérend D. S. Heath se livra, sur
les Papyrus hiératiques, à une étude dont, en 1855, il publia les
résultats dans un ouvrage intitulé : The Exodus Papyri (/es
Papyrus de t Exode). Il y donnait la traduction de cinq de ces
documents.
Ainsi qu'on devait s y attendre d'après le titre du livre, ces
traductions se prêtaient assez facilement aux rapprochements
bibliques; du sens littéral à formes un peu indécises qu'il avait
trouvé, l'auteur, à Taide d'un commentaire ingénieux, faisait
ressortir ces rapprochements; il réussit ainsi à découvrir dans les
hiéroglyphes les noms de quelques personnages importants de
l'Exode et des allusions à plusieurs des événements racontés par
la Bible.
Mais M. Heath, selon sa pittoresque expression, avait empor/^
d* assaut la langue égyptienne ^ Dans cette brusque et vaillante
attaque, il s'était rendu maître d'un immense butin; malheureu-
sement il en fut ébloui lui-même; entraîné par un décevant
mirage, il ne prit ni le temps ni le soin d'organiser sa conquête
et se hâta un peu trop d'annoncer au monde sa grande découverte
des papyrus de l'Exode. Dans la réalité, les traductions du savant
anglais étaient erronées et les rapprochements bibliques reposaient
sur des contresens.
Malgré ses erreurs fondamentales, l'ouvrage de M. Heath té-
moignait d'un travail ardu et révélait en son auteur des qualités
rares même parmi les interprètes des hiéroglyphes; néanmoins
les égyptologues accueillirent avec assez d'indifférence ce livre
curieux à plusieurs titres. Je fus le premier à en condamner ouver-
tement les déductions, en les plaçant sur le même rang que les
chimères enfantées par les plus vagues systèmes d'interprétation *.
Mais après une nouvelle période de silence et d'oubli, les
Papyrus de l'Exode furent bruyamment remis en scène dans un
article publié par le journal littéraire le Correspondant*. Ici,
1. The Exodus Papyri, p. 59 : The egyptian language will be
stornied.
2. Le plus ancien Liore du monde; Revue archéologique, 1857, p. 25.
3. Numéro de février 1858.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 65
pins de textes indécis; sous la plume da nouveau traducteur
apparaissent aux yeux les moins clairvoyants les fléaux de
VÉgypiCy les bijoux enlevés aux Égyptiens, Moïse saucé des
etuiXf la destruction des Égyptiens dans la mer Rouge, la puri-
fication avec rhysopCy la corruption des Israélites par les filles
de Moab et de Madian, etc. Il n'est plus besoin de longs com-
mentaires.
Présentées comme le résultat des leçons de M. Ch. Lenormant
au Collège de France, pendant Tannée 1857, ces traductions, dont
on annonçait la justification prochaine, étaient accompagnées de
défis portés à la critique et s'imposaient ainsi à la confiance du
public. Néanmoins, malgré l'importance des faits annoncés,
malgré Tassurance de leur divulgateur, la plupart des égypto-
logues ne renoncèrent pas à leur système d'indifférence, et je fus
seul à penser que le silence était un acquiescement et non une
réfutation. Il me sembla dangereux de laisser s'accréditer d'aussi
énormes erreurs, dont le moindre inconvénient était de discréditer
la science du déchiffrement des hiéroglyphes et de compromettre
les intérêts religieux qu'on croyait servir. L'article du Corres-
pondant eut en effet quelque retentissement dans certains organes
de publicité; il fut notamment reproduit et commenté dans la
Revue catholique de Louvain, sur la fin de 1858, et dans le
journal italien la Scienza e la Fede, au commencement de 1859 \
L'impression de mon mémoire sur l'inscription d'Ibsamboul
dans la Revue archéologique avait été retardée par des difficultés
matérielles. Dans cet article, que les lecteurs de la Revue n'ont
peut-être pas oublié*, je m'étais attaché à mettre en relief la com-
plète inanité du système d'interprétation auquel était due la décou-
verte retentissante de faits bibliques dans les textes égyptiens;
mais comme la démonstration s'appliquait à un texte différent,
je me proposai de faire plus tard un travail identique sur les
Papyras hiératiques.
Mes énergiques protestations ne devaient en effet pas suffire;
ceux que leur indication particulière portait à vouloir invoquer
l'autorité des papyrus en faveur de la Bible, qui se passera fort
1. Janvier et mars 1859.
2. [C'est l'article reprodoit en tète du présent volume.]
BiBL. âGYPT., T. X. 5
66 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
bien de cet inutile appui, n'en tinrent aucun compte. Dans un
récent mémoire sur la XIV' dynastie de Manéihon, M. Robiou,
docteur es lettres et professeur d'histoire^ reprend le thème de
M. Lenormant. a Je ne veux pas nier, dit cet écrivain, que les
papyrus égyptiens analysés ou traduits dans cet article (rarticle
du Correspondant) parlent de Moïse. Ceci est au contraire pleine-
ment démontré. . . M)
Et M. Robiou cite à plaisir ces prétendues traductions dans
lesquelles il relève les circonstances même très secondaires du
récit biblique.
Assurément, si M. Robiou eût pu supposer qu'il n*y avait pas
un mot d*exact dans la version sur laquelle il s'appuie, il se fût
bien gardé de la prendre pour base de ses dissertations historiques.
On ne peut guère au surplus lui en faire un reproche; car dans
rétat de morcellement des notions arrachées à Tinterprétation
saine des textes et des monuments égyptiens, il est très difficile
aux savants étrangers à la méthode de faire un choix éclairé. Les
véritables égyptologues n'avancent qu'avec une réserve extrême;
car s'il leur est aisé de reconnaître la fausseté des traductions
imaginaires, il ne leur est pas toujours possible d'arriver sans
de grands efforts à reconnaître le véritable sens des textes; leurs
allures se ressentent un peu des difficultés de la matière et de la
marge d'erreurs possibles : aussi ne doit-on pas s'étonner de voir
M. Robiou traiter de simple hypothèse l'opinion de M. de Rougé
sur l'identification du pharaon de l'Exode, tandis qu'il accepte très
volontiers, de la part de M. Lenormant, Vlannès gui résista à
Moïse.
Or, il n'y a dans les papyrus pas plus àHannès que de Moïse,
pas plus de Juifs que de peuple de Sem, pas plus de circoncision
1. Annales de philosophie chrétienne, septembre 1859, p. 177. On
sait que le pharaon qui opprima les Hébreux les avait occupés à la
construction de diverses forteresses dont Tune porte le nom de Ramsès
(Exode, I, 11). C'est un trait exact des usages égyptiens; les textes ori-
ginaux mentionnent des citernes, des temples, des forts, des tours, etc.,
désignés par le nom des rois qui les firent établir. Cependant le thème
de M. Robiou consiste à démontrer que les Hébreux sont sortis d^Égypte
sous le règne d'Horus, c'est-A-Kllre avant qu*aacun des Ramsès eût
régné sur l'Egypte.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 67
qae à*hysope^ pas plus de magicien que d'assoupissement dans
les eaux; il ne s'y trouve même rien d'approchaut et c'est ici le cas
de répéter, pour l'honneur de la méthode, ces mots que j'ai déjà
écrits dans mon mémoire sur l'inscription d'ibsamboul : « Des
traductions aussi erronées sont absolument impossibles. »
Détourné de Tétude des papyrus du Musée Britannique par un
travail considérable qui va bientôt paraître, j'ai accepté avec joie
la proposition que m'a faite mon honorable ami, M. Ch. Wycliffe
Goodwin, de traduire pour la Reçue ses recherches sur les mêmes
monuments. M. Goodwin en a déjà fait Tobjet d'une dissertation
spéciale dont les principaux résultats ont été consignés dans les
Essais de Cambridge \ Personne mieux que lui n'est à même de
donner à Texplication de ces documents une forme analytique»
satisfaisante pour la critique, qui a le droit de se montrer exi-
geante. De l'étude qui va suivre découleront un grand nombre
de faits curieux pour les mœurs et les usages des temps pharao-
niques. Elle mettra d'ailleurs un terme à une lourde erreur qui
a déjà trop duré, et les Papyrus de V Exode cesseront d'en imposer
à la crédulité publique.
F. Chabas.
I
En 1858, j'insérai dans les Essais de Cambridge un
article traitant des Papyrus hiératiques*. Mon but était
alors de résumer pour le public en général les résultats
des recherches les plus récentes dans cette branche de la
philologie. J'y rendais compte du Roman des Deux Frères
et du poème de Pen-ta-our * , d'après les traductions de
M. de Rougé, ainsi que des Maximes de Ptah-hotep, ex-
pliquées par M. Chabas\ et j'y avais joint, comme résultat
1. Vol. de 1858, p. 226.
2. Hieratic Papyri; Cambridge Essays, 1858, p. 226 sqq.
3. Le Poèm£ de Pen-ta-our^ Paris, in-8*.
4. Le plus ancien liere du monde; Reçue archéologique, t. XV, p. 1.
68 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
de mes propres travaux, la traduction de divers passages
des Papyrus Sallier et Anastasi ainsi que mes vues sur les
parties de ces documents que je ne pouvais traduire avec
certitude.
Écrit pour le public en général, cet article ne contenait
aucune analyse littérale des textes interprétés. Il eût été
du reste difficile d'aborder ce genre de justifications sans
l'assistance d'un type hiéroglyphique tel que celui qui existe
en France. L'Angleterre ne possède encore rien de sem-
blable. Cependant, en matière d'égyptologie, on ne peut
être admis à imposer à la confiance des savants des traduc-
tions que bien peu de personnes sont à même de vérifier,
si l'on ne peut en même temps faire connaître le procédé
au moyen duquel on s'est rendu compte des sens qu'on a
adoptés.
Aussi ai-je saisi avec empressement l'occasion de m'ac-
quitter de cette obligation, en acceptant l'offre obligeante
de mon ami, M. F. Chabas, qui veut bien traduire et insérer
dans la Revue archéologique les explications analytiques
que je suis en mesure de donner.
Ces justifications sont d'autant plus nécessaires que mes
vues, en ce qui touche le contenu des Papyrus épistolaires,
diffèrent complètement de celles d'un de mes compatriotes
qui m'a précédé sur ce champ de recherches. Je veux parler
du Révérend D. S. Heath. Dans un ouvrage intitulé : Les
Papyrus de l'Exode (Londres, 1855) \M. Heath s'est efforcé
de démontrer que ces papyrus sont en rapport avec quelques-
uns des faits relatés dans V Exode. Quant à moi, je n'y vois
absolument rien de pareil, mais seulement des lettres fami-
lières sur différents sujets sociaux et moraux et sur les attri-
butions ordinaires des scribes pharaoniques.
N'ayant en vue aucun système spécial d'histoire ou de
chronologie, j'ai limité ma tâche à l'élucidation de la teneur
1. The Exodus Papyri, London, 1855.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 69
véritable de ces documents, d'après les principes de la saine
philologie, avec Tespoir d'étendre nos connaissances sur
l'antique langue des Égyptiens, et sans prétendre au but
plus ambitieux d'en déduire des conclusions historiques.
Les Papyrus hiératiques, ceux du moins qui ont un carac-
tère littéraire, offrent à l'investigateur consciencieux de
riches matériaux pour la reconstruction de la langue des
Pharaons. Sous le rapport de la valeur philologique, ni le
rituel, ni les autres textes funéraires, ni les inscriptions
historiques officielles elles-mêmes, ne peuvent être comparés
avec les monuments de la littérature hiératique. Ils ont
servi, il faut le reconnaître cependant, à jeter les fondements
de la science; mais il sera bientôt temps de faire luire sur
ces textes mystiques, ou de formes traditionnelles, la vive
lumière qu'ils nous ont aidé à faire jaillir des écrits hiéra-
tiques. Grâce à ce secours inespéré, nous réussirons enfin à
comprendre les passages les plus obscurs du Rituel, et nous
obtiendrons des monuments historiques de plus solides inter-
prétations.
Dans mon présent mémoire, je me propose de donner la
traduction des Papyrus Sallier et Anastasi, au moins dans
les passages que je regarde comme les plus intelligibles et
les plus instructifs au point de vue de l'étude de la langue.
Je justifierai chacune de mes traductions et ferai ressortir
avec soin tous les points restés incertains dans mon esprit.
Mais avant d'aborder ce travail analytique, je crois devoir
jeter un coup d'œil général sur l'ensemble des matériaux
que comprend cette étude et sur l'état actuel de la science
à leur égard.
La preïnière mention revient de droit au Papyrus Prisse.
Un fac-similé de ce vénérable document a été publié par
M. Prisse d'Avenue \ Malheureusement l'édition en est au-
1. Fac-similé d'un Papyrus Égyptien troutiè à Thèhes, donné à la
Bibllothèqae impériale et pablié par E. Prisse d'Avenne.
70 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
jourd'hui épuisée. M. Chabas a montré la nature de ce
papyrus et en a convenablement traduit quelques passages,
mais la majeure partie attend encore un traducteur. Il se
compose de dix-huit pages dont les seize dernières con-
tiennent les sages maximes de Ptah-hotep, fonctionnaire
du temps du roi Assa, de la Vil* dynastie. C'est donc avec
raison qu'on a appelé ce beau manuscrit le plus ancien liore
du monde. L'écriture en est remarquablement hardie et
nette; elle se distingue notablement de celle de Tépoque des
Ramessides, et la même distinction peut être faite à propos
de la langue et du style. Les deux premières pages se rap-
portent à la fin d'un ouvrage de sujet analogue, mais peut-
être d'un auteur différent. Il existe quelques motifs de
croire que ce papyrus a été trouvé dans la tombe d'un roi
de la XI* dynastie. L'exécution matérielle du manuscrit
pourrait être de cette époque, quoique la composition des
ouvrages qu'il renferme remonte à une époque encore plus
reculée.
Le Papyrus d'Orbiney contient l'histoire de deux frères.
M. de Rougé en a publié la traduction dans la Revue archéo-
logique, en 1852. Acquis par le Musée Britannique,roriginal
est sur le point d'être publié.
Œuvre d'un scribe de la XIX® dynastie, nommé Anna ou
Enna, le conte écrit sur ce papyrus parait avoir été composé
pour le roi Séti II, alors enfant. Il est probable que le ma-
nuscrit même a appartenu à ce pharaon avant son accession
au trône. On voit, écrits au revers du rouleau, le nom et les
titres de ce prince. Le texte est de beaucoup le plus aisé qui
soit parvenu jusqu'à nous; récriture en est magnifique et
la conservation presque parfaite. Ce sera désormais le texte
par excellence pour l'étude de l'hiératique. On comprend
sans effort le récit, qui est conçu dans un style simple et
clair, et il est peu de passages prêtant au doute. Du reste
la traduction de M. de Rougé, complète et satisfaisante dans
tous les points essentiels, laisse peu de chose à modifier
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 71
dans les détails. L'étudiant la suivra sans la moindre dif-
ficulté dès que le texte aura paru.
Dans les premières pages de ce papyrus, une main igno-
rante a essayé de dissimuler quelques lacunes en y inscrivant
des signes de sa façon. Les interpolations qui pourraient
échapper à l'œil d'un observateur ordinaire seront aisément
reconnues par les personnes familiarisées avec l'hiératique.
Avec le Papyrus d'Orbiney sera publié le Papyrus Abbott,
autre excellente acquisition du Musée Britannique. Ce ma-
nuscrit contient le rapport de certains fonctionnaires sur
l'état des tombes royales dans la nécropole de Thébes. Même
à ces temps reculés l'œuvre de spoliation des sépultures était
commencée, car les tombes offraient un riche butin à l'avi-
dité des voleurs qui infestaient la capitale des Pharaons.
De là vint la nécessité d'inspections périodiques. Celle que
relate le Papyrus Abbott date, je crois, de la XX' dynastie.
C'est M. Birch qui a fait connaître le contenu de cet inté-
ressant document * .
Treize papyrus publiés par le Musée Britannique en 1844,
sous le titre de Select Papyri in the Hieratic Character,
proviennent des collections Sallier et Anastasi. Les Papyrus
Sallier sont numérotés I à IV, et les Papyrus Anastasi I à IX.
Voici quelques notions sur le contenu de ces documents :
Le Papyrus Sallier I commence par un fragment histo-
rique se rapportant à l'époque qui précéda l'expulsion des
Hyksos. Malheureusement,, ce fragment, très usé par le
temps, a été interrompu par le scribe lui-môme, qui y a
substitué sans transition une composition d'une nature tout
à fait différente. Sans ces regrettables mutilations, ce docu-
ment aurait une grande valeur, soit à cause de son sujet,
soit à cause de la forme simple et claire du style, qui est
des plus intelligibles.
Le reste du papyrus est rempli par une collection de lettres
1. Le Papyrus Abbott, Revue archéologique y XVP année, p. 257.
72 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
faite par le scribe Pentaour. Elles sont au nombre de dix;
il y a en outre quelques lignes appartenant au commence-
ment de la onzième. A l'exception d'une seule qui est écrite
par le scribe Pentaour lui-même, ces lettres sont attribuées
& un autre scribe de rang élevé, nommé Amen-em-an. Cette
compilation parait avoir été arrangée sous le règne de
Ménepbtah Ba-en-Ra, successeur de Ramsès II.
Le Papyrus Sallier II contient trois pièces différentes. La
première a pour sujet une collection d'avis ou de prescrip-
tions que le roi Amen-em-ha I adresse à son fils Osortasen I.
Dans la pièce suivante se trouvent les instructions d'un
scribe nommé Sbauf-sa-kharta à son fils Pépi. Le style en
est poétique; l'auteur y compare les occupations ordinaires
des hommes de divers états avec celles du scribe, et montre
la supériorité qui appartient à ces dernières.
La troisième composition est une hymne de louanges
adressée au Nil.
Ces trois ouvrages paraissent avoir été composés par le
scribe Enna, l'auteur du Roman des Deux Frères.
Le Papyrus Sallier III contient le récit semi-poétique d'un
exploit de Ramsès II dans l'une de ses expéditions contre
les Khitas ou Hittites. Cette composition est due à la plume
du scribe Pentaour. On connaît l'excellente traduction qu'en
a publiée M. de Rougé en 1856. Un abrégé du même texte
est inscrit en hiéroglyphes sur les murs du temple d'Abou-
Simbel et sur ceux du Ramesséum de Thèbes. On a pu, par
ce moyen, suppléer aux lacunes du papyrus, dont les pre-
mières pages ont disparu. M. Chabas a publié dans la Revue
archéologique, 1857, une traduction analytique du texte
d'Abou-Simber.
Le Papyrus Sallier IV est un almanach des jours fastes et
néfastes de l'année. Il n'est malheureusement pas complet.
On y trouve un grand nombre de curieuses mentions rela-
1. [C'est le mémoire reproduit en tdte da présent volume.]
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 73
tives à la mythologie égyptienne. M. de Rougé en a traduit
quelques passages dans la Revue archéologique, 1854.
Le Papyrus Anastasi I est une espèce de notice biogra-
phique contenant les actes et les dires d'un haut fonction-
naire de la XIX^' dynastie. Entre autres sujets, il contient
le récit d'un voyage en Palestine. Cette pièce est d'une
forme singulière, en ce qu'elle est adressée à la personne
môme qui en est le héros. Ses propres aventures lui sont
rappelées par l'auteur, qui y entremôle à profusion les
louanges et les formules d'adulation. Il est à regretter que
ce manuscrit soit mutilé en beaucoup d'endroits.
Dans le Papyrus Anastasi II, sorte de miscellanée, on
trouve d'abord un court exorde d'histoire, puis des lettres
et des communications de politesse. Quelques-unes de ces
pièces sont des duplicata de compositions existant dans
d'autres papyrus. Je considère cette collection de documents
de diverse nature comme un recueil de modèles à l'usage
des jeunes littérateurs. Le papyrus parait avoir été écrit
sous le règne de Ménephtah Ba-en-Ra.
Le Papyrus Anastasi III est une collection du môme genre
et de la même époque, dont la rédaction semble être l'œuvre
du scribe Pen-bésa. Ce scribe l'avait dédiée à un scribe de
rang supérieur nommé Amen-em-ap, dont plusieurs lettres
sont comprises au papyrus. Amen-em-ap était mort lors de
cette dédicace, et le papyrus contient une oraison funèbre
en son honneur.
Une troisième compilation littéraire de ce genre remplit
le Papyrus Anastasi IV; elle date du règne de Séti II et
parait avoir été recueillie par le scribe Enna. On y trouve
des lettres d'Enna lui-môme; d'autres, à lui adressées, et
des duplicata de quelques-unes de celles d'Amen-em-an et
d' Amen-em-ap. Ce papyrus est d'une écriture magnifique,
ce qui, malheureusement, n'est pas le cas de la plupart des
autres.
Dans le Papyrus Anastasi V on rencontre encore un grand
74 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
nombre de communications épistolaires sur des sujets variés,
mais principalement sur les règles de conduite et sur les
devoirs des scribes.
Le Papyrus Anastasi VI contient quatre lettres écrites par
le scribe Enna à son supérieur le scribe Kakebou. La pre-
mière, qui est la plus longue et aussi la mieux conservée, a
pour objet un rapport fait par Enna, à propos d'un acte pré-
judiciable commis par un autre scribe qui élevait des pré-
tentions sur quatre esclaves, dont deux hommes et deux
femmes, attachés au domaine de Kakebou, et réclamait le
produit de leur travail. Enna expose toute l'affaire à son
supérieur et demande justice contre le délinquant.
Le Papyrus Anastasi VII n'a qu'un petit nombre de pièces.
On y trouve un fragment de la première composition du
Papyrus Sallier II et la totalité de la troisième. Malgré ses
mutilations nombreuses, ce texte offre à l'étude beaucoup
de variantes utiles.
Une lettre unique fait l'objet du Papyrus Anastasi VIII ;
elle est adressée par un scribe du nom de Ramessou à Tun
de ses subordonnés Téti-em-heb. Ce dernier est invité à
s'expliquer sur la négligence qu'il a apportée dans lexécu-
tion de certaines missions. Ce papyrus est très usé, mais
il est possible de restituer le texte de quelques-unes de ses
lacunes.
Dans le Papyrus Anastasi IX, le scribe Houra écrit à son
supérieur, le scribe Ramessou, pour se disculper d'une incul-
pation de négligence dans l'exécution de certains travaux
d'agriculture. Une portion notable du texte est illisible;
mais ce qu'il en reste fournit des observations intéressantes
pour l'étude de la langue égyptienne.
La collection des papyrus du Musée Britannique, connue
sous le nom de Select Papy ri, se compose de 168 planches,
sans y comprendre les textes écrits au dos des pages. Ceux-ci
sont fort nombreux, et, bien qu'il s'agisse uniquement de
notes hâtives jetées par les scribes sur le revers de leurs
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 75
papyrus, on y trouve des renseignements extrêmement
intéressants et instructifs.
Dans la seconde série de ses inscriptions égyptiennes*,
M. Sharpe a inséré le fac-similé d'un papyrus que je nom-
merai le Papyrus Lee, d'après son possesseur, M. le docteur
Lee d'Hartwell Hall. Ce manuscrit n'est pas entier; mais
d'après ce qu'il en reste, il parait contenir un rapport ou
une accusation criminelle à propos des méfaits d'un certain
propriétaire de bestiaux, nommé Hal, qui s'était appliqué
aux pratiques magiques pour commettre des crimes.
Le Papyrus RoUin C 1888, conservé à la Bibliothèque
Impériale % contient une continuation du texte du Papyrus
Lee.
Tout récemment, les richesses de la littérature hiératique
se sont considérablement accrues par la publication des
Papyrus de Berlin, dans la sixième et dernière division
du splendide ouvrage des Denkmâler ^gyptens. Les
n*« I, II, in et IV sont du plus haut intérêt. Ils appar-
tiennent très probablement à la XII® dynastie; l'écriture en
est bien plus rapprochée de celle du vieux Papyrus Prisse
que de celle des papyrus de la XIX® dynastie. Quoi qu'il
en soit, le contenu de ces documents se rapporte aux faits
et gestes des rois Amen-em-ha P' et Osortasen P' et de
leurs contemporains. Ils sont évidemment de nature his-
torique ou anecdotique.
A une date beaucoup plus récente appartiennent les
papyrus n~ V, VI et VII, dans l'un desquels se lit le nom
du pharaon Ramsès IX, de la XX* dynastie. On les croirait
tous de la même main, et il est présumable qu'ils ont
formé un seul rouleau. Leur type d'écriture est le plus
beau de tous ceux qu'on ait publiés jusqu'à présent. Le n° V
contient un hymne à Ammon-Ra, et les n°* VI et VII des
1. PL LXXXVII et LXXXVIII.
2. Encore inédit.
76 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
hymnes à Horus, ou peut-être à d'autres dieux qui pouvaient
être invoqués sous ce nom, par exemple au Soleil ou à Ptah,
lorsque le prêtre offrait de l'encens à ces dieux. Au dos du
n* VI se lisent quelques lignes d'une écriture embrouillée,
relatives aux temps de Thothmès III (XVIII*^ dynastie). On
y distingue que le roi adressa à ses nobles et à ses fonction-
naires un édit tendant à faire appel à la protection des dieux
pour la répression de certains désordres, ou pour quelque
autre objet que l'état de mutilation du texte ne permettra
peut-être jamais de reconnaître distinctement.
Le texte écrit au revers du n® VII se réfère aux invocations
ou aux offrandes? à faire devant les statues d'Ammon et de
Thoth, qui sont dans l'édifice d'Osortasen I«', à Thèbes.
Publiés par M. le docteur Leemans dans les Monuments
égyptiens du Musée d'antiquités des Pays-Bas, les Papyrus
de Leyde sont aussi d'un grand intérêt. Peu de chose cepen-
dant pourra être déchiffré dans les n^ I 343 et 1 345, dont
il ne reste que des fragments mutilés, et qui paraissent
traiter de la magie ou des sciences naturelles; mais le
n® I 344, qui est fort long, présente un texte intéressant à
étudier; il semble contenir une série de préceptes ou de
maximes touchant une infinité d'objets. L'écriture a quelque
analogie avec celle du Papyrus Sallier IV ; malheureusement
l'état mutilé du texte, dont il reste à peine une phrase sans
lacunes, ajoute considérablement à la difficulté de la tra-
duction.
Le n^ I 346 nous donne le calendrier des épagoménes ou
jours complémentaires de l'année'.
Le n^ I 347 contient des matières religieuses et notam-
ment des hymnes à Horus, à Set et à d'autres dieux.
Dans le n^ I 348 se lisent quelques lettres du même
genre que celles des Papyrus Sallier et Anastasi. Elles sont
adressées par le scribe Kawi-sera à son supérieur le scribe
1. Voyez Brugsoh, Zeitschrift der Deut. Morg. Gesellsch., 1852.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 77
Bek-en-Ptah et traitent principalement de sujets agricoles.
De même que celles des papyrus du Musée britannique, ces
lettres ressemblent plutôt à des modèles épistolaires qu'à
de Téritables missives réellement écrites pour l'objet dont
elles traitent. Le même papyrus contient en outre un recueil
de formules magiques.
Enfin le n® I 349 nous offre encore une lettre d'un scribe
à son supérieur et dix pages de formules magiques.
Tous les Papyrus de Leyde paraissent dater de l'époque
de la XIX^ dynastie.
Tels sont les Papyrus hiératiques publiés jusqu'à ce jour,
sans parler de ceux de l'espèce funéraire. Le lecteur peut
juger qu'ils présentent déjà un ensemble assez considérable.
Mais il en existe encore de très précieux dans les collections
privées. Un de ces documents est en ce moment publié par
M. Chabas, avec un commentaire étendu et des discussions
analytiques, sous le titre de : Le Papyrus magique Harris.
Cet ouvrage, que je ne connais pas encore, est la seule publi-
cation de ce genre dans laquelle le fac-similé du texte soit
accompagné d'une traduction raisonnée. A ce titre, il sera
fort utile pour l'étude de l'hiératique.
Mes traductions des lettres écrites par les scribes de Tàge
pharaonique seront, au moins pour les points essentiels, les
mêmes que celles de mon Essai de 1858. Mais si mes der-
nières études n'ont pas changé mes vues sur l'intention
générale de ces compositions, elles m'ont porté à modifier
un assez grand nombre de détails philologiques. En cher-
chant aujourd'hui à justifier mes traductions phrase à phrase,
je laisserai de côté, pour plus de brièveté, les points déjà
admis par les égyptologues en général, et à ce propos,
j'éprouve le besoin de déclarer que, si je ne cite pas toujours
les premiers divulgateurs des sens par moi adoptés, ce n'est
pas que je ne reconnaisse pleinement les droits et le mérite
des éminents devanciers qui ont frayé et élargi le chemin de
la langue égyptienne; mais il n'est pas toujours facile de
78 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
se rappeler toutes les dissertations éparses dans un grand
nombre de mémoires, de revues, etc., publiés dans divers
pays et en diverses langues. Je confesse mon ignorance à
propos de Torigine première de bien des conclusions aux-
quelles je suis arrivé moi-même, sans savoir si d'autres
avant moi y étaient parvenus. L'excellence du système de
ChampoUion se démontre par ce fait décisif, que ce système,
bien employé, conduit tous les investigateurs sur la même
voie et au même résultat final. Toutefois, il me semblerait
très nécessaire de dresser dès à présent un compendium des
résultats acquis. Gr&ce à la riche récolte que la littérature
hiératique nous a permis de faire, nous pourrions aujour-
d'hui composer une grammaire et un vocabulaire qui pré-
senteraient de notables additions aux ouvrages de Cham-
poUion.
Une différence sensible se remarque entre le style de ces
papyrus et celui des inscriptions monumentales, surtout à
propos des déterminatifs, que l'hiératique admet avec pro-
fusion et même avec abus. Ces sortes de signes^ lorsqu'ils
sont employés judicieusement, viennent puissamment en
aide à l'investigateur qui cherche son chemin au milieu
d'expressions nouvelles et de tournures inconnues. Mais
dans les papyrus hiératiques, au moins à l'égard de ceux
de la XIX* dynastie, ils surabondent et n'ont très fréquem-
ment aucun rapport figuratif ou môme symbolique avec les
mots qu'ils déterminent. Cet emploi s'explique cependant
par certain mécanisme phonétique, c'est-à-dire que ces
déterminatifs, de sens complètement étranger au mot auquel
ils se trouvent joints, rappellent le son d'un autre mot de
même forme, mais de signification différente, auquel ils sont
plus habituellement associés. Un exemple fera mieux com-
prendre cet emploi abusif, auquel les inscriptions monu-
mentales ne sont pas complètement étrangères.
Le mot ^. , qui se prononce maut ou mu-t, signifie mère
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 79
et mourir \ et correspond au copte jul«.t, la mère, et aiot,
mourir. Les déterminatifs ordinaires sont pour le premier
sens la femme assise J| et pour le second le signe du suicide
^, que l'hiératique remplace par le signe de la corne de
l'animal typhonien. Mais il arrive qu'on trouve quelquefois
le signe de la femme assise employé comme déterminatif
du groupe, quoique avec le sens de mourir^.
De même, le mot hannu, dont le dérivé existe en copte,
signifie vcLse et a pour déterminatif régulier la figure d'un
vase O; cette expression signifie également ordonner, in-
terpeller, et dans ce cas elle admet les deux déterminatifs
de la parole : l'homme appelant et l'homme portant la main
à sa bouche. Mais dans la phrase ^^ ^v Y "^ i ra'^Ks.
n o n5û' "^^^^ \ '^'' ^^^^ HANNU H EN HAK-T, ODUler
deux vases de {la boisson nommée) hak, on voit que le
scribe capricieux a remplacé le déterminatif de l'idée vase
par ceux de l'idée ordonner. Pour le mot samu, le premier
déterminatif est la tête de bœuf accrochée sur un support,
symbole habituel des expressions en rapport avec la man-
ducation et la nourriture ; le second est un rameau de végétal
qui détermine ordinairement les noms des végétaux et des
fleurs. Il rappelle ici le mot sam, qui signifie herbe, foin.
On voit d'après ces exemples combien il est facile d'être
conduit à l'erreur par de semblables solécismes, dont il me
serait facile de multiplier ici les citations. Il est donc indis-
pensable de bien se rappeler qu'un assez grand nombre de
déterminatifs sont d'un usage fréquent pour des mots avec
lesquels ils n'ont aucun rapport de sens, et que cette obser-
vation s'applique aussi aux cas dans lesquels ces mots sont
simplement employés comme syllabes d'un autre mot, ainsi
que cela arrive fréquemment pour l'oiseau ^^ et 4^ qui
1. Il existe aussi pour le sens mourir une forme écrite mer.
2. Voyez notamment Select Papyri, CXLVII, 1. 6; CXLIX, 1. 9.
80 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
remplace le mot tennu, ou les syllabes tennu dans la com-
position des mots. M. Birch a donné à ces sortes de déter-
minatifs le nom de dêterminatifs de son.
Il était nécessaire d'exposer nos vues sur l'usage abusif
des dêterminatifs, afin d'aller au-devant des reproches qu'on
pourrait être tenté de faire à cet égard à quelques-unes de
nos analyses. Par leur méthode capricieuse, les scribes égyp-
tiens ont jeté sur notre voie cette difficulté singulière dont
nous viendrons à bout, au moyen d'une comparaison atten-
tive des textes.
Nous avons fait connaître la nature des documents ras-
semblés dans les Papyrus Sallier I et Anastasi II, III, IV et V,
et nous espérons justifier nos vues dans les analyses qui vont
suivre.
Nous allons trouver du reste une indication précise dans
le titre général heureusement conservé au Papyrus Sallier I,
et dont voici la teneur :
Ha em sbai en sha-tui ar en ekhai Pen-ta-ur
Commenoement des instractions de lettres faites par le scribe Pen-ta-oar
en tar X aboi IV eha ra I au-tu em pa
en Tan X mois IV de Tautomne (Choîak) jour 1 étant dans la demeure
Ramessa Meriamen ankh uta sneberpeka-u aa en pa Ra
de Ramsès Meriamen vivant sain et fort la majesté grande du Soleil
Hor akhU'pati
Horus des deux habitations solaires.
Le mot jl J ^^^( ( _ , SBAI, correspond au copte cAo,
doctrina; on le retrouve dans le titre du Papyrus Sallier II,
qui se lit : Commencement des instructions faites par la
majesté du roi Amenemha /«, et en effet le texte qui suit
contient les admonitions et les conseils de ce roi à son fils
Osortasen. Il sert aussi de titre à l'œuvre de Ptah-hotep
dans le Papyrus Prisse (pi. IV, 1), qui est une collection
de préceptes.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 81
La variante M j^^^^^Jl» sba, signifie aussi instruire,
enseigner, et admet parfois le sens corriger, châtier. C'est
ainsi que dans les papyrus^ nous rencontrons [' J ^
LJlcnn, A-T SERA, une maison d'instruction, une écô
(Select Papyn,Xin,l).
L'étoile ^ avait, ainsi que l'ont déjà reconnu d'autres
égyptologues, les valeurs seb ou su et tu. Dans les groupes
*^ ^ ' 'fl ^ ^* 'fl ^^ ' ^^ ^^^* reconnaître trois
variantes du même mot tuau, tua, qui signifie invoquer,
adorer, et dans lequel la valeur tu de l'étoile est mani-
festement indiquée. Dans ^^g^ > nous aurons tootc, le
matin, et chot, cot, temps, Jour.
Avec Tacception enseigner, les éléments phonétiques fl J
SB, sont généralement écrits ; cependant, au Papyrus Prisse,
nous trouvons les formes ^^^U-fl et ^'^^ÛO _ • Bien
qu'on rencontre [' J^ ife^, ,* sba, porte, sous la forme
)*c^^cziD , je n'ai noté aucun exemple de ^^fc. 3} rem-
^^ , SHA, signifie à la fois un livre ou une lettre.
Sous ce dernier sens, il est d'occurrence fréquente dans les
papyrus. On trouve notamment la phrase : Kheft sper
taia SHA er-ra-ten, lorsquc ma lettre vous arrivera'^ ; et
^^ , AR-SHA, faire une lettre, écrire une lettre ',
1. Select Papyri, XX, 6; XXIII, 1; XXX, 10.
2. Lepsios, Auswahl, VIII.
3. Burton, Excerpta Hieroglyphica, III, col. 9.
4. Papyrus Prisse, pi. V, 4.
5. Papyrus Prisse, IV, 1.
6. Todienbuch, ch. lxiv, 1. 18; ob. cxzv, 54, et clxu, 10. Une obser-
Tation utile à noter, c^est que le mot seba, porte, est du masculin en
égjptien, tandis que tuau, le ciel inférieur, est du féminin.
7. Select Papyri, CXII, 10.
8. Select Papyri, XLII, 5.
BiBL. ÉGTFT.» T. X. 6
82 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
Au passage étudié, , , sha-ui ou sha-tui, si Ton
prononce le signe féminin ^, t, est probablement au pluriel.
Sbaï en sha-tui peut signifier instructions en lettres,
c'est-à-dire adressées sous forme de lettres, ou instructions
sur les lettres, sur l'art épistolaire. J'incline pour le dernier
sens d'après le contenu de ces lettres, dont le plus grand
nombre ne renferme rien de semblable à des conseils ou à
des instructions sur un sujet quelconque, comme c'est le cas
notamment pour celle dans laquelle Pentaour lui-même
rend compte à son maître de Tétat de sa ferme.
On a généralement attribué au signe nU la valeur phoné-
tique nTÛÛ, SKHAl, fournie par la pierre de Rosette, au
moins lorsque ce signe signifie écrire. Le copte possède en
effet cj6«a, écrire, et c*.^, scribe. Mais d'autres éléments
phonétiques ont été trouvés en connexion avec le même
hiéroglyphe, notamment Nà. an, dans une stèle de la
XIP dynastie * . Nos papyrus nous fournissent encore jj i ,
NA, scribe*, et jà , na-u, livres, écritures, comptes,
états*. Dans les Annales de Thothmès III, nous avons — o
vi^'jii, NA-u, dans une liste de choses précieuses. Ce sont
peut-être des tableaux.
Le nom du scribe ^^v ^^ ^' pen-ta-ur, signifie
littéralement : Celui qui appartient à la grande déesse.
Peut-être le moderne n«.T*.oTXi* dérive-t-il de ce nom.
Celui de ^K ^^ ^^^^ J ^^ é ^ . pen-besa, est d'une
forme analogue combinée avec le ûieu Bésa. Il a été grécisé,
dans les textes coptes, sous la forme £LHc«^pion\
1. S. Bipch, Mémoire sur une patère égyptienne, p. 53.
2. Select Papyri, CIV, 5.
3. Lepsius, Àuswahl, XII, 56.
4. Zoôga, Cat,, p. 76.
5. Zoêga, Cat., p. 116.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 83
II est probable que le monarque dont la dixième année
de règne est mentionnée dans notre titre est Ménephtah
Ba-en-ra, le successeur de Ramsès II. Le nom de ce pharaon
est cité à la pi. VIII, 1. 8. Une date de l'an V' de Séti II,
successeur de Ménephtah, écrite au revers du papyrus en
caractères splendides, indiquerait alors l'époque à laquelle
fut confectionnée la copie de l'œuvre de Pentaour que le
papyrus nous a conservée.
Comme Pentaour composa le poème du Papyrus Sallier III
dans la neuvième année de Ramsès II, dont le règne fut
très long, il devait être très avancé en âge, lorsqu'il entre-
prit la compilation des lettres que nous étudions.
Les mots û^^^* au tu, étant, correspondant au copte
«.-re, sont suivis du signe hiératique qui représente le déter-
minatif dieu ^. Ce déterminatif, qui désigne les choses
divines ou royales, semble employé ici pour indiquer qu'il
s'agit du roi lui-même et non du scribe. C'est une manière
d'exprimer certain rapport du verbe à son sujet. Par la
même raison, la marque du pluriel i est fréquemment ajoutée
au verbe^ lorsque le sujet pluriel vient après. Ici, il y a lieu
de remarquer que le sujet ^^^ j) '> pe ka-u, est précédé
de la particule de connexion <z>, er, employée de la même
manière que le copte n-xc pour marquer le cas nominatif.
J'en puis citer d'autres exemples, notamment : ukanu er
PA HANUTi, néglige-it-it] le laboureur. . .?
Le passage analysé signifie donc non pas que Pentaour
était dans la demeure de Ramsès, mais que le roi lui-même
se trouvait dans cette demeure. En le comparant avec la
formule initiale du Papyrus Anastasi VL où se trouve la
même phrase sans nom de scribe et au milieu d'une liste de
titres royaux, on sera conduit à reconnaître la justesse de
cette déduction. Ajoutons enfin que l'idée exprimée est celle
que le roi était établi sur le trône de la capitale de son père,
84 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
mais non qu'il était momentanément installé dans certaine
demeure royale.
Le groupe'-', déjà bien étudié par mes devanciers, pos-
sède un grand nombre de sens; l'idée originale parait être
essentia, personalitas, être, chose. Ici, il est suivi du déter-
minatif de la divinité ou de la royauté ^ et de la marque
du pluriel i, bien qu'il soit précédé de Tarlicle singulier 1^*
PE. Cet emploi du pluriel égyptien, pour exprimer non la
pluralité numérique^ mais Textension, la généralité, le grou-
pement, la dignité, est extrêmement fréquent dans la langue
égyptienne. De même que pour le pluralis excellentiœ en
hébreu, les accords suivent le sens et non la forme, r^'.
se rapportant à un roi et qualifié de Tépithète aa, grand,
peut se traduire Majesté. A propos de personnes d'un rang
moins élevé, on traduirait Son Honneur, Sa Seigneurie, etc.
Le signe du pluriel n'est d'ailleurs pas essentiel au sens, car
il n'existe pas dans le passage correspondant du Papyrus
Anastasi VI.
L'usage de désigner indistinctement une personne ou une
chose au moyen de quelque attribut ou de quelque partie
est très fréquent en égyptien. C'est ainsi que des mots signi-
fiant des qualités spéciales, telles que la bonté, la sainteté,
ou nommant les divers membres du corps, et aussi les ex-
pressions s'appliquant à la personnalité, à l'existence en
général, servent de supports aux pronoms personnels pour
désigner les personnes ou les choses. En copte, on trouve,
avec cet emploi : po, la bouche, p«.T, le pied, tôt, la main, etc.,
ce qui nous permet d'apprécier sûrement le mécanisme de
la langue antique. Nous ne nous étendrons pas davantage
sur ce sujet important, qui demanderait de longs dévelop-
pements. Nous aurons du reste l'occasion d'y revenir dans
le cours de nos analyses.
Le soleil Horus des deux demeures solaires est tout
simplement l'équivalent du roi, du pharaon. Les titres de
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 85
longue haleine que les Égyptiens donnaient à leurs sou-
verains ont été déjà suffisamment élucidés. Aussi, dans nos
traductions, chercherons-nous à les abréger autant que pos-
sible et à y substituer des expressions plus simples.
En résumant nos observations, nous paraphraserons ainsi
le titre de Técrit de Pentaour :
c Commencement des instructions sur l'art épistolaire
» composées par le scribe Pentaour, la dixième année, le
• premier jour de Choîak du règne de Sa Majesté, notre
» roi actuel dans la demeure de Ramsès II. »
Dans Torigine, j'avais accepté Topinion de M. Heath, qui
considère la demeure de Ramsès II comme un palais que ce
monarque aurait bâti dans la Basse-Egypte. Au Papyrus
Anastasi III, Penbésa décrit un édifice de ce nom, et dit
qu'il surpassait en splendeur tous les autres édifices de Djom
(Tbèbes). Mais il me semble aujourd'hui plus probable qu'il
s'agit du grand Ramesséum de Thèbes, qui venait alors
d'être achevé, et que Penbésa voyait probablement pour la
première fois dans son ensemble, en rentrant à Thèbes. Il
est en effet plus difficile d'admettre qu'il ait été bâti dans la
Basse-Egypte un édifice surpassant tous ceux de la capitale.
Dans un second article, je communiquerai l'analyse de la
collection épistolaire.
ir
La lettre dont M. Goodwin communique aujourd'hui aux lecteurs
de la Revue Tanalyse raisonnée est intéressante à plusieurs titres.
De l'ancienne Egypte, les monuments nous rappellent surtout les
splendeurs des rois, les succès de leurs armes et les pompes sacer-
dotales. Ici, le tableau des misères du travailleur nous montre que
le moderne fellah n'a pas trop à regretter le régime des temps pha-
1. Publié dans la Retue archéologique, 2* série, 1861, t. IV, p. 119-
137.
86 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
raoniques. En lisant ce tableau, on comprend qu'une investigation
superficielle ait pu induire en erreur les partisans des rapproche-
ments bibliques. Ils ont cru y découvrir un souvenir presque con-
temporain des plaies dont l'Egypte fut frappée lors de l'Exode
des Juifs. Cette illusion a été de courte durée, mais elle a eu du
retentissement et nous a donné la mesure du danger des solutions
prématurées; la méthode sévère de M. Goodwin indique la voie
qu'il faut suivre pour arriver à des résultats vraiment sérieux.
F. Chabas.
Cbalon-sar-Saôoe, 25 février 1861.
La première lettre dont je me propose d'essayer l'analyse
est la cinquième dans la collection du scribe Pentaour; elle
débute à la ligne 11 de la cinquième page du Papyrus Sallierl.
Comparativement, elle n'offre pas de grandes diflBcultés au
traducteur, et nous avons d'ailleurs l'avantage d'en trouver,
au Papyrus Anastasi V, p. 15, un duplicata bien plus nette-
ment écrit, offrant environ une cinquantaine de variantes
orthographiques plus ou moins importantes.
Nous y lisons d'abord la mention des noms des scribes
entre lesquels s'échange la correspondance :
PI. V, lig. 11. Har aau-skhai^ Ameneman, en haUpati
Le chef des gardiens des écritures Ameneman, da trésor
en aa'pati-^nkh-ufa'Sneb, t^t en akhai Pentaur,
du Roi», dit au scribe Pentaour.
1. M. Goodwin transcrit par kh raspiration forte que les égyptologues
français représentent par h' ou ch. {Note du traducteur.)
2. Le roi est ici indiqué par le long titre : la double grande maison^
la rie saine et forte. M. Goodwin supprime cette bizarre phraséologie,
comme je Tai fait dans mon Mémoire sur l'inscription d'Ihsamhoul^
Reçue archéologique, 1859, p. 578 (Note du traducteur).
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 87
Je laisserai de côté tout ce qui peut être considéré comme
évident ou suffisamment connu des égyptologues, et limiterai
mes commentaires aux seuls points de difficulté. Dans la
phrase qui précède, un seul mot semble exiger quelques expli-
cations; c'est le composé sau-skhai, en hiéroglyphes 51^ 1^
L__nPy y * ^ signe initial marqué C. 14 au catalogue
des types de Tlmprimerie impériale a pour variante sur les
monuments la figure &^ [B. 81]. Il faut se garder de con-
fondre ces deux signes avec %fj [C. 15] et *^ [B. 82]. Ces
derniers ont en effet un son et un emploi différents.
Pour 1^ et jLW , j'adopte le son s ou sa, d'après le groupe
i^ 4W ' où se rencontre cet élément phonétique. Cette va-
riante, d'après les observations de M. Edwin Smith, est
fréquente dans les Rituels. Dans une variante des basses
époques, l's initial du nom de la ville de Sni (Esnë) est ex-
primé par le même hiéroglyphe*.
"uj est presque toujours précédé des lettres n , ari,
qui en représentent sans doute la valeur phonétique. Il y a
lieu de remarquer toutefois que dans l'hiératique ces diffé-
rents signes sont absolument de la même forme et ne peuvent
être distingués que par leurs compléments phonétiques.
Confondu avec ari, le mot sau a été traduit garder, con-
server^ et rapproché du copte «.pc^, custos. Ce sens convient
réellement dans certaines phrases, et en particulier dans
celle qui m'occupe; mais il est inapplicable dans beaucoup
d'autres. Ainsi, par exemple, dans le portrait du militaire
courbé sous sa charge : ne tesu en ati-f sau, les jointures
de son échine sont sau", le sens probable est brisé, rompu,
1. Sharpe, Egyptian Inscriptions^ Séries I, pi. 79, 8, et pi. 80, 6.
2. LepaioB, Konigsbuch^ Taf. IV, 26.
3. Pap. AnasiasilV, pi. IX, 1. 10. — Le duplicata qui se trouve dans
le Papyrus Anasiasi III^ pi. V, 1. 11, substitue au mot sau le groupe
T ^!^^ y ^ ç^ , KHABU, qui signifie courber.
88 SUR LES l>APYRUS HIÉRATIQUES
et ce même sens convient encore bien à la phrase : sau-k
ATI PEN KHETA^ tu romps le dos de ce Kheta. Au Rituel
revient & plusieurs reprises l'expression : sau sbau*, que je
traduirais briser, écraser les rebelles.
L'acception éoiter ou défendre semble admissible dans des
phrases telles que celles-ci : sau-tu er par en banra bm
KARH BM HRU PEN, {/ cst défendu (ou il faut éoiter) de sortir
la nuit, ce jour-là*, et sau-tu ur-ur, cela doit être évité
rigoureusement, ou bien cela est très défendue
L'un des meilleurs exemples de l'acception garder, ob-
server, se trouve dans le traité de Ramsès II avec les Khétas,
où on lit la disposition suivante : « Ce sont les paroles de la
tablette d'or du pays de Khéta et de l'Egypte; celui qui ne
les observera pas ... et celui qui les observera . . . • » C'est le
mot SAU qui exprime ici l'idée observer. On rencontre dans
un autre texte la mention d'une jolie jeune fille gardant
[sau] les vignes*.
D'autres textes semblent faire penser que le mot étudié
possède encore des significations différentes^; mais dans
celui qui nous occupe nous devons nous en tenir au sens
1. Papyrus Sallier III, pi. VIII, 4, et pi. IX, 9.
2. Todtenhuch^ oh. xvii, 45; ch. xviii, 8, etc.
3. Papyrus Saliver IV, pi. XI, 6.
4. Todtenbuch, oh. cxuv, 32.
5. Denkmdler, III, 146, 30.
6. Papyrus Anasta^i /, pi. XXV, 4.
7. Cette maltiplicité d'acceptions pour un môme mot n*e8t nullement
particulière à la langue égyptienne; il en est de même pour beaucoup de
mots dans toutes les langues anciennes et modernes. Le mot sau, discuté
par M. Groodwin, se rencontre sous un assez grand nombre de formes
orthographiques et avec différents déterminatifs, notamment le signe
du pasteur ou berger (qui lui sert souvent d'initiale), le papyrus roulé,
le bras armé, le couteau, Thomme invoquant. Le caprice des scribes a
confondu ces formes diverses, qui correspondaient dans Torigine  des
acceptions spéciales. Il faut remarquer toutefois que le sens éoiter, se
garder de, défendre, empêcher, est connexe de Tidée garder, conseroer,
réserver {Note du traducteur).
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 89
gardien. Ameneman était probablement le conservateur des
écritures relatives aux richesses introduites dans le trésor
royal, le custos rotulorum, comme nous disons aujour-
d'hui. Je passe à la phrase suivante :
PI. VI, lig. 1. Ar-enti ar entu nek akhaui pen en fat, Hna pxt.
Il est apporté à toi cette lettre de discours. Ck)mmanication.
Tel est le préambule de toutes les lettres d'Âmeneman
dans la collection de Pentaour ; il en est de même pour celles
d'Âmenemap dans le recueil de Panbesa. Le dernier mot
HNA-TAT, composé de hna, cum, et do tat, loqui, litt. col-
loquiurrij n'est pas lié à ce qui précède, puisque dans plu-
sieurs cas on trouve cette expression hna tût employée seule
au commencement des lettres. Je citerai notamment pour
exemple le duplicata de la lettre même que j'analyse.
A l'exemple de mes devanciers, j'avais d'abord pensé que
AR ENTi était une formule d'entrée en matière comme vu que^
considérant que, mais la comparaison d'un grand nombre de
textes m'a fait reconnaître que presque partout ces deux
mots sont pris en sens affirmatif et signifient littéralement
est quod. Dans notre Papyrus, l'expression entière est ar
ENTI AR ENTU, cst quod cst allatum; mais, au Papyrus
Anastasi III, le second ar est constamment omis : ar enti
ENTU, est quod allatum.
La substance de la missive ne commence qu'après le mot
communication. Tout ce qui précède constitue le préambule
commun à toutes les lettres du même genre.
PI. VI, lig. 1. Ar enti fat-tu na en khaa-k skhaui
n est dit â moi que tu abandonnes les lettres,
shamortU'k em abu ta-k har-k baku
tu t'éloignes de Tôloquence, ta donnes la face (aux) travaux
«m. San khaa-k ha-k neter fat.
de la campagne^ tu laisses derrière toi les divines paroles.
90 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
La signification de T^K^ , khaa, abandonner, est bien
établie; il me semble toutefois que le sens radical de ce mot
est quelque chose de plus général et de plus vague, comme
par exemple mouvoir ou détourner : de là, se détourner
d'une chose, Cabandonner.
Au Papyrus d'Orbiney, l'acception jeter semble résulter
de phrases telles que jeter aux chiens, jeter à la rivière,
jeter sur le sol, et enfin dans le plan des mines d'or nous
trouvons la phrase : « Chemin qui mène (khaa) » ou « tourne
vers la mer* ». Au surplus, le copte x.*^ ou x***» ponere,
mittere, relinquere, parait être le dérivé de khaa, et peut
rendre compte de la plupart des acceptions du mot antique\
A la phrase suivante, le mot khaa revient avec le com-
plément "^^fe. , ''^^^^' HA-K, ton occiput, et l'on pourrait
lire : tu tournes ton occiput (tu tournes le dos) aux divines
paroles.
Le mot îtTiî ^^ -^s^ Qa , shama, se rencontre seulement
dans des formules semblables à celle du Papyrus Sallier P.
Je l'ai comparé au copte ^gcjuuuLo, aUenus, faute d'autre
moyen d'investigation; ce mot a pour complément indirect
^J V^^' ABU, groupe déterminé par l'hiéroglyphe de
l'homme s'étirant les membres * et par celui de la parole. Il
s'agit évidemment de quelque acte habituel des scribes;
d'après l'énergie des déterminatifs, je suis tenté d'y voir la
prédication, la récitation, la pratique de l'éloquence. Dans
notre passage, le scribe est accusé d'en détacher son esprit;
1. Lepsius, Auswahl, Taf. XXII.
2. 11 n*y a qae des nuances entre les diverses acceptions du mot khaa,
dont le véritable sens fondamental est laisser, abandonner, rejeter; on
dit très bien : laisser aux chiens, abandonner à l'eau, laisser par terre,
et d'un chemin qu'il quitte, qu'il cesse au point où il mène (Note du,
traducteur),
3. Anasta^i F, pi. VI, 1, XV, 6; Anasta^i /V, pi. XI, 8.
4. A sprawling human figure.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 91
ailleurs un autre scribe est engagé à y donner son attention \
Le copte nous fournit «^otù>, narraiio, et avec le t causatif
T-«k.oTu>, recitare^.
Pour la valeur phonétique de []J[)J] qui représente une
prairie ou im jardin, les égyptologues ne sont pas d'accord.
Je l'ai rencontré comme variante de "i^^y sen, dans un titre
du dieu Num, seigneur de Seni'. La syllabe san ou sen est
probablement le son de cet hiéroglyphe.
11 90*' NETER-TAT, daus l'inscription de Rosette,
désigne l'écriture hiéroglyphique; le groupe signifie à la
lettre paroles divines, et l'on peut le comparer à notre
expression saintes Écritures et môme au terme général
théologie; 1 étude de la science sacrée constituait en effet
l'attribution la plus élevée du scribe.
Dans un autre Papyrus*, les phrases que nous venons de
traduire forment aussi le commencement d'une lettre dont
la fin est détruite. Il en reste assez toutefois pour montrer
qu'il s'agissait d'une autre exhortation sur le môme texte.
PI. VI, lig. 2. Ast bu skha nek pa kanau hanuti
Vois! n'as-tu pas coDsidéré la condition du cultivateur :
kheji s-meru shemu au titi ta hef-ou ma en na uti
avant de ramasser la moisson, emporte le ver partie du bl6,
au amu pa iebu na ketkhu.
mangent les bétes le reste.
1. Litt. : son cœur; Anastasi F, pi. VI, 2.
2. Dans son premier travail, M. Goodwin avait renda ce passage : tu
f adonnes aux plaisirs. Ce sens pourrait convenir au groupe abu, dont
les déterminatifs sont celai de la danse on des exercices du corps et celui
des passions et de la parole. tK 1
, AB, vouloir, désirer, aimer, est,
du reste, très connu. Shama e8t1k)at à fait incertain (Noie du traduc-
teur).
3. Lepsius, Kônigsbuch, IV, 26.
4- Anastasi V, pi. VI, 1.
92 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
jlT'fes. fflj, SKHA, peindre, dessiner, décrire, figurer. La
phrase est interrogative : N" as-tu pas dépeint à toi-même f
ne fes'tu pas figuré?
De (j ^ j^ . KENAU, je ne connais aucun autre
exemple, mais le duplicata du Papyrus Anastasi V nous
offre ici le groupe très connu /^^Js. û \ , kaa, qui signifie
portrait, image, ressemblance.
Pour '^^.v A^^— fl ^ 1 HANUTi, le sens culture, culti-
vateur, résulte évidemment du contexte, et la branche de
fleurs employée comme signe initial avec la valeur han^ est
peut-être une allusion aux produits de la culture. On trouve
T^ , HAN, avec la valeur champ ou domaine*. L'oiseau noir
à crête dressée n'est pas phonétique ; il entre dans la com-
position d'un grand nombre de groupes et notamment dans
plusieurs termes d'agriculture, mais il est impossible d'en
déterminer le rôle.
Kheft, avant, devant, est suivi de deux déterminatifs :
la corne d'oryx et la face humaine, le premier abusivement
employé à cause du rapprochement phonétique du mot
KHEFT, ennemi; le second est le déterminatif de l'idée en
face, devant, avant. Dans le texte Anastasi, les deux déter-
minatifs sont supprimés.
Je regarde comme douteuse la lecture smeru pour le groupe
1 j^ ; cependant j'incline à penser que la corde en-
roulée ^=) est m et que nous avons ici la racine juip, lier,
précédée de s causatif, et le sens littéral ya^re lier {les gerbes),
c'est-à-dire yaere la moisson*.
1. Bansen's Egyptian Phonetics, H, 12.
2. Anastasi VI, pi. Xll, 4.
3. Des variantes nombreuseg montrent qne renronlement a la valeur
syllabique rbr, dans le mot ..j^--^ A, , entourer, circuler; mais le signe
hiératique que M. Goodwin transcrit sons cette forme peat correspondre
À un autre signe hiéroglyphique, par exemple, A ^=>) qui a souvent n
pour complément (Noie du traducteur).
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 93
SiLa^^^^Bi»., HF-ou, correspond à ^oq. ^oA, serpent,
et à £«k.q, *.q, mouche; ^«JkoTi, vipère, et g^*.AoTei, frelon,
dérivent aussi du même radical et ressemblent à des formes
plurielles*. Il s'agit, dans le passage étudié, de quelque
espèce de ver ou d'insecte nuisible à l'agriculture.
é — I . MA, a toujours été traduit par côté, à côté y et ce sens
est rendu évident par des formules telles que au côté droit,
au côté gauche^. Les exigences du contexte m'ont porté à
y reconnaître la valeur part, portion que cependant je n'ai
pas encore constatée dans d'autres passages'.
Le copte TcAnH parait nous avoir conservé l'égyptien
c=>J^ , TEBU, bétail. On trouve cependant ce groupe
avec le déterminatif de Thippopotame, et il est possible que
cet animal fût ainsi nommé par éminence, comme en hébreu
BEHEMOTH, l'hippopotamc, de behemah, pecus.
Il n'est pas impossible toutefois qu'il ne s'agisse ici de
l'hippopotame lui-même. On sait que cet amphibie causait
de grands ravages dans les cultures sur les bords du Nil.
Bien qu on n'en rencontre plus que bien dans le Sud, il est
certain qu'on en a vu pénétrer jusqu'à la Basse-Egypte*.
Dans mci±=i, ketkhu, la première syllabe est le copte
Rc, alius, et le mot correspond à rcx^o'v^i^i» ^^^^* Le sens
autres, le reste, est certain. Au Papyrus Lee*, ce mot est
antithétique à ta ua, l'un, et à ^ ^^i, nehau,
ro .cDc^ ■ *^ ■ I
quelques^ un peu. Dans le Conte des Deux Frères, il est
1. Zo^ga, Catalogue^ note 52.
2. Todtenbuch, cxlv, 3; CLin, 9.
3. L'idée part est à la fois connexe aux idées partie et côté. Cette
naanoe devait exister également en égyptien. Ma sert aussi de particule
aéparative, de, ex, from, et I*on pourrait dire : le ver prend sur le blé
(Note du traducteur).
4. Abdallatif, Histoire d' Egypte f chap. n.
5. Sbarpe, Egyptian Inscriptions, 2i^ Séries, pi. 87, 5.
94 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
dit que l'épouse coupable a raconté à son mari les faits em
KETKHU. autrement, d'une manière différente.
PI. VI, lig. 3. Au na pennu ashu em ta san au pa Bonhemu
Les rats nombreux dans le champ, la santereue
hai au na aaui amu na tutu afai,
descend, les bêtes à cornes mangent, les moineaux volent.
Le mot VT^ Vi' ^^^"^^"' sauterelles, n'avait
pas encore été s^nalé. On le trouve dans le grand ouvrage
de Champollion, avec le déterminatif de l'insecte^lui-même ;
littéralement, ce nom signifie lejils du pillage*. On le re-
trouve un peu mutilé en copte. Dans l'un des sennons de
Shenoute, l'écrivain parle d'un petit animal nommé c*jutc^
qu'il décrit comme une chose ailée gui saute, et Zoega nous
apprend que le scribe a dessiné en marge quelque chose de
semblable à une sauterelle. C'est évidemment l'égyptien
SANEHAM, privé de son m final. Il est singulier que les lexi-
cographes aient omis d'en donner la signification*.
Au Rituel et dans le livre nommé shaî en sin-sin, est
mentionnée la ville de Sanhemu, dont le nom est dans cer-
taines variantes déterminé par trois sauterelles*. Peut-être
l'hébreu wbù, sâlham, qui nomme une espèce de sauterelle,
a-t-il été emprunté à l'égyptien; h et a s'échangent quelque-
fois*.
f\ ^ J ^, AAUI, bêtes à cornes, gros bétail. Il en est ques-
tion dans Tune des lettres de notre Papyrus : « Les bêtes à
cornes (aaui) de mon seigneur qui sont aux champs sont
1. ChampoUion, Monuments de VÉgypte, pi. XIII.
2. Bunsen ne donne que la dernière syllabe hm, Ideogr., n* 355.
3. Peyron, qui se réfère au passage cité par Zoega, donne olearius
comme valeur de c«^iine^.
4. Ce renseignement est dû à M. Edwin Smith, qui a recueilli an
grand nombre de variantes du Rituel.
5. Gesenius, Lex., à h.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 95
en bon état, ses taureaux qui sont aux étables sont en bon
étai\ » Ici, AAUi forme parallélisme avec ka, taureau. Le
sens bétail est également démontré par le Papyrus d'Orbiney .
^^ ' ' TUTU, est le copte «*.«, passer. Le texte
Anastasi a la forme V^i^" ^^^' ^^^*°^ Q^ fournit
une nouvelle preuve de la valeur t pour le petit oiseau
voletant.
PI. VI, lig. 4. Ukanu er pa hanuti ta sepi enti pa nekht-ta tan
Néglige le cultivateur le reste qui (est dans) le champ, foulent
8U na aiaui pa aakasu en men aku pa hetar mer ha ha
lai les Toleurs; la pioche de fer s'use, le cheval meurt à tirer
skau.
la charrue.
Aux différents passages* où je rencontre le mot ^S^.
,^^ , ukanu^ le sens paresse, négligence, paraît convenir.
Les scribes sont invités à s'en abstenir; ce serait la racine du
copte (<eiuie, piger, remissus. Ce sens, dans tous les cas,
convient parfaitement à notre texte.
ijv , NAKHT-TA, a pour Variante 7w\ • D'a-
prte Tanalyse des passages où il se trouve', et qu'il serait
trop long de discuter ici, je conclus que ce mot désigne une
terre sur laquelle le blé a été moissonné. Comparez cger,
secarCj et ogm-c, ager.
Vient ensuite ' ' ' qu'on trouve sous la forme pleine
^y> ûû ^— /) ^ *. La lecture tan est tout à fait hypothé-
tique^ le signe i— hh étant de rare occurrence*. Si cette lec-
1. Sallier I, pi. IV, 7.
2. Sallier /, pi. V, 6; Anastasi V, pi. XXIII, 5.
3. Sallier I, pi. IV, 12; ibid., pi. XVII et XIX, revers.
4. Scbllier II, pi. VII, 2; ibid., pi. V, 1; Anastasi VI, pi. II, 11. Ces
différents passages jettent peu de jour sur le sens du mot.
5. Bansen, Ideogr., n*614, donne la valear tata-nn.
/T^AAAft
96 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
ture était bonne, le copte tciiho, conterere, fournirait un sens
satisfaisant pour notre phrase. Je l'adopterai provisoirement.
® wkr y ^' AAKAsu, qui est ici déterminé par le
signe de9 animaux ou des substances animales, se rencontre
ailleurs^ avec le paquet noué, déterminatif des noms d'étoSes.
Cependant la suite du texte indique que cet objet est d'une
espèce de métal, le bronze ou le fer. Le texte Anastasi y
substitue le mot pa akau, déterminé par l'hiéroglyphe de ce
même métal, une lame dressée. Le copte «.rcc, ascia, cuspis
Jerrea, signifiant aussi cinctura, femincdia, nous offre une
excellente explication du mot égyptien qui possédait sans
doute les mêmes emplois. C'est du moins ce qui semble ré-
sulter de l'usage des divers déterminatifs que nous venons
de citer et que les scribes de nos Papyrus ont confondus.
Laissant de côté l'acception qui fait de ce mot une annexe de
l'habillement, nous ne pouvons nous empêcher de recon-
naître, dans I'akasu de métal, cet instrument utile qui porte
le même nom dans presque toutes les langues : gr. à^ivi],
lat. ascia, allem. axt, fr. hache, angl. axe.
Quant au nom du métal lui-même, je l'ai trouvé en rem-
placement du mot MBN ou MBNKH*. Il so prouonçait proba-
blement ainsi, et nous en retrouvons peut-être la trace dans
le copte Àen-ine, ferrum.
iS^^^^*^^» AKU, se rencontre assez souvent dans les
textes avec la valeur s'user, s'affaiblir, péricliter, périr;
il est conservé dans le copte t-«^ro, corrumpere, interficere,
perire. Dans notre phrase, le sens s'user, se détruire, con-
vient bien.
x^^^ ^1 Hu, possède des acceptions variées. Radica-
lement, il exprime une action d^impulsion comme les mots
coptes ^i, ^lOT et £ioTi, dans lesquels on trouve les sens
1. Sallier II, pi. VI, 2; pi. V, 8.
2. Sallier I, pL IV, 6.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 97
jacere, imponere, strepere, percuterCj expandere, cœdere,
acuereet beaucoup d'autres. Dans Tégyptien hu, je découvre,
entre autres valeurs, celles de conduire le bétail, moissonner,
baUre le blé, croître (comme le Nil), etc. Ici, ce mot précède
le groupe bien connu qui désigne la charrue, et il est presque
impossible de le rendre autrement que par tirer, traîner.
?\,\l^h%.b, Pa skhai menau (ha) meri au-/ smeru shemu
Le scribe du port (est) au débarcardère, il recueille le tribut;
au na ari-sba ker shabut na nahai ker
les officiers (sont) avec des bâtons, les nègres avec des branches
bani au-sen amma-iu uti men oun hu-aen
de palmier, ils (crient) soit donné du grain, non est repousser eux
em purshu.
an dehors.
^fL5 wfl. MENAU, est le copte AjioitH, portas. Les
déterminatifs conviennent bien au sens de naore pour rece-
voir des vaisseaux ; du reste, ce mot n'est pas rare dans les
textes.
, MERI, désigne aussi un endroit rapproché de
l'eau. Dans le Conte des Deux Frères, il est dit que le chef
des laveurs va au meri et que c'est là qu'il trouve la boucle
parfumée apportée par les eaux du fleuve. Je rapproche ce
mot du copte Aipu>, navale, portus. La préposition ha, qui
manque avant meri, est exprimée dans le texte Anastasi.
(Testa M. Brugsch qu'est due l'identification de %(^ avec
g<iMut\ Ce mot signifie à la fois moisson et tribut. Je n'hésite
pas à traduire ici smeru shmu, recueillir le tribut, bien que
dans les phrases précédentes j'aie rendu la môme expression
par : recueillir la moisson. On sait qu'un impôt en nature
était établi sur l'agriculture; la fonction du scribe du port
1. Brogsch, Nouoelles Recherches, etc., Berlin, 1856.
BlBL. ÂGYPT., T. X. 7
^T^mil
98 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
consistait sans doute à percevoir cet impôt, au temps de la
moisson, sur les cultivateurs riverains du Nil. A la rigueur»
pour satisfaire aux objections des philologues difficiles\ on
pourrait lire sans forcer le sens de l'égyptien : Le scribe du
port est au lieu de débarquement^ et lui {le fermier) il est à
recueillir la moisson. L'intention serait la même; il s'agirait
toujours de rappeler le lourd impôt qui va être exigé du
malheureux cultivateur.
Armés de shabut, copte v^kim^JustiSj bâton, les (] ^
nnr kq. I W 1—1
,. . ^ , ARi-SBA, sont sans doute des agents chargés d as-
L— /Il II o o
sister le collecteur des impôts dans son office et d'administrer
la bastonnade aux récalcitrants. Je ne veux pas discuter à
fond le groupe ari, dont la signification radicale est voisin,
compagnon, copte «^pnoT, vicinus, epKv, socius (dans ncn-
epHT). Dans certains cas, c'est une simple préposition avec,
sur, gr. âic(, itp<5ç.
Ari-sba est composé d'ARi et du signe inamr qui représente
une porte et se lit probablement sbaV Nous pourrions tra-
duire portier, gardien de porte, mais le passage qui nous
occupe montre que la fonction de I'ari-sba ne consistait pas
uniquement à veiller à la porte de quelque édifice.
Que peuvent être les nègres portant des branches de pal-
mier ou des dattes? (Copte A*j, rami palmarum, Àeiute^
dactylus). Probablement, des nègres errants cherchant du
travail au temps de la moisson et commettant sur leur passage
des déprédations au préjudice des cultivateurs. Les Papyrus
1. Sur une scène de moisson dans laquelle deux sortes d'ouvriers tra-
vaillent séparément, on lit la double légende : Moisson par les ouvriers
du domaine, moisson par les esclaves royaux. Le pharaon faisait ainsi
percevoir Tirnpôt en nature au moment de la coupe du blé. Couper le blè,
selon l'expression du texte que je cite {Denkm'àler^ II, 107), ou recueillir
la moisson, selon celle du Papyrus, c'était pour le Use percevoir Vimpôt,
La traduction de M. Goodwin est excellente. (Note du traducteur.)
2. Papr/rus hiùrattgue Let/de I, 348, revers, pi. II, dernière ligne, on
trouve la forme -nnnup j^^T^ , qui montre que la lettre initiale est 5.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 99
mentionnent le travail du nègre; il n'est pas douteux que des
tribus nègres descendissent la vallée du Nil pour y gagner
quelques salaires.
Le dernier membre de phrase est obscur. Rien n'est plus
fréquent que l'expression amma, amma-tu, dans le sens im-
pératif : donnes, faites que^ utinam, mais dans notre texte
la tournure impérative ne serait possible que si l'on admettait
l'oubli du verbe tat, dire; dans cette hypothèse, le sens
serait manifeste : ils disent : donnez du blé. Il y a lieu de
remarquer toutefois que le duplicata Anastasi n'exprime pas
non plus le verbe tat ^ .
De ^v ■ rD ? fl' ^^ PURSHU, je ne connais que cet
exemple. En copte, ncopog signifie extendere, expandere. On
peut, dès lors, comparer em purshu à jul-AoA, extra, foras,
littéralement : in solvendo. L'ancien égyptien est bien plus
riche que le copte en formes adverbiales de ce genre.
PI.VI, lig. 6. A tt-/ «a nAtt khaa er ta ahat hu-sen em fabukatakai
Il est lié, eavoyé au canal, ils poussent (lui) avec violence,
au tai-fhem-t sanhu-iu em-ta-qf nai-f khartu makhau.
sa femme est liée devant lui, ses enfants dépouillés.
5 ^ ^ , SANHu, est le copte cwii^, ligare, coercere.
Cette identification n'a pas besoin de nouvelles preuves.
Je conjecture que le cultivateur est forcé de travailler à la
réparation d'un canal ou d'un puits *^^ ^ÏÏÏÏÏJ nu , shet
A^^/VVA
1. Il me parait certain que la phrase est elliptique; la suppression du
verbe tat, dire, est d'occurrence assez tvéqxx&ïï^A {Inscription d'Ibsamhotdy
Reçue arch,, 1859, p. 722, p. 45-46 de notre tome I"). L'exemple le plus
caractéristique se trouve dans V Inscription de Kouban (Prisse, Mon,,
pi. XXI, lig. 3 et 4), où cette suppression est réitérée trois fois : a Les
dieux sont à {dire), notre germe est en lui ; les déesses à {dire) : il est
sorti de nous pour exercer la royauté du soleil; Ammon à {dire) : moi,
je l'ai fait pour installer la justice à sa place. » {Note du traducteur,)
100 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
(copt. m«^Tc, canalis, cgcore, puteus). Dans un autre Papyrus,
on menace le scribe de l'envoyer au travail du ^ 9 ^^^^ j=l ,
sheth\ Il s'agit probablement, dans Tun et Tautre cas, d'un
travail de corvée. Toutefois je dois avouer que le sens n'est
pas certain et que, d'après mes premières explications du
mot KHAA, on pourrait à la rigueur lire que le cultivateur est
jeté au SHET. c'est-à-dire au canal. La variante du Papyrus
Anastasi : ^^^l y '^'''^rii > tahu-tu-f, semble in-
diquer qu'il est immergé^ plongéRans Veau.
L'un et l'autre texte ajoutent que cette action est faite em
tabukatakai, mot auquel le Papyrus Anastasi donne pour
déterminatifs l'homme renversé la tète en bas, les trois lignes
de Teau et le bras armé; il s'agit certainement d'une action
violente. Le copte nous fournit nnaiaK€,Justigatio, et onoROLeR,
rixa.
L'épouse est liée, senhu-tu, et les enfants -^^I^. ô»
MAKHAU ; ce groupe est encore un mot nouveau ; le détermi-
natif des étoffes ou des vêtements nous laisse le choix entre
l'idée LIER et l'idée dépouiller, qui conviendraient Tune et
l'autre à notre contexte.
On voit que les violences auxquelles le cultivateur est
exposé soit à raison de son impuissance à acquitter l'impôt,
soit à la suite des incursions des nègres, s'étendent à sa
femme et à ses enfants; l'expression exacte de ces violences
nous échappe peut-être, mais l'incertitude cessera dès qu'on
aura rencontré des exemples suffisamment nombreux des
mots que nous lisons ici pour la première fois.
PI. VI| lig. 8. Naî'/aahu-ta khaa-sen uar nennui naUten uii.
Ses voisins sont partis au loin s'occupant de leur blé.
Dans 1 1 igi <^ 5 ^ HH5 ' sahu-ta, je trouve cctj^.
1. Anastdsi V, pL XXII, 1. 5.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 101
conjungere, et to, terra; de là, conterranei^ contermini. Il
est dit du teinturier ou du blanchisseur qu'il est voisin
(sahu-ta) du crocodile \
Le sens est que les voisins du cultivateur sont occupés au
dehors à leur propre moisson et ne peuvent lui venir en aide.
Pl.Vl,lig.8. Apu em skhaï mente/ kherpu baku en ba neb
Le travail du scribe il excelle les travaux de toute espèce,
\meh\ hesbu-ne/ beku em skhaiu men un-ta-f ehai akh rekh-k su.
U n'estime pas travail les lettres, non est à lui taxe. Sache cela.
^*£ Sh I APU, est un mot important et d'emploi très f ré-
quent. Au Papyrus d'Orbiney, il correspond exactement au
copte 2.^11, ati-^A.n, in judicio contendere. On le trouve au
Papyrus Abbott avec la valeur excepté, dont l'orthographe
ordinaire est plutôt V^. ^ ^ *^ b^*T^'- Avec le dé-
SX H X ^^> H X I
terminatif de la marche, il signifie messager, envoyé, am-
bassadeur, copte peut-it-^co&, nuncius. Enfin, dans la phrase
qui nous occupe, on peut l'assimiler au copte ^coâ, res, nego-
tium, ou cien, ie&, eione, ars, opus, expressions qui sont
radicalement identiques. Ce sens travail, occupation, con-
vient du reste à une multitude de passages des Papyrus
Sallier et Anastasi. Par exemple : J'ai exécuté tous les tra-
vaux (apu) qui m'avaient été imposés^; j'ai accompli mon
travail (taia em apu)'; taia apu hu ma hapi, mon travail
s'accroît comme le Nil*. D'après ces deux derniers passages,
on voit que apu, sous cette acception, est du genre féminin ^
1. SalUer II, pUYlll, 1.3.
2. Lepsios, Ausicahl, IX, stèle, 1. 13.
3. Tbid,, XVI, 1. 8.
4. Anastasi VI ^ pi. I, 1. 8.
5. Anastasi IV, pi. IV, 1. 8.
6. Anastasi IV, pi. IV, 1. 10.
7. V. E. de Rougé, Étude sur une Stèle égyptienne de la Bibliothèque
Impériale, p. 47. L'éminent égyptologue a laissé la question indécise.
102 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
I^H ^ Ji , KHERPU, s'est conservé dans le copte gopn,
primus, prœvenire. Ce sens convient bien au passage analysé
et s'applique aussi très naturellement à une phrase de la stèle
de la princesse de Bakhten : Les chefs apportèrent toutes
sortes de bois de la terre divine sur leur dos. — o <==>
UA-NEB HER KHERP. . . EW, chocun primant, surpassant
Vautre\ Une expression analogue est encore en usage au-
jourd'hui.
Au lieu du mot hesbu, le Papyrus Anastasi a men hetera.
M. Chabas, qui m'a suggéré plusieurs observations utiles à
propos de ce passage, pense que les deux mots hesbu et
hetera sont fondamentalement identiques. Suivant lui, la
négation men a été omise par le scribe du texte Sallier, à
moins que la phrase ne soit interrogative. M. Chabas tra-
duirait en conséquence : // n'y a pas de taxe sur le traoail
des lettres, 8 II jc=±i=i i , hesbu, admet en efiEet le sens compte,
rôle de taxes, et ? \\\ , heterau, celui de tribut,
prélèvement, impôt. Toutefois j'ai remarqué que le travail
du scribe est distingué soigneusement des travaux manuels,
et il m'a semblé que la phrase analysée fait allusion à cette
distinction dont les scribes devaient se montrer jaloux. En
définitive, je demeure un peu incertain du véritable sens du
passage.
SHAiu, est un mot rare. Je le rencontre
m M
I I I
seulement dans un passage où il est question de recevoir
1. L'emploi de la préposition m au génitif, quoiqae ordinaire en copte,
se voit assez rarement dans l'ancien égyptien. ^\ signifie presque con-
stamment en, dans, à, vers, et de, ex, front, La phrase est embarras-
sante. Au Papyrus Sallicr II, pi. IX, 1, on lit très clairement : // n*y
a pas de professions qui ne soient primées ^ ap sh'au, excepté le scribe,
car lui il prime. Après le tableau des misères du laboureur, l'expression
AP sh'au, etc., signifierait selon moi : Autre chose est le scribe, car,
lui, il prime toute autre profession. (Note du traducteur.)
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 103
cinquante ou cent mesures de métal er sh aï en smat ^ . Sup-
posant un parallélisme dans les deux dernières phrase^ de
notre Papyrus, M. Chabas admet le sens redevance^ impôt.
Cette acception nous fournit une répétition de l'idée déjà ex-
primée : Il n'y a pas à lui imposer de redevances {au travail
du scribe) y et, dans la phrase relative à la livraison du métal,
elle permettrait de traduire : pour la redevance des smatj
c'est-à-dire des serfs attachés aux travaux du temple.
\\ _ , AKH, copte «.g, og, multuSj quantus. Lorsque ce
mot commence la phrase et qu'il est suivi d'un verbe, la
phrase a souvent un sens impératif. Seul, il est interrogatif ,
qui? quoi? Des passages très clairs du Papyrus d'Orbiney le
démontrent suffisamment, fl _ H f *' ^^" tera, si-
gnifie quid nuncf <r> (] ^ , er akh, quantus! adquan-
<am;(j(|^^|l^^^_^', ia akh, soit on pourquoi.
Rassemblant les fragments que je viens de discuter et
modifiant légèrement les tournures égyptiennes pour les ap-
proprier aux exigences du goût moderne, je reproduis main-
tenant la lettre d'Âmeneman en son entier :
« Le chef gardien des archives Ameneman, du trésor du
» roi, dit au scribe Pentaour : On t'apporte cette lettre de
» discours (pour te faire) une communication.
» On m'a dit que tu as abandonné les lettres, que tu es
» devenu étranger à la pratique de l'élocution, que lu donnes
» ton attention aux travaux des champs, que tu tournes le
» dos aux divines écritures. Considère ! ne t'es-tu pas repré-
n sente la condition du cultivateur. Avant qu'il ne moissonne,
» les insectes emportent une portion du blé, les animaux
» mangent ce qui reste; des multitudes de rats sont dans les
» champs, les sauterelles tombent, les bestiaux consomment,
1. Anastasi III, pi, VI, dernière ligne.
2. SaUier III, pi. II, 1. 5.
3. Anastasi IV, pi. IX, 1. 4; Salller I, pi. IV, 1. 1.
104 SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES
» les moineaux volent. Si le cultivateur néglige ce qui reste
» dans les champs, les voleurs le ravagent; son outil qui est
)) de fer s'use ; son cheval meurt en tirant la charrue. Le
)) scribe du port arrive à la station, il perçoit l'impôt; il y
» a des agents ayant des b&tons, des nègres portant des
» branches de palmier; ils disent : a Donne-nous du blé! d
» et Ton ne peut les repousser. Il est lié et envoyé au canal;
)> ils le poussent avec violence; sa femme est liée en sa pré-
» sence, ses enfants sont dépouillés. Quant à ses voisins, ils
» sont loin et s'occupent de leur propre moisson. L'occupa-
» tion du scribe prime toute autre espèce de travail ; il ne
)) regarde pas les lettres comme un travail ; il n'y a pas de
» taxe sur lui. Sache cela! »
Cette lettre nous apprend qu'au temps de la XIX* dy-
nastie, les scribes ne formaient pas une classe distincte dont
les offices se transmissent de père en fils. Des individus ap-
partenant aux classes inférieures avaient la faculté de choisir
la carrière des lettres, et alors, comme aujourd'hui, une
instruction étendue servait d'acheminement aux emplois de
confiance et môme aux dignités de l'État. Le titre de skhai,
scribe, correspond exactement à l'anglais clerk et au français
commis. Il suppose la connaissance indispensable de l'écri-
ture, mais il pouvait arriver que la fonction spéciale de
certains scribes n'exigeât pas un travail d'écriture. Les
scribes égyptiens étaient en effet attachés à des offices très
variés, et, bien que l'étude de la langue sacrée soit constam-
ment mentionnée comme l'une de leurs attributions, nous
les voyons employés dans des postes civils et militaires qui
n'ont rien de commun avec la science théologique. Le copte
a conservé le nom du c^^ n nceà, scribe maritime, probable-
ment un pilote ou un capitaine de vaisseau.
Je considère comme une circonstance digne de remarque
la mention de l'emploi du cheval aux travaux de l'agricul-
ture \ Aucune autre nation de l'antiquité n'a, je crois, utilisé
1. Le Papyrus d'Orbiaey parle aussi du cheval employé à la charrue.
SUR LES PAPYRUS HIÉRATIQUES 105
cet animal à la charrue. En Egypte, les chevaux étaient, à
cette époque, très abondants, et c'est de ce pays que Salomon
les importait en Judée. La Genèse mentionne les chevaux au
nombre des animaux que les Égyptiens amenèrent à Joseph
pour les échanger contre du grain * .
Un grand nombre d'ouvriers étrangers venaient se mettre
au service des Égyptiens, notamment des Nahsi ou nègres.
Peut-être trouvons-nous un indice de leur emploi au service
domestique dans le copte ncg^c-n-m de la version sahidique
{Genèse, ch. xiv, v. 14), correspondant au grec olxoYsveTç,
littéralement : les nègres de la maison*.
1. Genèse, ch. xLvn, v. 17.
2. Il est permis de doater de Tauthenticité de ce mot (voir Tattam,
Lex., s. V. 1.). La veraion memphitiqae a JULec-i6en-fu, né dans la
maison.
NOTE
SUR
UN POIDS ÉGYPTIEN
DE LA COLLECTION DE M. HARRIS, d'aLEXANDRIE*
Les Égyptiens de l'âge pharaonique ont fait usage de
plusieurs espèces de poids dont les monuments nous ont
conservé Tindication. Parmi les plus fréquemment employés
sont le et le fl
' ' ' 1 oniD
Il n'est malheureusement pas facile de déterminer avec
certitude la prononciation de ces deux noms. A l'égard du
premier, le signe initial se rapproche du syllabique r==?,
équivalent de y^ , utn, copte oiporit, libation, offrande* ^
et de ^=, déterminatif accidentel du mot Aj, keb% copte
R(i>&, multiplier, redoubler; mais il est probable que ni Tune
ni l'autre de ces valeurs ne conviennent pour le nom de
notre poids. Il n'y a de certain que la finale f^^^^^y n, qui nous
oblige à préférer le son utn. En l'absence d'équivalents
phonétiques bien constatés, j'adopterai provisoirement cette
valeur. On a proposé de lire men ou mna; mais je repousse
cette lecture, qui ferait supposer une identification ou une
relation quelconque entre le poids égyptien et la mine hé-
1. Extrait de la Retue archéologique, 2** série, 1861, t. I, p. 12-17.
2. Champollion, Notices manuscrites, [t. I,] p. 373.
3. Denkmaler, III, 140, d, 2.
108 NOTR SUR UN POIDS ÉGYPTIEN
bralque. Or, il résultera de Tobjet de la présente note
qu'aucun rapprochement de cette nature ne doit être tenté.
Je rappelle d'ailleurs qu'une mesure égyptienne de capacité
porte le nom de men et que le nom en est écrit avec les signes
phonétiques bien connus : , men, à la place desquels on
n'a jamais rencontré
X 0 I
Le nom du second poides est représenté par le signe u .
suivi du ^, T, complémentaire. Ce signe se lit généralement
KAT. Il est à remarquer cependant qu'on peut faire à propos
de cette lecture les réserves qui résultent des innovations
orthographiques spéciales aux basses époques; car la seule
preuve directe qu'on ait de la valeur kat se déduit du groupe
ffH ^ , RAKATi, p«.Roi-, RAKOTis, nom dc la bourgade égyp-
tienne au voisinage de laquelle Alexandre fonda la nouvelle
capitale de l'Egypte. Toutefois, si la valeur kat n'est pas
absolument certaine, elle est du moins extrêmement vrai-
semblable.
Ces points de difficulté étant exposés, nous nommerons
outen le premier poids et kat le second.
Les grandes inscriptions de Karnak, sur lesquelles M. de
Rougé vient de publier dans la Revue archéologique^ un
si remarquable travail , rendent compte des tribus imposés
par Thothmès III aux nations asservies par les armes vie-
torieuses de TEgypte. Dans l'énumération des objets divers
qui composaient ces tribus, les deux poids desquels nous
nous occupons reviennent très fréquemment, et nous les
voyons notamment employés pour le pesage de l'or, de
l'argent, du lapis, du plomb, de plusieurs gemmes et subs-
tances minérales, ainsi que d'objets de métal ouvré.
A la simple inspection de ces mentions, on reconnaît
aisément :
Premièrement, que le kat était une subdivision de Vouten,
1. Naméro de novembre 1860.
NOTE SUR UN POIDS ÉGYPTIEN 109
et en second lieu, qu'il fallait plus de neuf kat pour faire
un outen\
De plus, en observant que des poids supérieurs à
3,000 outen se trouvent rapportés, on est fondé à penser
qu'il n'existait aucune unité supérieure de poids, et le
manque absolu de toute indication d'une mesure inférieure
au kat démontrait que ce poids était l'unité inférieure de
la série.
Mais rien ne permettait d'évaluer la valeur de ces poids,
ni leur rapport entre eux. Dans son savant mémoire sur les
Annales de Thotbmès III, M. S. Birch comparait le kat à
la drachme Rire, et Vouten, qu'il lisait mna, à la mine \ Au
surplus, cet éminent égyptologue ne paraît pas avoir attaché
une grande importance à ces rapprochements, puisque, dans
ses traductions, il se sert des mots égyptiens eux-mêmes^
sans y substituer les valeurs qu'il a suggérées.
M. de Rougé a rendu outen par livrej et kat par once,
mais en expliquant qu'il n'entend en aucune manière rien
préjuger à l'égard de la valeur réelle de ces mesures.
Je dois à l'obligeance de M. Harris, d'Alexandrie, une
communication qui nous permettra d'élucider ce point im-
portant de la métrologie pharaonique.
Ce savant antiquaire a acheté à Thèbes le poids figuré
dans la vignette ci-contre [de la pagellOJ, que les Arabes
venaient de déterrer dans les ruines où ils recueillaient le
salpêtre pour l'amendement des terres.
C'est un cône tronqué, posé sur sa base la plus étroite et
couronné d'une calotte sphérique; la substance est une
1. Denkmaler, III, lig. 32, on trouve l'addition saivante :
1 grosse pierre de lapis pesant 20 outen 9 kat.
2 pierres de lapis vrai, ensemble trois pierres
pesant 30 outen »
Total 50 outen 9 kat.
2. The Annals of Thothmes III, p. 13, note 1.
110 NOTE SUR UN POIDS ÉGYPTIEN
pierre d'un gris noirâtre que M. Harris nomme serpentine
du désert. Voici les dimensions du poids :
Diamètre à la base de la calotte, centimètres 3,39;
Diamètre à la base inférieure du poids, centimètres, 2,413 ;
Hauteur verticale jusqu'à la base de la calotte, centi-
mètres, 1,706;
Épaisseur centrale de la calotte, centimètres, 0,953.
Malgré le long séjour que cet intéressant objet d'antiquité
a fait dans le sein de la terre, il a conservé son poli ; à peine
tes rebords en sont-ils légèrement
usés, et M. Harris n'estime pas la
perte de poids due à cette circon-
stance à plus de trois ou quatre
grains Troy.
Sur la calotte est gravée une
légende dont le dessin, que j'ai
sous les yeux, ne permet pas le
déchiffrement; il s'agit du reste
tout simplement d'un nom propre,
soit celui d'une divinité, soit celui d'un fonctionnaire, et
dans l'un ou l'autre cas, ce nom n'a qu'un intérêt fort secon-
daire. Heureusement il ne peut exister le moindre doute sur
le sens de l'inscription gravée sur la partie conique. On y lit
en effet :
immiiH 1 m®
Kat V du tritor tfOn
Nous apprenons ainsi que nous avons affaire A un poids
de cinq kat, provenant des magasins royaux de la ville d'On,
et peut-être même à un étalon déposé dans ces magasins où
les pharaons entassaient leurs richesses '. Il ne s'agit pas ici
1. Le PA-HAT, litt. : la demeure blanche, était le trésor, le lien où les
Egyptiens renfermaient leura richessea de toate nature, ainsi qae le
démoDtreot des textes très précis. Voyez notamment : ChampolUon,
NOTE SUR UN POIDS ÉGYPTIEN 111
d'un monument fabriqué pour un usage commémoratif ou
funéraire, comme la plupart des coudées qu'on a retrouvées,
mais d'un poids exact ayant réellement servi à un pesage
officiel d'objets précieux. Cette circonstance augmente nota-
blement l'intérêt qui s'attache à cette mesure antique. Il est
à peine utile de faire observer que nous ne devons pas être
surpris de voir employer à Thèbes une mesure fabriquée
à On ou conforme à l'étalon d'On, et ce n'est point ici le
lieu de rechercher si ce nom de ville s'applique à Hermon-
this ou à Héliopolis.
Reconnu avec soin par M. Harris, le poids de la pierre
s'est trouvé égal à 698 grains Troy ; admettons le chijffre de
700 pour tenir compte de l'usure des bords, et réduisons en
grammes au taux de 0^064798, nous aurons pour la valeur
des cinq kat : grammes, 45,3586^ et pour celle du kat :
grammes, 9,0717. Ce point essentiel acquis, M. Harris nous
fournit un moyen de constater non moins sûrement la valeur
de Vouten.
Nous avons vu que ce dernier poids est nécessairement
supérieur à 9 kat. Or, cette déduction est justifiée et com-
plétée par un passage très clair du grand papyrus que possède
M. Harris et qui contient les Annales de Ramsès IIL II s'agit
d'un compte d'or que je reproduis ici d'après un calque
relevé sur le manuscrit originel {voir au verso).
De même que M. Harris, je traduis sans la moindre hési-
tation :
Or bon, outen 217 kat 5
Or de terre, du pays de Keb-ti, outen 61 kat 3
Or de Cusch, outen 290 kat 8 j
Total : or bon et or de terre ^ outen 569 kat 6 j
Notices manuscrites, [t. I,] p. 531; Sbarpe, Egyptian Inscriptions,
pi. CXI, 2; ihid,, 2"* Ser., pi. LUI, 4; Denkmàler, III, 30, lig. 27.
1. Il serait intéressant de rechercher ce que les Égyptiens entendaient
par or bon et par or de terre; mais une recherche de cette natare ne
112
NOTE SUR UN POIDS ÉGYPTIEN
peat trouver sa place ici. Les Égyptiens tiraient beaucoup d*or d'Étbîopie
(Cusch). Celui du pays de Kebu, c'est-à-dire de Coptos, est sans doute
Tor recueilli dans le désert arabique, ainsi que nous rapprennent les
inscriptions de Radesieb et de Kouban. Voyez mon mémoire, Sur les
Inscriptions de Radesieh [au t. 1*', p. 21-68, de ces Œuvres]^ et celui
de M. S. Bircb sur la stèle de Kouban.
I
NOTE SUR UN POIDS ÉGYPTIEN 113
On voit aisément que, du total de 16 kat 1/2, il a été pré-
levé 10 kat qui ont ajouté une unité au total de 568 outen.
Ainsi donc Vouten vaut 10 kaV ou grammes 90,717, et notre
poids de 5 kat est la moitié d'un outen.
Nous apprenons en outre que les subdivisions du kat sont
de simples fractions de cette mesure, et non des unités d'une
mesure plus petite.
Jusqu'à présent, on s'est borné à tenter entre les mesures
égyptiennes, hébraïques et grecques des rapprochements au
moyen desquels on a déterminé les valeurs théoriques de
ces mesures; mais ces inductions spéculatives, fondées sur
de simples assonances ou sur des opinions aussi hasardeuses
que celles qui admettent la mesure exacte de la circon-
férence du globe terrestre par les anciens, le pèsement de
mesures cubes d'eau de pluie ou le mesurage de certaines
graines, n'ont selon moi conduit qu'à Terreur. Il est évident
tout au moins que ni le sicle hébreu de 6 grammes', ni
la mine asiatique' de 362, non plus que la drachme de
grammes 3,24, ni la mine grecque de 324 grammes*, ne
peuvent être assimilés aux deux poids égyptiens dont nous
venons de reconnaître la valeur.
Dans la question des poids et mesures, comme dans toutes
celles qui se rattachent à l'histoire et à la chronologie, il
faudra se résoudre à laisser parler les hiéroglyphes eux-
mêmes : c'est le seul terrain parfaitement sûr. On ne saurait
trop répéter que ni les Grecs, ni les Romains n'ont connu
la langue égyptienne, et que cette ignorance atténue sin-
gulièrement la valeur des renseignements qu'ils nous ont
transmis, au moins en ce qui concerne l'Egypte des temps
pharaoniques; car il ne peut être question ici des mesures
1. M. Th. Devéria a trouvé dans le Papyrus Vassalli des comptes qui
proaven t, comme le Papyrus Harris, que Vouten vaut 10 kat.
2. Saigey, Métrologie, 25.
3. Saigey, Métrologie, 46.
4. Saigey, Métrologie, 35. «
BiBL. ÉGYPT., T. X. 8
114 NOTE SUR UN POIDS ÉGYPTIEN
philétériennes ou ptolémaîques introduites eu Egypte sous
les Lagides, postérieurement au III* siècle avant notre ère.
Notons en terminant que Tusage des poids de pierre était
commun à plusieurs nations de l'antiquité, et notamment
au£ Hébreux \ Les Romains en ont aussi fabriqué en une
espèce de pierre noire, le Lydius lapis^ d'après Fabretti.
Chalon-sar-Saône, 14 novembre 1860.
1. Proverbes, xvi, ii; Micheas, vi, ii.
DE LA
CIRCONCISION CHEZ LES ÉGYPTIENS'
Les fouilles pratiquées à Karnak dans le petit temple de
Khons, dépendant du temple de Maut, ont mis à découvert
un bas-relief qui représente une scène de circoncision*. Je
ne crois pas qu'on connaisse aucun autre monument du
même sujet; aussi^ quoiqu'il ne s'agisse pas d'établir un fait
nouveau, ni de mettre fin à une controverse, il m'a semblé
utile de publier, en l'accompagnant de quelques brèves
remarques^ ce petit tableau instructif.
1. Extrait de la Reçue archéologique, 2* série, 1861, t. 1", p. 298-300.
2. Ce dessin a été relevé par M. Prisse d'ÂvenDe sur un estampage
qa'il a pris sur le monument lui- môme. Il fait partie d'un riche porte-
feuille dont la publication doit être vivement désirée par tous les amis
des arts et par les égyptologues en particulier.
116 DE LA CIRCONCISION CHEZ LES ÉGYPTIENS
Bien que, par suite de la dégradation de la muraille, la
partie supérieure du buste de quatre des personnages ait
disparu, il ne nous manque cependant aucun détail essentiel.
L'opérateur, à genoux, excise, au moyen d'un instrument
pointu placé dans sa main gauche, le prépuce d'un enfant
qui se tient debout devant lui; la main droite soutient Tor-
gane. Placée en arrière, une matrone saisit fortement les
poignets de l'opéré, sans doute pour le maintenir à sa place;
un autre enfant, debout devant la matrone, attend son tour.
Enfin, en arrière de tous ces personnages, une seconde
matrone, les bras étendus^ se tient prête à porter assistance.
Que la circoncision ait été de toute antiquité pratiquée
chez les Egyptiens, c'est un fait dont les monuments ne nous
permettent pas de douter. Dans les peintures décoratives
des hypogées, on rencontre fréquemment des personnages
chez lesquels la dénudation du prépuce est manifeste, et,
parmi ces peintures, il en est d'antérieures à notre bas-relief,
qui nous représente très vraisemblablement la circoncision
de deux des fils de Ramsès II, fondateur du temple de
Khons.
Hérodote nous rapporte que, de son temps, les Colchi-
diens, les Égyptiens et les Éthiopiens passaient pour les
seuls peuples qui, de toute antiquité, eussent pratiqué la
circoncision, et il ajoute que les Phéniciens et les Syriens
de la Palestine convenaient avoir pris cet usage des Égyp-
tiens '. Sans doute le père de l'histoire comprenait au nombre
desquels Syriens de la Palestine les Juifs, qui regardaient la
circoncision comme d'institution divine et chez lesquels elle
avait été établie par Abraham.
Chez les Juifs, la circoncision devait être opérée huit jours
après la naissance de l'enfant', et, suivant un passage d'Héro-
dote, les Égyptiens y soumettaient de môme leurs nouveau-
1. Hérodote, II, 104; ihid., 36.
2. Genèse, ch. xvii, v. 12.
DE LA CIRCONCISION CHEZ LES ÉGYPTIENS 117
• nés*; maïs notre bas-relief contredit cette allégation. A en
juger par l'attitude et les proportions des personnages, on
ne peut guère estimer au-dessous de huit à dix ans Tâge des
enfants opérés. Du reste, les règles à cet égard paraissent
avoir été variables chez les peuples qui ont observé cet usage^
et, même aux temps modernes, il n'a pas été partout cons-
tamment pratiqué sur de très jeunes enfants'. Quoiqu'elle
soit moins grave dans l'enfance, la circoncision ne laisse pas
d'entraîner quelquefois des suites fâcheuses; mais elle affecte
bien plus sérieusement les adultes, ainsi que les malheureux
Khiviens de Sichem en firent la cruelle expérience *.
Selon la tradition, l'instrument de la circoncision était un
couteau ou un rasoir, ordinairement de pierre dure. Ce fut
avec un instrument de cette matière que Josué, par l'ordre
exprés de Dieu, circoncit les Israélites nés au désert du Sinaî
après la sortie d'Egypte*, et que Sephora fit la même opéra-
tion au fils de Moïse'. Il semble que le métal fût exclu à
dessein*. Notre bas-relief ne peut évidemment rien nous
apprendre sur ce détail en ce qui concerne les Égyptiens,
mais il est permis de supposer qu'ils partageaient la môme
préférence pour les instruments de pierre; c'est du moins
au moyen d'une pierre tranchante que les momificateurs
ouvraient le flanc des morts pour en retirer les entrailles \
Les hiéroglyphes ne nous ont encore fourni aucun texte
relatif à la pratique de la circoncision. Le seul que je sois
1. Hérodote, loc, cit., 104, in fine,
2. Chardin (Voyage en Perse, etc.) rapporte que, dans certaines loca-
lités de l'Arabie et de la Perse, on peut circoncire les garçons à cinq,
six, neuf et treize ans.
3. Genèse, xxxiv, y. 24, 25.
4. Josuè, V, V. 2, 5, 6.
5. Exode, IV, v. 24, 25.
6. Pline dit que les Galles, prêtres de Cybèle. se mutilaient au moyen
d'instruments de terre cuite (Histoire naturelle, 1. 35, ch. xii). Voyez
aussi la mutilation volontaire d'Attis, Ovide, Fastes, IV.
7. Hérodote, II, 86.
118 DE LA CIRCONCISION CHEZ LES ÉGYPTIENS
tenté d'y rapporter est le passage du Rituel dans lequel il
est parlé « du sang qui tomba du phallus du dieu Soleil,
lorsqu'il eut achevé de se couper lui-même^ ». Si cette
conjecture, dont la première idée appartient à M. de Rougé %
se justifie par quelques nouvelles constatations, il en résul-
terait que, chez les Égyptiens, aussi bien que chez les Juifs,
la circoncision était étroitement liée aux institutions reli-
gieuses .
Chalon-sur-Saône, 4 mars lS6t.
1. Todienbuch, oh. xvii, 1.23.
2. Études sur le Rituel; Reçue archéologique, 1860, p. 244.
LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES'
Parmi les manuscrits égyptiens découverts jusqu'à ce jour,
on ne connaît encore aucun ouvrage scientifique^ à moins
qu'on n'accorde ce nom aux papyrus de Berlin et de Leyde,
qui traitent de matières médicales. Il est certain toutefois
que les anciens Égyptiens avaient fait de notables progrès
dans les sciences d'observation. Dans le domaine de Thistoire
naturelle notamment, nous apprenons par les documents
originaux qu'ils avaient déterminé et nommé un grand
nombre d'espèces végétales et minérales. Ils savaient
extraire des plantes des sucs médicamenteux, des parfums,
des liqueurs et des extraits comestibles. Dans la riche orne-
mentation de leurs jardins, ainsi que pour leurs édifices et
leurs meubles de luxe, ils ne se contentaient pas des espèces
propres à l'Egypte, mais se procuraient, par le moyen du
commerce ou des tributs imposés aux vaincus, les plantes et
les bois précieux des pays étrangers.
Les groupes désignant des espèces végétales sont aisément
reconnaissables à leurs déterminatifs génériques : la triple
fleur, le signe de l'arbre, celui du bois, qui s'applique surtout
à la matière ligneuse et aux objets qui en sont fabriqués,
enfin quelques signes spéciaux à certaines plantes.
Mais, malgré le secours de ces déterminatifs, il nous est
le plus souvent impossible d'identifier ces espèces végétales,
dont la nomenclature reste pour nous une liste de mots dé-
1. Extrait de la Reçue archéologique^ 2* série, 1861, t. II, p. 47-51.
120 LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES
pourvus de sens; le copte n'offre pas assez de secours, et
rarement les détails donnés par les textes offrent une prise
suffisante pour la détermination des espèces.
Je me propose d'étudier l'un des groupes de cet ordre
qui revient le plus souvent dans les textes et qu'on a cru
désigner l'acanthe ou l'acacia. Je veux parler de Vaschj pour
lequel, dans son travail sur les papyrus, mon savant ami
M. Goodvs^in a suggéré la valeur cèdre\ tout en conservant
le sens acacia dans ses traductions.
L'orthographe ordinaire de ce mot est Ç^A, as' (pro-
noncez asch), mais on le trouve aussi accompagné d'autres
déterminatifs tels que la pointe de flèche', une espèce de
gousse et le signe du bois *.
La mention de Vasch revient fréquemment dans le beau
papyrus de M"® d'Orbiney, dont l'administration du Musée
Britannique vient de livrer à l'étude un fac-similé très soigné*.
Les lecteurs de la Revue n'ont pas oublié sans doute l'inté-
ressante traduction que M. de Rougé a publiée de ce curieux
manuscrit, dès l'année 1852 *.
Dans ce papyrus, la montagne * où se retire Baîta, le jeune
frère, est nommée ta an pa as', la montagne de lAsch.
Quoiqu'il ne faille pas chercher la précision dans un conte
où le merveilleux domine, je fais remarquer qu'il n*est pas
nécessaire de placer cette montagne au voisinage d'un fleuve
1. Cambridge Essai/s, 1858, p. 257, note 1.
2. Dcnkni'nler, III, 132, en e,
3. Todtenbuch, cxxxiv, 9; cxlv, 4.
4. Select Papt/ri in the Hieratic Ckaracter, II Part, London, 1860.
5. Reçue archéologique, IX* année, p. 386.
, AN, selon la remarque de M. Brugsch, désigne une
AAVNAA mno
montagne, et particulièrement celle d*où Ton extrayait la pierre de taille.
— Au Papyrus d'Orbiney, ce mot est déterminé par la pierre, comme
le groupe bien connu td, montagne. Ailleurs, il a le déterminatif ordi-
naire des noms de pays, et parait s'appliquer à toute région montagneuse
coupée de vallées.
«.o
LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES 121
dont les eaux descendent vers l'Egypte, car le groupe ûl) ^
5^ ywvwv, luMA^ désigne la mer, comme le copte iojul et
jO aa/wv\
l'hébreu ù\ et rien n'autorise à y reconnaître une dénomi-
nation du Nil. La montagne de VAsch doit avoir été placée
par l'auteur du conte près des côtes de la Phénicie ou de la
Palestine. On sait qu'à l'époque contemporaine, les Égyptiens
y possédaient des établissements fixes. C'est la mer qui dut
porter la boucle parfumée vers Tune des bouches du Nil,
près d'un atelier de blanchissage des hardes royales.
Par d'autres passages du même papyrus, nous apprenons
que Vasch produisait des fleurs : _ ..&& jBa T^ , hull ou
HURR, copte jAhAi ou ^pnpi, Jlos, et des fruits : u ^
AARi, copte cpi, Jructus. Ces deux expressions n'ont rien de
spécial et s'appliquent à toute espèce de fleurs et de fruits.
Une circonstance plus caractéristique est citée dans le
voyage en Palestine que relate le Papyrus Anastasi I". Cet
iniportant document, sur lequel je me propose de revenir
prochainement, parle d'une route plantée d'arbres aounnu,
anulanu et d'aschs atteignant le ciel*, et infestée d'animaux
féroces. Cette description, qui s'applique certainement à
quelque localité située dans l'un des rameaux du Liban,
constate que Xojsch atteignait une grande hauteur dans ces
parages.
D'autres documents originaux établissent que les Égyptiens
tiraient d'une contrée de l'Asie-Mineure, nommée Khentshe',
du bois ^Qjsch pour la construction des temples. La mention
spéciale dont est l'objet \ajsch de Khentshe démontre qu'il
était considéré comme une qualité exceptionnelle de cette
essence.
Ces seules données nous conduisent à rapprocher Vasch
1. Papyrus d'Orbiney, pi. X, lig. 5 et suiv.
2. Anastasi I, pi. XIX, lig. 3.
3. Brngscb, Géographie, 3* partie.
1
122 LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES
du cèdre qui^ dans le Liban et le Taurus, croissait jadis en
si grande abondance ; mais cette assimilation devient presque
une identité si Ton considère que les hiéroglyphes mention-
nent, à propos de Vasch, la plupart des propriétés que les
anciens ont à tort ou à raison attribuées au cèdre.
Le cèdre, qui fournit aux prophètes tant d'images bril-
lantes, est regardé dans l'Écriture comme le plus majestueux
des végétaux. Salomon, dit le texte sacré, traita de toutes
les plantes, depuis le cèdre qui est dans le Liban jusqu'à
l'humble hysope\ On sait qu'Hiram, roi de Tyr, fournit à
ce fastueux monarque une quantité considérable de bois de
cèdre qui fut employé à la construction du temple*. Le
palais des rois persans à Persépolis, qu'Alexandre fit brûler
après une débauche, avait également ses boiseries en cèdre,
et il semble qu'indépendamment de l'incorruptibilité qui
recommandait ce bois pour les constructions de longue
durée, il lui ait été attribué une valeur mystique dont on
retrouve la trace dans les cérémonies pour la purification de
la lèpre', dans celle de la vache rousse \ et dans l'emploi du
cèdre pour la confection des simulacres divins'.
Or Vasch, surtout celui qu'ils importaient d'Asie-Mineure,
était employé par les Égyptiens dans les boiseries et surtout
pour les portes des temples • et des palais ; les portes de bois
d'asch étaient souvent garnies de métaux importés de la
même contrée'. On en fabriquait aussi certains meubles
(ouh'tu) •, regardés comme assez précieux pour mériter une
mention spéciale dans l'énumération des richesses des
1. Rois III, ch. IV, V. 33.
2. Rois III, oh. V, v. 6.
3. Lèciiique, ch. xiv.
4. Nombres, oh. xix, v. 6.
5. Pline, Histoire naturelle, liv. XIII, ch. v.
6. Denkm'àler, III, 132 en e; ibid,, 152.
7. Brugsch, Géographie, 3* partie.
8. Mention du grand papyrus appartenant à M. Harris.
LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES 123
temples. Enfin, l'emploi du bois à'asch pour les usages
mystiques est constaté au Rituel, qui prescrit la confection
d'une statuette de ce bois, sur laquelle devaient être pro-
noncées des formules de consécration.
Pline parle de Tusage du cèdre dans la construction des
vaisseaux en Egypte', et nous trouvons encore ici une
occasion de rapprochement avec Yasch : les hiéroglyphes
mentionnent en effet des barques de bois d'ascA ', et l'un des
documents rassemblés dans le Papyrus Anastasi IV est un
ordre donné pour l'emploi de diverses pièces [( '^^ v^rr*-,
ASAU-T, COI, trabs] de bois d'ascA à la réparation d'un
navire. A ce propos, le texte explique qu'il devra être fait
choix de quatre pièces très longues, très bonnes et très
épaisses, pour être placées, deux au côté droit, et deux au
côté gauche du navire*.
Nous trouvons enfin, dans les textes égyptiens, la mention
d'une huile d'asch au moyen de laquelle on opérait la pre-
mière des dix onctions décrites au chap. cxlv du Rituel*,
et celle d'un mestem ou collyre extrait de ce même végétal*.
De même, au dire de Théophraste, de Pline et de Galien,
le cèdre fournissait des huiles et des résines auxquelles
on attribuait des propriétés médicamenteuses. Les anciens
paraissent avoir utilisé dans ce but, non seulement la résine
qui découle naturellement des conifères, mais encore les
bourgeons et même la sciure du cèdre \
Ainsi donc les caractères du bois d'asch, et ceux du cèdre
concordent d'une manière complète : l'un et l'autre sont
des arbres de haute taille, abondants en Asie-Mineure,
1. Todtenbuch, ch. cxxxiv, 9.
2. Pline, Histoire naturelle, liv. XVI, ch. xl.
3. Anastasi IV, pi. III, lig. 6.
4. Anastasi IV, pL VII, lig. 7 et suiv.
5. Todtenbuch, ch. cxlv, 4.
6. Lepsiaa, Auswahl, XII, 42. Ce passage est malheureusement mutilé.
7. Pline, Histoire naturelle, liv. XXIV, ch. v.
184 LE CÈDRE DANS LES HIÉROGLYPHES
fournissant un bois recherché pour la marine et pour les
monuments les plus importants, ainsi que des substances
résineuses employées à des usages variés. Soit en raison de
leur élévation dominante dans les forêts, soit par rapport
aux propriétés de leurs bois et de leurs extraits, ils ont
mérité l'un et l'autre d'être employés dans les cérémonies
du culte. En un mot, on peut dire que l'identification est
complète.
Si mes vues sont partagées par mes confrères d'égypto-
logie, le mot asch sera désormais regardé comme le nom
hiéroglyphique du cèdre*.
L'acacia est un arbre d'une taille moins élevée et d'un
tronc moins droit; il est, par conséquent, moins propre à la
confection de boiseries de grandes dimensions. Pline dit que
l'acacia croissait en abondance aux environs de Thèbes', et
de nos jours le robinier, faux acacia, abonde encore en
Egypte. L'acacia serait donc un arbre égyptien et n'aurait
pas mérité les mentions qui nous signalent Vasch comme un
bois rare et précieux, dont au moins les plus belles variétés
venaient d'Asie-Mineure. Aussi, bien que la variété noire
de l'acacia de Pline fût employée pour le corps des navires,
bien que cet arbre produisît, comme le cèdre, des sucs
médicamenteux*^ je ne pense pas qu'il ait rien de commun
avec Vasch des anciens Égyptiens.
Chalon-sar-Saône, 15 mai 1861.
1. Le copte a peut-être conservé, sous la forme altérée cei, cedrus.
Tas* des hiéroglyphes. Le nom hébreu est HM, comme en chaldéea et
en syriaque.
2. Pline, Histoire naturelle, iiv. XIII, ch. ix.
3. Pline, loc. cit„ Discoride, ch. cxv.
SCÈNE MYSTIQUE
PEINTE SUR UN SARCOPHAGE ÉGYPTIEN '
i
Le Musée de Besançon possède un monument égyptien
d'assez grande importance; je veux parler de la momie du
grand prêtre d'Ammon, Sar-Amen. Ce personnage était en
môme temps préposé en chef à tous les travaux du temple
de la triade tbébaine, Ammon, Mau et Chons; prêtre de
Mau, grande maltresse de la ville d'Ascher; préposé aux
troupeaux de la sainte nourriture d'Ammon et commandant
de la force publique de Thèbes. L'une des nombreuses
variantes de ses titres le nomme expressément : Grand
prêtre entrant au temple d'Amen em apu*, et ^n l a'^^
1 1, c'est-à-dire commandant des troupes du temple
'Ammon-Ra, roi des dieux.
Il n'est pas diflBcile de reconnaître ici l'un de ces hauts
pontifes thébains dont les empiétements successifs entraî-
nèrent la chute des Ramsès de la XX* dynastie, auxquels
Ils se substituèrent sur le trône. Notre monument se trouve
ainsi sûrement rapporté à la fin du XII® siècle avant notre
ère.
La splendeur de la sépulture justifie d'ailleurs cette attri-
bution; elle consiste en trois coffrets richement décorés de
peintures et de légendes d'un excellent style. Dessinés avec
1. Extrait de la Reçue archéologique, 2* série, 1862, 1. 1, p. 370-374.
2. Le temple de Louxor, partie sud.
126 SCÈNE MYSTIQUE PEINTE SUR UN SARCOPHAGE
soin, les hiéroglyphes sont enluminés des couleurs conven-
tionnelles et ont tous exigé plusieurs applications du pinceau.
Le nombre en est immense, mais les mêmes légendes se
r^:>ètent à profusion; aussi y a-t-il moins de sujets dignes
d élude qu'on ne le supposerait au premier coup d'œil.
Parmi les scènes symboliques dont les sarcophages sont
décorés, j'ai remarqué principalement celle dont je repro-
duis ici le dessin.
Vn dieu en gaine» assis, tient des deux mains un vase, au
moyen duquel il verse un liquide que le défunt, agenouillé
devant lui, reçoit
dans la bouche,
eu étendant les
mains sous le jet,
comme pour pré-
venir la perte
de la moindre
goutte du pré-
cieux breuvage.
Sur la panse du
vase se lit le nom
d'Osiris, et, au
milieu de la
signifiant vie de
-^ ^«M«AA
r.: •:.•'. N: le u.^ni du défunt, ni celui du dieu ne sont écrits,
îx \vl> ;-^ ne orcis pvàs qu'on puisse hésiter à reconnaître ici
i>s;r:< lui-ruèrue, ou lune de ses formes dérivées.
IV;:\ v:;vs5?es. Xe::h eî Seik. que le dessin ne reproduit
jws. dUï5s;su::î a la scène e; y prennent part, en faisant, les
br;is curùu^. lacîe ou v. o'esî-à-d£r>e quelles appliquent
rc™A.\:o vu* I.\r ve~:u vi.vine a favoriser I opération mys-
Co;:e :x\u:u:v ae»iienin:enî îr:i:î à Tune des phases de
U rv:>ur.-\v;.on. La vl,:varî des scènes funéraires et des
SCÈNE MYSTIQUE PEINTE SUR UN SARCOPHAGE 127
légendes inscrites dans les tombeaux ont un rapport plus
ou moins direct aux circonstances du passage à la vie nou-
velle, à la seconde vie, ainsi que la nomment les textes.
Elles étaient regardées comme essentielles à la résurrection
du mort, qu'elles signalent comme échappé à la rigidité
cadavérique si complètement figurée par la momie entourée
de ses bandelettes. Par la vertu des cérémonies ou des
paroles qu'elles enseignent, le défunt écarte les jambes pour
la marche, devient libre d'aller et de venir, ouvre la bouche
pour parler, les yeux pour voir, recouvre de même l'ouïe,
Todorat, le goût et jusqu'aux plus grossières fonctions de
l'organisme.
Mais il n'est pas seulement question de ce côté purement
matériel de la résurrection ; il faut aussi que l'âme revienne
au corps et au cœur, qu'elle soit de nouveau contenue dans
le corps et dans le cœur, ainsi que des textes le disent for-
mellement. L'un des chapitres du Rituel avait pour objet
de déterminer cette réunion \
Toutefois, séparé de l'âme, le corps momifié, le sahu, ne
restait pas inerte au fond du puits funéraire; il pouvait
notamment accomplir les pérégrinations accidentées du pur-
gatoire égyptien, le ciel inférieur, tandis que Tâme arrivait
directement au ciel supérieur. Quelles étaient les conditions
attribuées à cette existence du corps, indépendante de l'âme?
c'est ce qu'il est difficile de s'expliquer aujourd'hui, mais
on peut supposer que la réunion définitive de l'âme au corps
coïncidait avec la fin de la période d'épreuves à laquelle
tous les mortels étaient soumis après la mort. Je dis réunion
définitioe, car, durant leur existence indépendante, l'âme et
le corps pouvaient se rencontrer, se rejoindre et être de nou-
veau séparés. La réunion dont traite le chapitre lxxxix du
Rituel ne paraît pas avoir un caractère de permanence, car
la rubrique établit que ce chapitre prévient la destruction
1. Todtenbuch, ch. lxxxix.
128 SCÈNE MYSTIQUE PEINTE SUR UN SARCOPHAGE
du corps et empêche que l'âme n'en soit écartée pour un
temps considérable. L'expression qui veut dire toujours,
éternellement, n'est pas employée ici.
Voici comment la vignette du chapitre figure cette réunion :
l'&me, sous la forme d'un oiseau à tête humaine, plane au-
dessus de la momie étendue sur le lit funèbre et lui applique,
vers la région du cœur, le signe de la vie, représenté par
l'hiéroglyphe improprement nommé Croix ansée. Il ne s'agit
point ici de la vie divine, mais de la vie humaine dans ses
conditions habituelles. Telle est la seule signification de
l'hiéroglyphe en question, qui n'exprime la vie divine, la
vie pure, la vie forte, etc., qu'au moyen de l'adjonction des
adjectifs nécessaires. L'âme rentrée au corps, le défunt
reprend toutes les fonctions de la vie matérielle.
Mais la scène qui fait le sujet de cet article nous montre
que les Égyptiens distinguaient aussi la vie de Vâme, qui
s'obtenait au moyen d'un breuvage divin. C'est une circons-
tance bien digne de remarque, que cette absorption de la
substance divine considérée comme vivification de la créature
dans la partie intelligente de son être.
On pourra probablement trouver quelques rapports entre
cette scène et celle du sycomore de la déesse Nou, qu'on
voit dans les Rituels \ Cet arbre de vie distribue au défunt
un breuvage et des pains que les textes qui s'y rapportent
nous représentent comme particulièrement précieux pour lui.
Rien toutefois ne nous a révélé que ce breuvage et ces pains
fussent regardés comme la substance d'un dieu. Mais il ne
faut pas oublier que le sycomore est une forme de la déesse
Nou, l'espace céleste, la mère du soleil et de tous les dieux,
le réceptacle éternel des germes de la création et de la vie*.
Il est impossible d'aller bien avant dans une étude de cette
espèce; en présence des doctrines de la vieille Egypte, on
1. Todtenbuch, ch. ux.
2. Voyez Todtenbuch, cb. cuii, lîg. 7.
SCÈNE MYSTIQUE PEINTE SUR UN SARCOPHAGE 129
éprouve une espèce de vertige comme à l'approche d'un
abîme insondable. Aucune mythologie n'a jamais possédé
une masse aussi considérable de mythes bizarres et com-
pliqués, entés sur un principe simple comme celui du mono-
théisme; une vaste chaîne paraît, dans ce système, rattacher
insensiblement l'homme et les mânes aux innombrables
divinités qui représentent les modes particuliers, les formes
et les volontés de l'être universel, le pivot de l'ensemble.
Le tout forme un panthéisme particulier dont la définition
exacte exigerait une science plus étendue que la nôtre.
Quoi qu'il en soit, l'étude des croyances égyptiennes n'aura
pas pour seul résultat de livrer quelques faits nouveaux à
notre curiosité; elle aura aussi une grande importance au
point de vue de l'histoire des mœurs, car elle nous initiera
aux principes de morale et de justice admis par les Égyp-
tiens. Ces principes se rattachent en efEet, de la manière la
plus directe, aux doctrines religieuses. Dans les inscriptions
funéraires, l'observation des prescriptions religieuses n'est
jamais séparée de celle des préceptes de la morale et de la
sagesse. Bien qu'en ce qui regarde les défunts dont elles
célèbrent les mérites, elles n'aient droit qu'à la confiance
due à toute espèce d'épitaphe, néanmoins il n'est pas possible
de douter un instant qu'elles présentent le programme des
vertus sociales et religieuses préconisées chez les Égyptiens.
On en trouve le type dans certains passages du chap. cxxv
du Rituel où le défunt, introduit dans le tribunal d'Osiris,
se recommande de ses vertus et énumère les iniquités dont
il est déclaré exempt. L'étude que j'ai faite de ces divers
textes m'a démontré qu'aucune des vertus chrétiennes n'y
est oubliée : la piété, la charité, la douceur, la retenue dans
les actes et dans les paroles, la chasteté, la protection des
faibles, la bienveillance pour les humbles, la déférence envers
les supérieurs, le respect de la propriété dans ses moindres
détails, etc., tout s'y trouve exprimé, et en fort bons termes.
L'Égyptien ne voyait s'ouvrir pour lui la porte de l'éternité
BiBL. âOYPT., T. X. 9
130 SCÈNE MYSTIQUE PEINTE SUR UN SARCOPHAGE
heureuse que s'il pouvait se rendre le témoignage d'avoir
nourri Taffamé, rafraîchi l'altéré, habillé le nu, etc.
C'est donc bien à tort, selon moi, que dans son savant
article sur Ésope et les origines des fables, M. Zundel a écrit
CCS paroles : Quant à la morale, elle semble avoir été en
Egypte aussi pauore quil le fallait pour Cage de la Fable* .
Je ne relèverais pas cette allégion si lauteur s'était contenté
de l'appuyer sur les contes ridicules d'Hérodote. Ceux qui
consentiront à croire, sur le témoignage de l'historien grec,
que Chéops prostitua sa fille, à prix d'argent, pour payer les
façons de ses pyramides*; que Sésostris jeta ses enfants dans
un brasier pour se faire un pont à travers les flammes *, etc. ,
ceux-là, dis-je, peuvent concevoir de la valeur morale des
Égyptiens l'opinion qui leur conviendra, sans que les égyp-
tologues songent à les détromper. Mais M. Zundel m'a mis
en cause en citant quelques extraits de mes traductions du
Papyrus Prisse*, et en cela, il n'a pas tenu assez de compte
de mes réserves : J'ai le regret, disais-je, de laisser presque
entièrement dans l'ombre de t inconnu les vénérables doc-
trines du vieux philosophe égyptien. C'était donc faire à
mes traductions fragmentaires beaucoup trop d'honneur que
d'y puiser des arguments pour une thèse de cette nature,
d'autaïit mieux que les deux maximes mises en cause sont
des fragments de phrases arrachés à un contexte inintelli-
gible pour moi et dont la traduction correcte modifierait
probablement les sens que j'ai adoptés. Je devais cette ex-
plication aux lecteurs de la Bévue et à l'honorable M. Zundel
lui-même, que je regretterais d'avoir entraîné dans une
erreur.
1. Reçue archéologique, nouvelle série, III» p. 354.
2. Hérodote, II, ch. cxxvi.
3. Hérodote, II, ch. cvii.
4. Revue archéologique, 1857, p. 1 ; [cf. t. 1*', p. 183-214, de ces
Œuvres].
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
I. 343-371
DU
MUSÉE D'ANTIQUITÉS DES PAYS-BAS A LEYDE*
I. 343*371. Papyrus. Textes hiératiques, contenant des formules
magiques, recueils de maximes, hymnes, correspondances épis-
tolaires, rapports, états de comptabilité, essais calligraphiques, etc.
Tous ces papyrus, à Texception du n^ 345, qui a fait partie de la
collection de M. Cimba, acquise à Livourne en 1826, appartiennent
à la collection Anastasy. Les no» 343. 344, 346-349, 351, 352, 360-
362 et 365-368 inclus, ont été trouvés à Memphis ; les n<» 369 et 370
à Thèbes. Les inventaires du Musée ne fournissent aucun rensei-
gnement relatif aux endroits d'où proviennent les autres papyrus,
345, 350. 353 359, 363, 364 et 371.
Ces papyrus, publiés depuis 1853 dans les 14-20 livraisons des
Monuments égyptiens, ont été accompagnés d*un texte provisoire,
qui ne devait servir que jusqu'à ce que, tous les manuscrits de
cette série étant lithographies et imprimés, ils pussent être dis-
posés chacun d'après son numéro d*ordre. Dans l'intervalle, M. F.
1. Publiés dans la 14* livraison, ou la 7' de la II' partie, et dans les
16-20 livraisons, les 9-13 de la II* partie des Monuments égyptiens du
Musée d'Antiquités des Pays-Bas à Leyde, par le D' C. Leemans. —
87 planches, XCVIII-CLXXXIV. [On n'a reproduit ici que le texte de
Cbabas, les planches se trouveront dans le grand ouvrage néerlandais.
— G. M.|
132 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
Chabas de Chalon-sur-Saône, qui, par ses excellentes publications,
s'est assuré un premier rang parmi les Égyptologues de notre temps,
a bien voulu, à notre demande, s'occuper d'un examen de ces docu
ments, et nous communiquer les résultats de ses recherches, dans
les Notices, que nous avons Tavantage de pouvoir publier ici. C est
un nouveau titre que ce savant distingué vient d'acquérir à l'estime
et la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent aux progrès des
découvertes dans les vastes champs de l'Archéologie égyptienne.
Nous saisissons avec empressement cette occasion de témoigner
publiquement combien nous lui sommes redevables de Tintéres-
sante contribution dont il a bien voulu enrichir notre ouvrage.
Dans un travail spécial, récemment publié sous le titre de Mé-
langes égyplologiques^y M. Chabas a discuté différents sujets, con-
tenus dans les textes de nos papyrus hiératiques, et mis un peu plus
en relief les particularités qu'ils renferment. Il s'était contenté de
traiter ces particularités d'une manière plus succincte dans les
Notices suivantes, parce qu'elles auraient exigé des citations de
textes originaux et l'emploi de types hiéroglyphiques et hiératiques,
ou nécessité des planches spéciales. Quoique nous ne puissions
douter que les Mélanges égyptologiques ne soient dans les mains
de toutes les personnes qui s'occupent des textes égyptiens, il ne
nous a pas paru tout à fait inutile de citer, dans quelques notes
marginales (signées C. L.) les endroits, qui peuvent fournir de plus
amples renseignements, ou qui offrent les derniers résultats des
recherches ultérieures auxquelles l'auteur s'est livré. — C. Lee-
mans.
1, Mélanges égyptologiques comprenant onse dissertations sur dif-
férents sujets, [V* série], Chalon-sur-Saône et Paris, 1862, 8*.
NOTICES SOMMAIRES
DES
PAPYRUS HIÉRATIQUES ÉGYPTIENS I. 343-371
DU MUSÉE D'ANTIQUITÉS DES PAYS-BAS A LEYDE
AVANT-PROPOS
Les Papyrus hiératiques du Musée I. 343-371 forment
un ensemble assez considérable. Bien qu'ils ne comprennent
aucun document digne d'être comparé à certaines pièces
appartenant au Musée Britannique, ils n'en sont pas moins
d'un grand intérêt et méritent la très sérieuse attention des
Égyptologues. On y trouvera en effet un nombre immense
de notions nouvelles, qu'on chercherait vainement ailleurs.
Presque tous ces manuscrits ont plus ou moins souffert
des injures du temps; l'écriture en est souvent usée, illisible
et les lacunes y abondent. Au premier abord l'investigateur
se retire découragé de ses efforts infructueux. Cependant le
mal n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire; avec un
peu d attention on finit par se rendre maître du type gra-
phique, on réussit à combler quelques lacunes, et si l'on ne
peut pas tout traduire, on détermine au moins avec certitude
la nature et le sujet de tous ces documents.
C'est ce but limité que j'ai eu en vue et que j'espère avoir
atteint dans les notices sommaires qui vont suivre. Mon
travail n'est qu'un acheminement à des études plus appro-
fondies ; les Égyptologues pourront y trouver des indications
134 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
Utiles pour l'objet spécial de leurs recherches et un encou-
ragement à sonder ces mines nouvelles que l'intelligente
direction du Musée d'antiquités néerlandais a mises à notre
disposition.
Voici la distribution générale des matières contenues dans
ces papyrus :
1^ Papyrus de formules biagiques.
I. 343, recto et verso.
345, recto et verso. Ce papyrus contient aussi quel-
ques recettes médicales.
346, 347, 343, pages u et m; 348, revers, et 349.
2^ Papyrus magiques roulés, ayant servi de talis-
mans.
I. 353-ao9.
3® Recueil de maximes ou d'axiomes sur des sujets
VARIÉS.
I. 344.
4"^ Hymnes au dieu de l'égypte considéré sous ses
attributions solaires.
I. 344, verso; 350.
5* Correspondance épistolaire et rapports officiels.
I. 348, page i; ibid., pages 6-10.
360-367. Ces huit papyrus sont des lettres missives
qui ont été trouvées roulées et cachetées.
368, 369 et 370.
6° États de comptabilité.
I. 350, 351, 352.
7° Essais calligraphiques.
I. 348, pages 4 et 5.
8* Adresse déprécative d'un époux a sa femme dé-
funte.
I. 371.
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 135
NOTICES DES PAPYRUS '
Planches XCVIII-CIV
I. 343. Sept pages au recto (pi. XCVIII-CI) et six au verso
(pi. CI-CIV). Écriture pleine, mais peu ferme; type de
l'époque des Ramessides (XVIII® ou XIX® dynastie).
Ce papyrus est un livre de formules magiques, en égyptien
S*ENTi, charme, conjuration. A la fin de chaque formule,
une clause à l'encre rouge en indique l'usage spécial, comme
par exemple page 1, 1. 2 (pi. XCIII); 4, 1. 8 (pi. XCIX);
6, 1. 1 (pi. C).
L'objet de ces formules est de conjurer et de dissiper cer-
taines maladies que le texte nomme Ak'u et Samauna. Ces
deux dénominations s'échangent parfois dans des phrases
identiques, et l'on voit par un autre document que I'Ak^u
pouvait avoir son siège dans les intestins.
Ainsi que je l'ai montré dans le Papyrus magique Harris *,
dont j'ai publié le texte et la traduction, les conjurations
magiques employées par les Égyptiens se composent géné-
ralement :
1® de la mention d'un événement mythologique et le plus
souvent de quelque fait relatif à la lutte d'Osmis contre Set;
1. Dans la transcription des mots égyptiens, la voyelle u doit Ôtre
prononcée ou; le q est exprimé par/^ le og par 5*, le il par t'^ le â par k^
et le 2 par h (C. L.).
2. Le Papt/rus magique Marris^ traduction analytique et commentée
d'an manuscrit égyptien comprenant le texte hiératique, un tableau
phonétique et un glossaire, 1 vol., in-4*, av. pi., Chalon-sur-Saône. Voyez
aussi sur ces formules de menaces dans les conjurations magiques, Reu-
vens, Lettres à M, Letronnc, 1, 12-17, et le Papyrus égyptien démotique
à transcriptions grecques (publié dans la 1" livraison des Monuments
égyptiens)^ texte, p. 7-15 (C L.).
136 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
2" de ndentification du conjurateur avec une divinité,
doct il assume la puissance au moyen de la conjuration;
3* enfin d'une injonction, quelquefois suivie de menaces,
à la personne ou la chose conjurée.
Les Papyrus de Ley de justifient complètement cette divi-
sin.
De la première page de celui qui nous occupe, il ne reste
que des li-.'nes fragmentées; la rubrique qui se trouve à la
2^ lizne démontre que le papyrus n'est pas entier. Set figuré
p:ir l'animal typlionien, qui désigne aussi Sutek*, dieu des
K'ïTAS, adop:ê par les Ramessides, est nommé à la 10® ligne;
mais on ne dislingue rien de précis qu'à la 7* ligne de la
pa^e lu où Samauna est conjuré en ces termes : Pars, ô Sa-
ma:(ni, pars^ ô louche d'yeux^! ou tu seras brisé sur la
pîtrre, ou tu périras sur la pierre.
Avec la page m pi. XCIX) commence un nouveau S^enti ;
rê.:r:;iire en est fort mutilée, mais on y retrouve Ak*u et
Samalna. La fin de ce paragraphe existe en duplicata au
papyrus I. 345, revers G, ligne 4 (pi. CXXXV). Avec ce
secours nous obtiendrons une idée un peu plus complète du
texte. Voici ce que j'y lis, page in, 1. ult. et sqq. : Ils feront
is^nber le sang du soleil sur la poussière ; ilsfrap-
ftroui s::r les narines de FAk^u; ils frapperont son sein.
Pars, ô S ry.auna! suis l'aile que je tiens à la main; tombe
sur lu poussière! deviens pierre! Je suis Set; Je descends
du c:\i pjur /o::Ier ton cou. Suit la rubrique qui explique
dîins quelles circonstances il faut prononcer ces paroles.
Un troisième S*enti commence à la ligne 9 de la page iv
^Juplicata 345, revers, pi. CXXXV G, 1. 5). Le conjurateur
y fait appel aux forces violentes de Set (ou de Sutek*) et de
Baal, et il s'agit encore de dissiper magiquement Ak*u et
Samauna. Le texte renferme des mentions mythologiques
1. C«s trois derniers mots me laissent quelques doutes.
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 137
tellement singulières et nouvelles, que je crois devoir donner
la traduction de ce passage.
La maladie conjurée, personnifiée sous les noms que j'ai
fait connaître, est menacée en ces termes, page iv, 1. 11 :
Oui, il exercera la force de son double glaive contre toi;
oui, tu goûteras les goûts des breuvages qu'il a dans la
main; oui (page v, pi. C), Baal te frappera avec le
cèdre qu'il tient à la main; et il réitérera avec les poutres
de cèdre qu'il tient à la main. Tu es semblable à ceux qui
sont en état de Samauna\ Les dieux feront contre toi les
actes que fait Dieu avec Veau; avec les vaisseaux (veines
et artères) nombreux de Set; avec les vaisseaux surabon^
dants de Num et de Phra ; avec les vaisseaux d'Ap-heru,
qui sont comme des serpents; avec les vaisseaux du dieu
du ciel supérieur, et ceux de Nenukar^ son épouse; les vais^
seaux deRas^pUj et ceux d'Autuma, son épouse; vaisseaux
de feu consumant. Oui, tu seras traité du traitement d'hier.
Oui^ tu seras éteint comme éteignent Oui, tu sauteras
sur la poussière; oui, tu mourras; oui, les dieux sauront
te dire : « Sois mort! » Oui, les déesses sauront dire à ton
cœur: « Sors! »
Deux personnages mythologiques entièrement nouveaux
apparaissent dans ce curieux passage. Nenukar, épouse du
dieu d'en haut, Neterher et Autuma (l'Edomite?), épouse du
farouche Ras'pu, dieu d'origine syrienne qu'on a déjà trouvé
associé à la cruelle Anata.
Le S*enti suivant, page vi, 1. 2 (pi. C), n'est pas moins in-
téressant. Il a pour objet de rendre le conjurateur maître du
cœur, c'est-à-dire de la vie de Samauna. La formule est
singulière : J'agis devant toi, ô Samauna, comme celui qui
baigne, pour les membres de Men de Men-t *, comme celui
quij devant voler, se tint d'abord sur un lieu élevé, puis
1. Le dapUcata Papyrus 345, verso, pi. CXXXV. G. 1. 10 a Ak*u.
2. Men^Jils de Men-t, expression identique au grec ô Seliva tijc Setva,
138 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
s'envola au soleil levant. J'agis devant toi de même^ ô Sa-
mauna, fagîs devant tôt comme celui qui baigne. Est-ce
que tu ne me connais pas, ô Samaunaf etc.
Entre autres mentions remarquables, la suite du texte
parle des serpents qui tuent, de Kituriu, leur mère (p. vi,
L 10), autre personnage mythologique, qui a plus d'analogie
avec les génies des légendes arabes, qu'avec les dieux égyp-
tiens, puis des mamelles à'Anata, la grande Amrit (génisse)
de Set\
La page vu (pi. CI) n'a pas une ligne entière; on y dis-
tingue l'incantation de certains breuvages destinés à Sa-
MAUNA (p. VII, lig. 9, 10).
Enfin on y trouve le nom de la ville syrienne de K*erbu,
si souvent mentionnée dans les inscriptions militaires con-
temporaines, et qu'il faudra peut-être identifier avec Chaly-
bon (Alep).
Verso, L'écriture du texte du verso est usée par le frotte-
ment, sauf à la page v (pi. CIV) qui est encore lisible; quoi-
qu'elle soit fort ressemblante à celle du recto, elle parait être
d'une autre main. Dans tous les cas, le sujet est identique,
et l'un des textes faisait sans doute suite à l'autre.
Ak*u et Samauna reviennent à différentes reprises, et
notamment page iv, 1. 2 (pi. CIII), se retrouve la formule
déjà traduite : Pars, ô Ak^u! pars, d louc/ie d'yeux; oui, tu
seras frappé sur la pierre; oui, tu succomberas sur la
pierre.
Au commencement de la page v (pi. CIV), est relaté un
fait de l'histoire d'Isis : Ta mère a conçu, tu as été enfanté
(ce matin). Elle a fait un charme, en pleurant^ contre le
serpent.
un tel, fils. d'une telle; v. Mélanges ègyptologiques, [l" série,] p. 108-111;
Brugsch, Grammaire dèmotique, VIII, § 6, p. 117, 118 (C. L.).
1. Ou plas probablement de SutekS Le texte du papyrus est fortement
imprégné de l'influence syrienne.
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 139
On rencontre, dans la suite du texte, la mention de
diverses parties du corps humain, dont les fonctions sont
exprimées, mais il est difficile de relier avec quelque certi-
tude les parties intelligibles de ces phrases mutilées.
Planches CV-CXXV
I. 344, recto. Le manuscrit est écrit des deux côtés, mais
le texte du verso, étant essentiellement différent de celui
du recto, aura sa notice spéciale.
Le texte du recto (pi. CV-CXIII), d'une écriture ferme et
serrée, appartient également à Tère des Ramessides; c'est
l'un des plus intéressants de la collection. Il forme seize
pages, dont les neuf premières sont divisées par des ru-
briques en courts paragraphes.
Jusqu'à la page vi (pi. CVII), la rubrique consiste dans le
groupe Aumes, dont la valeur exacte n'est pas encore déter-
minée. Je propose d'admettre provisoirement le sens ima-
giner, supposer, qui rend bien compte de la disposition du
texte. Il s'agit en effet d'une suite de sentences et d'axiomes,
tels que les deux suivants, p. ii, 1. 3 (pi. C V) : Supposez que
le Nil croisse j personne ne laboure; p. ii, 1. 10 : Suppose;: un
fleuve où boivent des crocodiles^ la soif se calme ches les
homm£S.
Une foule d'objets sont ainsi mis en scène, par exemple :
les métaux précieux employés à orner le cou des esclaves,
p. m, 1. 2(pl. CVI); la chevelure, iv, 1; lamort, iv,2; Athu
et To-mehi, deux villes de la Basse-Egypte, iv, 6; le pouvoir
des esclaves, iv, 13; la fuite du soldat, v, 4 (pi. CVII); le foin
mouillé, VI, 1; le blé gâté partout, vi, 3; les formules ma-
giques, VI, 6, etc.
Aux pages vu, viii (pi. CVIII), et ix (pi. CIX), la rubrique
devient Ma-ten, accordez, faites que^ convenez. L'une des
maximes de cette ps^rtie du manuscrit illustre d'une manière
bien remarquable pour l'époque, l'éternelle influence de la
140 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
richesse; p. viii, 1.1: Faites que celui qui n'a rien devienne
maître de richesses^ le magistrat le louera. Si la considé-
ration s'improvise dans certains cas, il n'en est pas de môme
de la science musicale; p. vu, 1. 13 : Faites de celui qui
ignore le plectrum un maître de cithare j il ne jouera pas
de manière à charmer la mélancolie.
P. vni, 1. 5, un précepte approuve l'homme qui vit de son
travail.
P. VHi, 1. 10 et 12, est traitée l'hypothèse de rois soumis
à des travaux vulgaires, et p. viii, 1. 11, de l'individu qui,
n'ayant pas de couteau, serait chargé de tuer des bœufs.
On conçoit aisément l'intérêt de ce singulier manuscrit;
malheureusement, par la nature même de son texte, il pré-
sente de grandes diflScultés au traducteur, et ces difficultés
sont beaucoup aggravées par la multiplicité des lacunes, qui
entament presque toutes les phrases.
Les dernières pages du papyrus sont couvertes d'un texte
philosophique, entrecoupé de si grandes lacunes, qu'il est
presque impossible d'en tirer quelque chose de suivi.
Verso (pi. CXIV-CXXV) : Douze pages d'une très belle
écriture, d'un corps plus élevé, mais du même type paléo-
graphique que les manuscrits précédemment décrits. De
même que celui du recto, le texte du verso, dont le commen-
cement n'existe plus, est déplorablement mutilé. Il contient
un hymne au dieu de TÉgypte, considéré principalement
dans ses attributions solaires; des rubriques, consistant dans
les premiers mots de certains paragraphes écrits à l'encre
rouge, le divisent en strophes. Voir p. i, 1. 3 (pi. CXIV);
II, 1, 5, 9 (pi. CXV); m, 6,9(pl.CXVI); iv, 1,5,11 (pL CXVII);
v,5,9 (pi. CXVIII); VI, 9 (pi. CXIX); vu, 2 (pi. CXX); ix,5
(pi. CXXII); X, 3, 8 (pi. CXXIII); xii, 2 pi. (CXXV).
La divinité y est invoquée sous les noms divers du Panthéon
égyptien : Horus, Harmachis, Tum, Chpra, Atkn, etc.,
et Ton y retrouve la plupart des attributions que les com-
positions du même ordre nous ont déjà fait connaître. Par
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 141
exemple : Gloire à toi qui as enfanté tout ce qui est ,
qui asjbrmé V homme, fait les dieux, créé les animaux dans
leur ensemble , qui fais vivre les humains; qui n'as
pas de second; seigneur des forces reproductives mâles;
toi qui donnes le souffie^ p. ii, 1. 1 et suiv. (pi. CXV).
Dans rinvocation suivante, l'auteur a épuisé la série des
termes exprimant la divinité et la souveraineté; il a même
pu doubler l'idée roi des rois, en employant successivement
les deux expressions, qui nomment distinctement la royauté
de la Haute-Égypte et celle de la Basse-Egypte : Salut
à toi! Horus des Horus, dominateur des dominateurs,
grand des grands, régent des régents, seigneur des sei-
gneurs, dieu des dieux, roi des rois. . ., p. vi, 1. 9 et suiv.
(pi. CXIX).
L'action providentielle de la divinité est bien indiquée
dans les fragments que voici : Celui dont la nature est de
faire vivre le monde dans ses phases, le cours du Nil dont
les voies sont secrètes; il rajeunit en sa saison , p. vu,
1. 7 (pi. CXX). // est la lumière du monde; il pousse dans
toute herbe; il fait les grains, les plantes, la verdure ,
p. IX, 1. 2 (pi. CXXII). C'est lui qui donne aufils les dignités
du père, p. xn, vers la fin (pi. CXXV).
On doit s'attendre à trouver l'expression de l'unité de dieu,
et en effet elle apparaît énergiquement dans cette phrase :
Tu es r unique au ciel et sur la terre , il n'en est pas
d'autre que toi, p. x, 1. 9 (pi. CXXIII). On sait que, chez les
Égyptiens, la notion de l'unité divine comprenait à la fois
le principe mâle et le principe femelle. Ce dédoublement
parait être rappelé à la rubrique, p. m, 1. 6 (pi. CXVI), qui
commence par les mots : un double; malheureusement la
destruction du texte consécutif nous prive des commentaires
de ce début.
En définitive, malgré son état de mutilation, ce manuscrit
peut encore être l'objet d'une étude fructueuse.
143 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
Planches CXXVI-CXXXVIII
I. 345. Ce manuscrit paraît être de la même main que le
n* I. 343; il est aussi de même sujet, c'est-à-dire qu'il con-
siste en un recueil de formules magiques. Le texte du verso
est la suite de celui du recto.
Recto (pi. CXXVI-CXXXII). Les fragments qui couvrent
les pi. CXXVI et CXXVII sont trop petits pour donner prise
à Tétude. Il en reste assez cependant pour démontrer que ces
débris appartiennent à des formules du même genre que
celles qui vont suivre.
En g, i (pi. CXXVIII) se trouve une imprécation contre
la maladie Samauna (1. 6), à la suite d'une énumération de
différentes parties du corps, dont les fonctions sont indi-
quées, et notamment des sept ouvertures de la tête. A la
ligne 8, une rubrique détermine le cas dans lequel la con-
juration doit être employée.
Le S'enti suivant regarde I'Ak'u, mais les lignes de toute
cette page n'étant pas entières, il est diflBcile d'essayer une
traduction. A la dernière ligne et dans les trois premières
de la page suivante (p. ii, 1. 1-3), je distingue cependant cette
formule singulière :
a fait emporter les montagnes, celui qui exerce l'acte
viril comme un taureau de sacrifice. Oui, il déracinera
l'action de Samauna; ouiy il déracinera ses deux ,
ainsi que ses influences pernicieuses , qui ont pénétré jusqu'à
son cœur (le cœur du malade sans doute).
Set et Anher sont les dieux invoqués, p. ir, 1. 4. Le rôle
important d'ANHER dans les opérations magiques nous a été
révélé par le Papyrus magique Harris.
Après la grande lacune qui coupe le milieu de la page,
on trouve, 1. 8 :
Tombe sur la poussière, à Samauna! oui , ouvres
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 143
VOS bouches, vaisseaux de Men [Jils) de Men-t! Éjacules
l'Ahu, qui est en vous/ car Je ne parle pas à toute espèce
de vaisseaux; car je parle aux vaisseaux qui ont reçu
VAhu. Oui, vous demeurerez inertes (?) sur le sol; oui,
Phra saura dire : « O Samauna, meurs! » Oui, les Hathors
sauront dire à Samauna : « Sors/* »
Nous arrivons, p. m, 1. 5 (pi. CXXIX), à une lacune consi-
dérable. Un nouveau S*enti commence à la ligne 9 ; il y est
fait appel au nom d'HoRUS et au nom de Set, seigneur du
ciel, qui porte son glaive et abat la pierre d'une coudée. Ce
passage fait allusion à un épisode encore inconnu de la
guerre typhonienne; la pierre mythologique sur laquelle
frappe Set, est sans doute la même, dont Tune des formules
du papyrus I. 343 menace Ak'u et Samauna '.
A la fin de la page iv, nous retrouvons le dieu Ras*pu ;
frappera sur ta tête; oui, tu marcheras sur le sentier de
ceux que Ras^pu a tués; et de ceux qui ont marché devant
la poursuite d'Anher.
Les planches CXXX et CXXXI n'ont plus que d'insigni-
fiants fragments. Dans le dernier, page ii, 1.2 (pi. CXXXI),
une rubrique ordonne de prononcer sept fois la formule qui
précède.
Le texte change ensuite momentanément de nature et,
au lieu de moyens magiques, donne contre les maladies de
véritables recettes, reru. Différentes substances sont indi-
quées comme devant être mélangées à certaines doses; tous
les noms sont lisibles, mais je ne puis identifier que le miel
et le sel de nitre Hesmen.
Les S*ENTis recommencent dès la dernière ligne de la
même page, où nous en trouvons un contre le feu, ou l'in-
flammation, qui se manifeste à l'un des membres, nommé
sta. Il est fait appel à la puissance de Phra et de Tum à
1. Comparez Mélanges ègyptologiques, [V* série,] p. 64 (G. L.).
2. V. inpra, p. 136, 138 [du présent volume].
144 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
propos d'une exécution, dont le théâtre est placé par le texte
dans rÉlysée égyptien, nommé ici la campagne d'Aareru^,
p. iiï^ 1. 2 (pi. CXXXIl). Le charme est puissant, car il peut
conjurer le ciel et anéantir la terre.
La formule de menaces est curieuse : S'il n'écoute pas mes
paroles, Je ne lui livrerai pas les yeux d'Horus, je ne lui
liorerai pas le scrotum de Set, en ce monde à jamais.
Il est question ici d'un épisode de la lutte d'HoRUs contre
Set, déjà connu par le Rituel. Favorables ou non au bon
principe, les événements de la guerre typhonienne avaient
eu leur nécessité fatale. Aussi, au point de vue des idées
égyptiennes, tout dérangement apporté à l'ordre de ces évé-
nements eût altéré les destinées providentielles de l'univers.
La rubrique explique que cette conjuration devait être
répétée quatre fois, p. m, 1. 6.
Un dernier S*enti, que la rubrique finale montre employé
dans le même cas que le précédent, commence page m, 1. 6-
C'est un des plus curieux au point de vue mythologique,
parce qu'il nous fait connaître la déesse Rannu, sœur du
bœuf divin Hapu (Apis), venue de Punt (l'Arabie). Puis le
texte passe à une espèce de litanie, dans laquelle le conju-
rateur interpelle le malade sous le nom de Men de Ment, que
nous avons déjà plusieurs fois rencontré. L'origine du mythe
d'Apis ne nous est pas encore connue; nous savons seule-
ment qu'il date des plus anciennes époques ; dans le texte
cité se trouvent quelques indications qu'on pourra utiliser.
La litanie est conçue en ces termes :
Je parle sur toi, Men de Ment, comme a parlé Phra sur
lui-même. Je parle sur toi, Men de Men-i, comme a parlé
S'u sur lui-même, lignes 8-9.
La même formule se continue avec les noms des dieux
Sapti (Sothis), 1. 10; Tum, ib.; Horus, 1. 11; Set, 1. 12 et
1. Comparez poar ce mot et pour ses formes, Mélanges ègyptoLo-
giques, [V* série,] p. 104, 105 (C. L.).
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 145
Thoth, p. 4, 1. 1; et des déesses Isis et Nephthys, 1. 2 et 3.
Verso (pi. CXXXIII-CXXXVIII). Dans les débris qui
couvrent les planches CXXXIII, CXXXIV, on reconnaît
encore des morceaux de S*entis contre Ak*u, et la fin d'une
cetteer médicale indiquant quelques substances à mélanger
avec du vin,/, iv (pi. CXXXIV).
De la planche CXXXV, j'ai déjà fait connaître le contenu;
c'est le duplicata d'un passage du Papyrus I. 343 ^
Le reste du manuscrit (pi. CXXXVI, CXXXVII et
CXXXVIII) est tellement fragmenté, qu'il n'offre pas de
prise à l'étude. On y retrouve I'Ak^u, le Men de Men-t, les
serpents qui tuent, etc. En h, ii (pi. CXXXVII), une ru-
brique annonce un S'enti contre les jambes mortes^ sans
doute la paralysie. Une déesse nouvelle, qui porte le titre
d'épouse d'HoRUS, est nommée à l'avant-dernière ligne du
Papyrus, I. page n (pi. CXXXVIII).
Planches CXXXIX-CXL
I. 346. Trois pages d'une bonne écriture de l'ère des Rames-
sides. Le papyrus est complet. Il porte le titre, page i, 1. 1
(pi. CXXXIX), de : Livre de la fête de lajin de l'année* j
et contient un texte mystique, qu'il fallait réciter pendant
la fête des jours épagomènes et à la panégyrie d'UAK, au
lever du soleil, pour conjurer la contagion annuelle*. Pour
le même objet, il fallait, dit le Papyrus, p. ii, 1. 3, pro-
noncer les paroles sur un morceau de toile (ou de papyrus),
sur lequel on aurait dessiné une rangée de douze divinités;
on faisait une offrande de pains et de liqueur hak; on
brûlait de l'encens, et Von s'attachait au cou l'amulette
1. V. sapra, p. 136 [da présent volume].
2. Le groupe, disparu au commencement de la première ligne, se re-
trouve  la page m, 1. 4 (pi. CXL).
3. Ou la peste. Voyez Les Mélanges ègyptologiques, [V^ série,]
p. 37-41 (C. L.).
BiBL. ÉOYPT., T. X. 10
146 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
ainsi consacré. Cela sauve l'homme de la contagion an-
nuelle et V ennemi, (la mort) ne peut s'emparer de lui.
La rangée de douze divinités se trouve en effet dessinée
à la fin du manuscrit, et la pièce principale du papyrus est
une allocution du conjurateur à ces mêmes personnages
divins, dont le premier est la déesse Pak*t, dame d^As^er.
Ces divinités sont désignées en bloc sous le titre de Dieux
à la suite de PakH (p. ii, ]. 4) et de Dieux coupeurs de têtes
(p. i, 1. 10). Entre autres singularités de cette allocution,
je remarque la litanie suivante, p. i, 1. 9-13 : Que je ne suc-
combe pas sous les coups de celui qui est dans Pa; que je
ne succombe pas sous les coups de celui qui est dans Tepu;
que je ne succombe pas sous les coups de celui qui est dans
/SC*e/w (probablement Sofc*em) ; que je ne succombe pas sous les
coups de celui qui est dans On; que je ne succombe pas sous
les coups de celui qui est dans Tattu; que je ne succombe
pas sous les coups dé celui qui est dans Abydos ; que je ne
succombe pas sous les coups de celui qui est dans Ker;
que je ne succombe pas sous les coups de celui qui est dans
(nom effacé, probablement le Seba, le ciel d'en bas);
que je ne succombe pas sous les coups de celui qui est dans
la terre; que je ne succombe pas sous les coups de celui qui
est au ciel; que je ne succombe pas sous les coups de celui
qui est dans lejleuve.
Ces mentions se rapportent toutes à Osiris, et je ne doute
pas que les huit villes, désignées aux premiers versets, ne
soient précisément celles dans lesquelles Isis avait enterré,
les uns après les autres^ les membres d'Osiris. Le sens intime
des paroles égyptiennes est : que je ne succombe pas sous
les coups, sous lesquels a succombé OsiriSj cette première
victime des forces destructives personnifiées en Set.
La deuxième section du papyrus fait connaître les noms
mystiques des cinq jours épagomènes (p. ii, 1. 5); le texte
explique que celui qui prononcera ces noms ne souffrira pas
de la soif, ne sera pas atteint par la contagion annuelle, ni
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 147
maîtrisé par Pak^t, l'exécutrice des vengeances divines, con-
sidérée comme présidant à tous les maux dont souffre Thu-
manité.
Le con jurateur dit : Jt connais cela (ces noms). Je ne souf-
frirai pas de la soif ; je ne succomberai pas à la contagion
annuelle; PakH ne me maîtrisera pas; puis il passe en
revue les cinq jours épagomènes, p. ii, 1. 7-ni, 1. 2, en
indiquant leur qualité favorable ou funeste, à la manière du
calendrier Sallier \ et en y rapportant la naissance d'OsiRis,
d'HoRUS, de Set, d'Isis et de Nephthys, dans Tordre assigné
par Plutarque ; il demande, dans une courte prière^ l'assis-
tance de chacune de ces divinités et prononce enfin le nom
mystique du jour épagomène.
Une clause, débutant par trois mots à l'encre rouge, p. m,
1. 1 (pi. CXL), explique qu'il faut prononcer les formules
en dessinant les dieux sur un morceau de toile avec des
couleurs données, pendant les cinq jours complémentaires
de l'année. On ne devait se livrer à aucun travail étranger.
Celui qui avait ainsi opéré ne périssait pas.
Une seconde rédaction du livre des cinq épagomènes com-
mence à la page m, 1. 4; c'est un abrégé qui comprend une
invocation, renonciation des noms mystiques, et la formule
d'identification du conjurateur avec diverses divinités et
notamment deux formes de Pak*t.
Planches CXLI-CXLVI
I. 347. Douze pages, plus trois lignes de la treizième, d'une
écriture fine et nette, appartenant au même type paléo-
1. Papyras Sallier IV^ Select Papyri in the Hieratic character in
the British Muséum, pi. CXLIV-CLVIII. Voyez E. de Rougé, Mémoire
sur quelques phénomènes célestes rapportés sur les mx>numents égyp-
tiens, appendice sur le Calendrier du Papyrus n* 4 de la collection
Sallier, dans la Revue archéologique, \y* série,] année IX. Comparez
aussi H. Bmgsob, Ueber die fànf Epagomenen in einem hieratischen
Papyrus su Leyden, dans la Zeitschrift der Deutschen Morgenlând.
GeseUscha/l, t. VI (1852) (C. L.).
148 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
graphique que les manuscrits précédemment décrits. Ce
papyrus contenait deux compositions distinctes, mais de
même sujet. De la première, il nous reste seulement les
débris des deux premières pages (pi. CXLI, pages i et n).
On voit par la rubrique finale, qu'au moyen des paroles
enseignées par le texte, on consacrait un objet de tahen^
substance non encore identifiée, mais qui était employée
pour la préparation de certains talismans.
La rubrique de la seconde pièce, p. xii, 1. 9 (pi. CXLVI),
nous fait mieux connaître l'objet commun de l'ensemble; il
fallait, dit cette rubrique, prononcer les paroles sur une
image du chacal d'Anubis, dessiné sur un morceau de toile
(ou de papyrus) avec deux couleurs, et en entourer les
membres de la personne à secourir. La personne, ainsi mys-
tiquement armée^ était préservée d'une foule de maux et
notamment de la contagion annuelle, et les maladies ne la
détruisaient pas .
Ainsi le Papyrus 347 avait bien la même destination que
le 346; tous les deux formaient des talismans contre divers
maux et surtout contre la contagion. On conçoit le motif qui
les a fait conserver roulés l'un dans Tautre.
Celui qui fait l'objet de cette notice, présente une circons-
tance assez remarquable dans la multiplicité des corrections
en interligne, qui y ont été notées à l'encre rouge. On re-
connaît aisément les fautes qu'a relevées le correcteur, et il
est possible même d'en signaler qui ont échappé à son atten-
tion. Pour ce motif, Tétude de ce papyrus fautif est à la fois
difficile et instructive.
Il débute, p. III, 1. 1 (pi. CXLII), par un hymne à Horus
de la ville de Pa, et à Horus de la ville de Tapu, deux loca-
lités de la Basse-Egypte d'importance mythologique consi-
dérable. Le dieu est invoqué sous des attributions très remar-
quables : le seigneur des épouvantements, le roi des écrits^
le très vaillant, le maître de la justice, le très redoutable^
le seigneur des paroles , le fondateur de la maison des
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 149
livres , le dominateur dans le combat, sa vaillance
agit comme un pouvoir magique (lig. 1-3).
La plupart de ces titres nous sont connus comme carac-
térisant Thoth, le dieu de la science, dont Horus semble
ici usurper le rôle.
A la dernière phrase de l'hymne, lig. 8-9, il est dit du
dieu que son amour est dans le sein des retu, paiu, rekHu
et hommu. Ces quatre expressions s'appliquent les unes et
les autres à la race humaine, avec des nuances sur lesquelles
nous sommes mal renseignés. Elles reviennent du reste plu-
sieurs fois dans la suite du manuscrit.
L'hymne à Horus sert d'introduction au texte propre du
livre magique, lequel se compose de dix Ab-ru, ou invoca-
tions analogues aux S*entis.
Dans le premier Ab-ru (p. m, 1. 9), je distingue : 1® la men-
tion d'un événement mythologique; 2** une invocation à
Horus; 3* une prière : détruis le mal dans mes membres;
détruis V hostilité ches les hommes; accorde-moi l'amour
dans le sein de l'espèce humaine.
Le deuxième Ab-ru s'adresse à Horus, qui impose la
crainte au cœur de tous^ le respect au sexe masculin comme
au sexefémininj p. m, 1. 14-iv, 1. 1. Il comprend une très
remarquable invocation à ce dieu, p. iv, 1. 3, dans laquelle
sont introduits plusieurs noms géographiques qui rappellent
l'Asie et l'Arabie, contrées où l'Egypte a probablement em-
prunté de toute antiquité des légendes mystérieuses. Le
conjurateur s'identifie avec Phra en son nom mystérieux
du dieu qui est dans V Abîme céleste^ et dont les traits per-
cent ses ennemis. La prière finale, p. v, 1. 2 (pi. CXLIII),
n'est pas moins digne d'attention.
Telle est la marche générale de cet intéressant manuscrit.
Il serait possible d'illustrer par des citations, chacun des
Ab-ru dont il se compose; mais il faut savoir se borner et
je mentionnerai seulement un petit nombre d'indications
mythologiques importantes : p. vu, 1. 11 (pi. CXLIV), l'astre
150 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
solaire est invoqué comme le dieu unique, F un qui tCa pas
de secondj Aten; il n'en existe pas un autre. P. ix, 1, 3
(pi. CXLV) : Je suis Aten (l'astre solaire) lorsqu'il a brillé
au jour de son premier leoer, lorsqu'il a brillé à l'orient
du ciel et que la terre s'est éclairée. Magnifiques sont tes
levers aux yeux des intelligents! ils ont détruit le néant et
créé ce qui existe. Tous les hommes, en voyant tes bienfaits,
se prosternent, etc.
L'allocution suivante au soleil couchant est d'un genre
entièrement nouveau, p. ix, 1. 8-x, 1 : Symbole qui est celui
du dieu à la belle face; pour lequel a été faite la demeure
de vie, centre de son coucher, qui te développes en saveur
comme les fruits Kas^nu, qui brilles comme le lys; dont
toute la substance rayonne comme le tahen; amour de Neith
au giron des dieux; toi qu'ils adorent en disant : « {bien)
venu lorsque tu reviens/ » Les intelligents se prosternent
lorsqu'ils voient tes levers désirés P. x, 1. 2, 3 : Salut
à vous, seigneurs des longs jours! Créateurs éternels! qui
avez fait ce qui existe, qui aoez créé ce qui n'existe pas;
vous qui êtes cachés dans vos arcanes. Je viens; favorisez-
moi; entendez celui qui vous appelle, appelez-moi!
P. XI, 1. 12-xn, 1. 1 (pi. CXLVI) : Je marche, je viens dans
la prairie odoriférante qui enfante les délices de Chons,
la faim ne prélève pas son impôt dans cette terre, la soif
n'y prélève pas le sien
En6n le dernier Ab-hu finit par une mention, qui fait
bien apprécier la nature du document, p. xii, 1. 6, 8 : J'ai
écrit avec Thoth les hymnes; f ai fait le livre avec H or us
dans Pa ;fai répété ce qui est sorti de sa bouche l'écrit
de puissance magique qu'il a dicté (?). Je ne serai point ren-
versé sur la terre; une année heureuse m'amènera une
autre année pareille à elle dans ses mois (?), tranquille dans
ses jours et dans ses nuits, tranquille dans ses heures
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 151
Le manuscrit se termine par la clause finale dont nous
avons parlé au commencement de cette notice \
Planches CXLVII-CLIV
I. 348. Ce manuscrit, écrit des deux côtés, contient des
pièces de diverses mains et de sujets variés, que nous allons
examiner successivement.
Recto, pi. CXLVI-CL. Page i. Fragment très usé d'une
lettre écrite par un fonctionnaire égyptien à son chef hiérar-
chique. On y distingue encore la formule habituelle : Cet
envoi est pour l'information de mon maître. P. ii. Papyrus
amulette intitulé : Livre pour détruire les terreurs, qui
viennent à tomber sur Vhomme pendant la nuit. C'est une
espèce d'imprécation adressée au génie de la terreur, inter-
pellé sous le nom de/ace-en-arrière. La clause finale, 1. 5,
explique qu'il faut prononcer les paroles sur des figures
divines, dessinées sur un morceau de toile, qu'on attache au
cou de celui qui a des visions effrayantes.
On voit en bas du texte les figures dont il est question;
elles consistent en une barque, sur laquelle se tient debout
OsiRis en gaine; Isis et Nephthys lui font l'acte de salut.
A côté de la barque un personnage emporte une momie.
Page ai. Deux S*enti, ou formules magiques contre la brû-
lure. La première n'occupe que la première ligne. Elle devait
être prononcée sur du miel, qui servait au pansement. La
seconde couvre le recto de la page. Le conjurateur y assume
le rôle de Horus se précipitant sur la terre, sur le lieu en-
flammé.
Page IV (pi. CXLVIII). Essais calligraphiques d'un scribe
très expert dans l'art d'écrire. Les trois premières lignes
sont des fragments entrecoupés de la légende de Ramsès II.
1. Comparez aussi Mélanges égyptologiqucs^ \V* série,] p. 38-39
(C. L.).
152 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
Les deux dernières lignes mentionnent la maison militaire
de ce pharaon.
Page V. Légende complète de Ramsès IL Ces essais calli-
graphiques sont d'une magnifique écriture.
Pages vi-vii (pi. CXLVJII), pages viu, ix, x (pi. CXLIX) :
Diverses lettres écrites par le scribe Kauisar à son supérieur,
le scribe Bek-en-Ptah, et fragment d'une lettre de ce dernier
à Kauisar.
Dans la première, p. vi, 1. 1-4, Kauisar rend compte à son
maître de Tétat de sa ferme ^ .
La seconde, p. vi, 1. 5-8, annonce l'exécution d'un ordre
concernant des soldats et des individus nommés Aperiu *,
de race étrangère, employés à la construction d'une maison
de campagne pour Ramsès II. On retrouve les Aperiu men-
tionnés aux carrières d'Hammamat, au temps de la XX® dy-
nastie.
Dans une troisième communication, p. vu, 1. 1-2, Kauisar
aflBrme qu'il a exécuté tous les ordres de son maître fidèle-
ment et complètement et qu'il n'a pas donné lieu à répri-
mande.
Une quatrième lettre, p. vu, 1. 5, constate l'état satisfaisant
du temple auquel était préposé le scribe Bek-en-Ptak.
Dans la cinquième, p. vu, 1. 6-8, Kauisar informe son
maître qu'un officier militaire, nommé Netem, est venu
prendre l'une des statues royales pour la placer dans le
temple de Ptah, seigneur de la aie du monde.
La sixième lettre, p. viii, 1. 1-3 (pi. CXLIX), est semblable
à la troisième, p. vu, 1. 1 (pi. CXLVIII).
A la septième, p. viu, 1. 4-ix, 1. 2, Kauisar signale son ar-
rivée avec deux convois venant des pêcheries; les barques
1. Comparez, sur cette lettre, Mélanges égyptologiques, [V* série,]
p. 92-93 (C. L.).
2. L'ethnique Aperiu = ûna», est à identifier avec le nom des Hé-
breux. Voyez Mélanges égxjptologiques, [V* série,] p. 46 et suiv. jus-
qu'à 54 (C. L.).
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 153
naviguant dans le bassin de Memphis, Kauisar prie son maître
de tout faire préparer au port, comme il l'avait promis.
Dans la huitième, p. ix, 1. 3-5, Kauisar explique qu'il s'est
acquitté de la mission à lui donnée, de fournir la nourriture
pour les animaux et le bétail de son maître.
L'unique lettre de Bek-en-Ptah à son surbordonné Kaui-
sar, p. IX, 1. 6-x, 1. 8, est beaucoup plus intéressante que
celles que nous venons de passer en revue; malheureu-
sement elle présente beaucoup de lacunes. C'est un ordre
concernant les Smatu, agents inférieurs du Ramesséum. Il
est prescrit d'en constater le nombre et de les obliger à se
faire connaître chacun par son nom. Un ordre analogue à
propos des mêmes agents se trouve dans un des papyrus du
Musée Britannique {Select Papy ri of the British Muséum,
Anastasi V, p. xxv, 1. 6).
La mission donnée par Bek-en-Ptah à Kauisar comprend
encore une foule d'objets intéressants, en ce qu'ils montrent
le soin administratif qui présidait dans l'ancienne Egypte,
à la gestion des intérêts privés et des intérêts publics.
La page xi appartient à la pièce écrite au verso du papyrus ;
il en est de môme de la page xii (pi. CL). Nous reviendrons
sur ces deux pages qui sont les deux dernières du texte que
je vais examiner.
Verso (pi. CLI-CLIV et CXLIX, CL). Texte de quinze
pages, dont treize couvrent le revers du papyrus, et les deux
dernières l'espace resté libre sur le recto. Le manuscrit, d'une
écriture large et assurée, contient un recueil de S*enti contre
les maladies qui ont leur siège dans la tête et dans les in-
testins. Gêné par le manque d'espace, le scribe a notable-
ment resserré son écriture vers la fin.
Ainsi que je l'ai déjà fait remarquer à propos de tous les
textes du même genre, la puissance magique des formules
est empruntée à la mention de certains faits mythologiques,
et le plus souvent des événements de la guerre typhonienne.
Ces mentions, qu'on ne trouve pas ailleurs, ajouteront con-
154 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
sidérablement à nos connaissances dans ces mythes obscurs
et compliqués. A ce point de vue les Papyrus de Leyde
offrent un vaste champ de recherches ; mais le plus impor-
tant par son étendue, sa conservation, la netteté de son type
graphique, la variété et l'importance des renseignements
qu'il contient, est certainement celui dont je vais essayer
de donner quelque idée.
La page i (pi. CLI) n'est pas complète; il y manque la
première ligne; toutes les lignes ont du reste perdu leur
commencement. A la seconde on remarque le titre Ki-ro,
autre chapitre, précédé d'une clause à lencre rouge indiquant
l'emploi d'une formule antécédente, qui a disparu avec une
partie du papyrus. La formule qui suit ce Ki-ro est du reste
fort courte, et sa clause finale occupe la quatrième ligne.
Une autre section commence à la ligne 5; elle contient un
texte mystique qui revient plusieurs fois dans le papyrus.
Il est conçu en ces termes : iéte/ par Horus; lieu de
la tête! (probablement l'intérieur du crâne, la cervelle) par
Thoth; sommet de la tête! par VÉpervier divin. Au moyen
de ces paroles, le conjurateur semble appeler l'influence des
divinités nommées, sur les organes malades, qu'il touche
en môme temps. Dans les mentions mythologiques de ce
texte mutilé apparaît le nom de la déesse RANNU^ p. ii, 1. 4.
On y reconnaît une espèce de charme à l'usage des différentes
parties de la tète, telles que le front, les narines, le nez et
les yeux, l'échiné, le cou, etc. Ensuite il est dit du malade,
p. II, 1.6-8: Voici que la tête ment sur lui aoec quatre portes
de vie; deux yeux en elle pour apercevoir; V oreille en elle
pour écouler les paroles; les narines en elle pour goûter
Voir; la bouche en elle pour répondre comme la déesse ScLfk\
La fin, l. 8-9, explique que ses membres seront saufs des
principes mortels, énumérés dans une série que nous trou-
1. Le Papyras magique Harrls montre aussi Rannu invoquée pour
des efifots magiques.
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 155
verons répétée dans d'autres sections : K'eft, l'ennemie, la
mort elle-même, Peft, mot nouveau pour moi ; puis les
morts mâles et femelles, c'est-à-dire les esprits malfaisants;
enfin Ab-ru, les maléfices.
En page II, 1. 2, un titre complet établit de la manière
la plus claire la nature du document ; ce titre se lit en effet :
Autre chapitre du charme de la tête malade. La formule
consiste ici en une allocution aujils d'HoruSj qui passe son
temps étendu sur une brique (ou pièce) d' étoffes. Il y est
aussi question de Set, p. m, 1. 1 . Le fait mythologique se réfère
à la confection d'un talisman d'étofie, au moyen duquel le
malade, désigné sous le nom de Men (Jils) de Men-t, sera
rétabli en santé. Cette désignation, que nous retrouverons
encore plusieurs fois dans d'autres formules, nomme la per-
sonne malade, sur laquelle le charme doit opérer.
En page m, 1. 2. Autre S*enti : Évacue, venin caché; éva-
cue^ venin caché de cette tempe j désordres qui ont traversé
Men (^Is) de Men -t.
En page in, 1. 3. Même adjuration au venin caché des sour-
cils et de la tête. Les deux formules se répétaient quelque-
fois.
Les deux S*entxs suivants, p. m, 1. 5-iv, 1. 3, reproduisent
avec quelques variantes, la formule de l'adjuration aux
parties de la tête, que nous avons déjà rencontrée ; l'un d'eux
se prononçait sur une peau de serpent, qu'on tenait à la
main, et la tête en était guérie ; et l'autre sur un talisman
d'étoffe, qu'on plaçait à la jambe droite du malade.
Le titre : Autre S'enti de la tête, p. iv, 1. 3, précède une
formule dans laquelle les douleurs de tête sont interpellées
sous les noms de Kheft, pejl, morts mâles et femelles, t^at
mâles et femelles. O vous^ dit le texte, quiètes tombés sur
la tête de Men (Jils) de Men-tj c'est la tête du soleil lui-
même, la lumière du monde, celui qui fait vivre les intel-
ligents.
En page iv, 1. 5, un S'enti rappelle un épisode de la guerre
156 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
typhonienne : Horus combattait contre Set aoec une branche
de palmier. Le Jils de Seb, Phra, entend Horv^ crier à
Seb : « Horus soufre à la tête; qu'Isis détruise ses maux! »
disant : a O mère d' Horus, délivre-^moi de toutes mes souf-
frances ». Ces paroles se disent sur des brins d'un seul
palmier, cueillis (?) à droite, trempés dans la liqueur hesau;
on en fait un talisman, qu'on place au cou du malade.
Le S*ENTi suivant est des plus bizarres, p. iv, 1. 9 : Partie
antérieure de renard, partie postérieure de la truie de Phra,
lesquelles étant brûlées, il en sort une graisse qui atteint le
ciel, et il en retombe des aspics sur la terre. Cela se dit
quatre fois.
Nous arrivons ensuite (pi. CLII) à une formule plus lon-
gue et non moins curieuse; le malade y est, comme nous
l'avons vu déjà plusieurs fois, appelé : Men (fils) de Men-t.
Le conjurateur appelle sur lui, page v, 1. 1 et suiv., par ses
charmes la force salutaire et divine, le besau de Phra et de
TuM, père des dieux; puis le besau de son crâne, de ses
yeux, de ses narines, etc., est spécialement comparé au
besau des mêmes organes de plusieurs dieux; enfin toutes
les parties de son corps sont identifiées aux parties analogues
d'autant de dieux différents, comme dans les formules du
chapitre xlii du Rituel funéraire. Ainsi : Sa lèvre supérieure
est celle d'Isis, sa lèvre inférieure est celle de Nephthys^
p. V, 1. 5-6. Tel est certainement le sens de ces formules,
ici comme au Rituel, et il ne faut pas lire : Sa lèvre supé-
rieure appartient à Isis, Une preuve de ce fait résulte de
l'arrangement de la formule relative au dos, où il est dit :
Son dos (peset) est V échine (aat) de Thoth, 1. 7. La suite
du texte, p. vi, 1. 2, ajoute d'ailleurs que pas un de ses
membres n'est sans dieu.
Il serait trop long de passer en revue chacun des S*entis
de cet intéressant manuscrit. Ce que j'en ai dit suffit pour
faire comprendre la marche du texte et pour faciliter la tâche
de ceux qui voudront l'étudier. Je me bornerai maintenant
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 157
à mentionner brièvement quelques points parmi ceux qui
m'ont paru les plus curieux.
P. VI, 1. 5. Ce S*ENTi interpelle directement les souffrances
du malade, ce qui brise sa tête, pénètre son Jront, détruit
son crâne, etc. Ce chapitre est des plus importants pour la
philologie, à cause de la longue énumération qu'il renferme
des termes exprimant la souffrance et la maladie \
Les effets des principes morbifiques sont détaillés^ p. vu,
l. 5 : Ils paralysent les vaisseaux j aveuglent, produisent
des désordres dans les chairs et dans tous les membres. Ses
maux étant conjurés^ le malade, 1. 6-7, Men (Jils) de Men-t,
se lève, dit le texte, comme le soleil; puis, de môme que les
défunts dans les formules funéraires^ il est identifié avec
Phra, et la suite énonce les triomphes de ce dieu, 1. 7-8,
et p. viii, 1. 1-5.
La clause finale, p. viii, 1. 5-6, prescrit de dire le S*enti sur
une image de Phra, qu'on met à la tête du malade pour re-
pousser les maux.
P. VIII, 1. 7. Identification de la tête, des bras et des pieds
du malade, avec les mômes parties de Tum; la création et
l'ordre providentiel sont attribués à ce dieu, qui a fait vivre
les dieux, qui leur a donné leurs têtes, qui a disiposé leurs
nuques, qui leur a donné V aliment de sa doctrine, qui leur
a donné Vair^ etc., 1. 8-9-ix, 1. 1 (pi. CLIII). La suite est
une adjuration contre les maux, se terminant ainsi, p. ix,
1. 5-6 (pi. CLIII) : Qu'aucun dieu, aucune déesse, aucun
esprit mâle ou femelle, aucun mort mâle ou femelle, aucun
fax mâle ou femelle n'ait le pouvoir d'entraîner les membres
de Men {fils) de Men-t en aucun mal dangereux!
Les deux S'bntis, dont les titres sont en p. ix, ult., et en
p. X, 1. 5, ont encore pour objet les douleurs de tête et ra-
mènent la formule d'adjuration à la tête et à quelques-uns
de ses organes, dont nous nous sommes déjà occupés. On
1. Comparez Mélanges ègyptologiques, [1" gérie,] p. 59 (C. L.).
158 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
voit aisément que le texte des pages x et xi se rapporte &
la tète ; mais il en est autrement des premières lignes de la
page XII, où il est question des douleurs d'entrailles. On y
lit en effet, ligne 2 : qu'ayant prononcé le chapitre à gauche
sur le sol, il place la main sur le ventre et son mal guérira.
La rubrique, p. xii, 1. 4, explique qu'il Jallait dire les pa-
roles sur une image de la Jeune Isis, qui guérit tout mal
dans le ventre; la jeune Isis y envoie une fraîcheur pour
le guérir.
La singulière formule qui suit devait se dire sur deux
images de Thoth, dessinées dans la main du malade face
à face, 1. 6-7. Quoique cette clause soit des plus clairement
exprimées, le scribe a cru devoir dessiner à la suite les deux
figures affrontées de Thoth (p. xn, 1. 7),
Nous trouvons ensuite un titre complet : Autre chapitre
pour détruire l'Ak*u dans le ventre. La formule consiste en
une invocation & Isis et à Nephthys, et rappelle la confection
d'une amulette^ dont l'effet est exprimé de la manière la
plus naïve. Cette formule devait être prononcée sur une
série de figures reproduites dans la clause finale, et qu'on
devait dessiner sur une partie du corps du malade, p. xn, 1. 10,
Le S*ENTi, qui commence à la dernière ligne de cette page^
est un colloque singulier entre Horus et Isis. 11 se prononçait
sur un morceau d'étoffe couvert de figures de divinités et
d'autres symboles, qu'on plaçait à la main de la personne
qui souffrait du ventre.
L'emploi des formules suivantes (pi. CUV) se combinait
avec l'absorption de certains breuvages, p. xin, 1. 3, 5^ etc.
Je me bornerai à y faire remarquer qu'à la fin d'une de ces
formules, l'opérateur s'identifie à la fois avec Horus et
avec Set, les deux termes opposés du dualisme, p. xin, 1. 9
(pi. CLIV).
Je passe sur les S*entis de la xiv« page. Recto, p. xn
(pi. CL), bien qu'ils soient fort intéressants, et je me h&te de
signaler la formule de menaces, qui se trouve à la xv* et
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 159
dernière page du manuscrit, recto, p. xi, 1. 5 (pi. CLIX) : Le
ciel ne sera plus; la terre ne sera plus; les cinq jours épa-
gomènes ne seront plus; ne seront plus les offrandes aux
dieux, seigneurs d'Héliopolis^ 1, 5. // y aura affaissement
dans le ciel du midi; désastres dans le ciel du nord; des cris
dans l'intérieur de la tombe. Le soleil ne luira pas; le Nil
ne croîtra plus y 1. 6; il s'affaissera en sa maison y 1. 7.
Tel est le tableau du plus grand bouleversement que pou-
vait décrire l'imagination des Égyptiens ; et en effet il com-
prend la brusque cessation de tous les faits sur lesquels
reposaient pour eux Tharmonie des astres, le culte des
dieux, le repos des morts et l'existence des vivants. Ce
passage est très remarquable.
Aussi n'est-ce pas de son autorité privée que le conjurateur
prétend produire d'aussi terribles effets : Ce n'est pas moi
qui parle, ajoute-t-il, 1. 7, ce n'est pas moi qui réitère
tordre; c'est Isis qui parle; c'est elle qui réitère V ordre.
La dernière section de cette page, p. xv, 1. 8 (pi. CXLIX),
est une allocution aux dieux qui se tiennent à l'avant de la
barque du soleil. On y trouve exprimée l'idée que les dou-
leurs d'entrailles sont causées par l'introduction d'un reve-
nant (mort m&le ou femelle). Il en était probablement de
même pour la plupart des maladies au point de vue de la
médication surnaturelle. On sait déjà que l'un des savants
de l'Egypte reconnut qu'une princesse asiatique souffrait de
la présence d'un esprit, qui s'était introduit dans son corps,
et qu'à cette occasion l'image du dieu Chons opéra une cure
merveilleuse \
Planches CLV-CLVIII
I. 349. Papyrus écrit des deux côtés. Le texte du verso,
tout différent de celui du recto, sera examiné à part.
1. Voyez Birch, Notes upon an Egyptian Inscription in the Biblio-
thèque nationale of Paris (Transactions qfthe R, Society ofLitera-
160 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
Recto, pi. CLV, CLVI. Ce texte se compose de deux pages
d'une très grosse écriture, contenant une lettre du scribe
Keniamen au KaCen Hui de la cour de Ramsès II. La lettre
se divise en quatre paragraphes, dont les trois prenaiers ne
présentent aucun intérêt. Dans le dernier nous trouvons le
compte rendu de l'exécution d'un ordre, concernant la four-
niture du grain, 1. 14-16 (pi. CLVI) aux gens de guerre et
aux Aperiu qui tirent la pierre pour le temple de Phra de
Ramses Meriamen au sud de Memphis. Je rappelle ce que
j'ai dit des Aperiu dans la notice du papyrus I. 348 \ La
lettre finit, 1. 17, par la formule ordinaire : Nefer senb^k,
Vale.
Verso, pi. CLVII et CLVIII. Deux pages fragmentées
(p. I et m) et une page entière (p. ii), d'un recueil de S*entis
contre les scorpions nommés ici t'aûriu, par orthographe
syllabique. Les scorpions sont conjurés de la même manière
qu'AK*u ou Samauna, dans les documents du même ordre
déjà examinés. Par exemple : Arrêtes! arrêtez! scorpions,
obéissez! p. i, 1. 8 (pi. CLVII). Je suis Venfani de Phra au
milieu de ses dieux parèdres; éloignez-vous de moi, scor-
pions! p. II, 1. 4 (pi. CLVII et CLVIII).
En page ii, 1. 5, commence un S*enti singulier : Je suis
couché dans mon lit; un accident m'arrive; Je suis ren-
versé au milieu de la nuit et me trouve sur le sol, meurtri,
prononçant le S'enti à haute voix et criant contre les vais-
seaux (veines, artères, nerfs, etc.), comme la voix de Phra,
contre ses dieux parèdres, 1. 5-7 ; suit une série de for-
mules analogues.
Ce papyrus, quoique incomplet, est encore très intéressant
à étudier.
turc, t. IV, New Séries), et E. de Rongé, Étude sur une stèle égyptienne
appartenant à la Bibliothèque impériale (Extrait du Journal asiaiique,
1856, 1857 et 1858), Paris, 1858.
1. Voyez supra, p. [152 du présent volume].
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 161
Planches CLIX-CLXVII
I. 350. Papyrus incomplet écrit des deux côtés et contenant
deux pièces très différentes.
Recto, pi. CLIX-CLXIII. La première pièce couvre les
cinq pages du recto. Des lacunes et des éraillures nombreuses
en rendent la lecture malaisée. Il est néanmoins facile de
reconnaître que ce manuscrit appartient aux temps des Ra-
messides. C'est un hymne adressé au dieu de TÉgypte sous
ses attributions solaires.
Cet hymne est divisé en strophes par des rubriques à
Tencre rouge, dont les formes graphiques sont très diverses.
Comparez par exemple, p. i, 1. 2, 13 (pi. CLIX); p. ii, 1. 10,
20 (pi. CLX) ; p. III, 1. 14, 22 (pi. CLXI) ; p. iv, 1. 9, 12, 21, 26
(pi. CLXII), etc. En page iv, 1. 9 et 12, on lit assez distincte-
ment S'ae ope, composé qui veut probablement dire : Caput,
tête d'écriture, chapitre, et qui est suivi d'un nombre or-
dinal.
Quoiqu'il soit difficile de trouver la môme expression dans
les premiers signes des autres rubriques, il est à remarquer
que les nombres ordinaux suivent une progression régulière,
mais singulièrement arrangée. La première rubrique qui
nous reste porte le n** 6, page i, 1. 6. Comme on trouve le
n* 7, page i, 1. 13, le n^ 8 dans la lacune de la page, le n^ 9,
page II, 1. 2, et le n* 10, page ii, 1. 10, on reconnaît immédia-
tement qu'il manque au papyrus les cinq premières rubriques
et probablement une introduction, c'est-à-dire environ trois
pages.
La division qui suit la rubrique 10 porte le n** 20, page ii,
1. 15; puis l'on retrouve les n^^ 30, 40, 60, 70 et 80; les
n®» 50 et 90 ont disparu avec le bas des pages. A partir du
n* 100, page iv, 1. 9, la progression suit Tordre des centaines
jusqu'à la dernière rubrique, n® 600, page v, 1.5.
BiBL. ÉGYPT., T. X. 11
162 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
Il serait difficile de trouver la raison de cette division
singulière d'un texte égyptien. C'est du reste le premier
exemple que j'en aie rencontré.
L'hymne, par son étendue, mais surtout par Timportance
des notions mythologiques qu'il renferme, est digne d'une
étude sérieuse. On y rencontre sous des formes nouvelles
les attributions ordinaires de la divinité. Par exemple : Le
dieu est le soleil lui-même incarné (littéralement rassemblé
en son corps), p. iv, 1. 13 (pi. CLXII) ; son commencement
date des premiers temps (littér. de la première fois) . Cest
le dieu qui a existé antérieurement ; // n'y a pas eu de
dieux sans lui ; une mère ne Papas nourri, un père ne
l'a pas engendré, p. iv, 1. 9, 10. Dieu-déesse, créé de lui-
même, tous les dieux ont existé dès qu'il a commencé,
p. iv, 1. 11.
Ces deux dernières phrases sont la formule la plus nette
et la plus simple de la théologie égyptienne, telle qu'elle
était enseignée au plus haut degré de l'initiation. Un dieu
unique, investi de la puissance complète de produire, c'est-
à-dire des deux principes, mâle et femelle; il s'est créé lui-
même avant toutes choses et Tarrivée des dieux n'est qu'une
diffusion, une manifestation de ses diverses facultés et de
ses volontés toutes-puissantes.
Verso. La deuxième pièce qui occupe les planches CLIV,
CLV et CLVI, consiste en cinq colonnes d'un registre de
comptabilité, énonçant l'entrée et la sortie de différentes
matières et denrées au Ramesséum, sur la fin de Méchir et
au commencement de Phamenoth de l'an LU de Ramsès H\
Les entrées sont indiquées par le mot Eni, apport, comme
page II, 1. 9 : Apport du Kafen Ramessu-NakH ; p. m, 1. 8
(pi. CLXV), Apports du chef militaire
Les sorties sont notées par le mot Rlai, donné, livré. On
y trouvé aussi le dénombrement plusieurs fois répété des
1. Comparez Mèlanffts èf/jjpiologiqucs, [1" série,] p. 25-28 (C. L.).
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 163
employés du palais, parmi lesquels on distingue les Smatu
et d'autres agents, p. m. 1. 18 (pi. CLXV); p. v, 1. 5 et 16
(pi. CLXVI). Chacun de ces subalternes recevait certains
objets, quelquefois à raison de deux par tête, ainsi que le
montrent les chiffres placés en regard de leurs noms.
Le dépouillement de ces comptes mettrait certainement
sur la voie de faits très importants; malheureusement l'écri-
ture en est très cursive et la multiplicité des mots techniques
qui nous sont inconnus, en rend la traduction fort difficile.
Ils montrent du reste au premier coup d'œil Tordre parfait,
introduit par les anciens Pharaons dans les plus minces dé-
tails de leur administration.
La page vi du verso (pi. CLXVII) contient encore quelques
lignes de compte, et, dans un sens inverse, treize lignes d'un
texte religieux très usé et très difficile à lire.
Planche CLXVI II
L 351. Compte de dépenses faites à la date du 30 Méchir et
des premiers jours de Phamenoth; Tannée n'est pas notée \
Au nombre des parties prenantes, on remarque des servi-
teurs, des ouvriers, un officier militaire, etc.
Ce papyrus a été trouvé à Memphis, joint au suivant L 352,
et avec le Papyrus L 368.
352. Page de compte intitulée : État indicatif des choses
emportées par Vesclaoe du KaCen, Pak^ari (le Syrien*).
Nous verrons en effet, en expliquant le Papyrus L 368, que
cet état concernait un esclave fugitif que son maître faisait
poursuivre.
Le compte est disposé en colonnes. Dans la première à
droite se trouve la dénomination des objets; le nombre est
écrit en chiffres à la seconde colonne; dans la troisième il est
1. Comparez Mélanges ùgyptolofjiqucs^ [1" série,] p. 17-18 (C. L.).
2. Comparez Mélanges cggptologiqties^ [1" série,] p. 18-25 (C..L.).
164 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
réduit en poids uten ' . C'est ainsi que le chiffre 1 vis-à-vis
le premier article devient 20; 1 vis-à-vis le deuxième et le
troisième, 6; 1 vis-à-vis le quatrième, 3 Vî- A partir du cin-
quième inclusivement les chiffres des deux premières co-
lonnes devaient être identiques, et !e scribe s'est contenté
de répéter celui de la cinquième où s'arrête la troisième
colonne.
La dernière colonne est le produit de la multiplication des
chiffres de la deuxième par trois, sauf pour le premier article,
où le multiple est deux. Pour mieux faire comprendre cette
disposition, je transcrirai le quatrième article du compte,
1. 5, en supposant, d'après le déterminatif, que l'objet dont
le nom est éraillé est une espèce d'arme, et en répétant les
mentions du premier article :
Arme 1, faisant poids-uten 3 V2» faisant t'au meial-uten
10 Vf.
Il y a vraisemblablement ici l'indication d'une valeur esti-
mative, et notre Papyrus touche ainsi à l'une des questions
les moins connues du régime économique de Tancienne
Egypte.
Je m'abstiendrai d'étudier ici avec plus de détails les men-
tions du manuscrit; toutefois, je ferai remarquer encore que
le neuvième article, consistant en 17 pièces d'une certaine
étoffe, est évalué en t'au d'étoffe, et donne ainsi pour pro-
duit 51.
Trouvé, joint au papyrus précédent I. 351, et avec le
papyrus I. 368, à Memphis.
Planche CLXIX
I. 353-355. Papyrus magiques, ployés sous un petit volume
et liés avec une ficelle, v. 353 a, 354 a et 355 a. On les
1. J'ai déterminé la valeur de oe poids, Note sur un poids égyptien,
etc.; Reçue archéologique, N. S., 1861, p. 12; il pèse 91 grammes,
[cf. p. 107-114, du présent volume].
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 165
portait sur soi, comme des talismans, d'après les indications
que nous avons trouvées aux papyrus I. 346, 347, etc.
353. Une ligne incomplète de texte hiératique; au-dessous,
figures de diverses divinités et de barques symboliques.
354. Texte hiératique mutilé; au-dessous trois aspics di-
vins, deux yeux symboliques, Isis, Nephthys et Tuoris.
Ces deux papyrus 353, 354, furent trouvés réunis par leurs
liens. Ils constituaient deux talismans, ayant chacun son
objet spécial, mais portés par la même personne.
355. Débris insignifiants d'un papyrus de même espèce.
Planche CLXX
I. 356-359. Autres papyrus magiques, trouvés roulés et liés
avec des cordons de couleur, v. 356 a, 359 a, 356 b-d. Ran-
gée de divinités grossièrement dessinées. Anubis etHoRUs
adorant Tune des formes d'OsiRis; un taureau, un autre
taureau au-dessus d'un scarabée et d'une abeille; Isis,
Nephthys, Thoth, le Bennu et le dieu Aker, représenté
sous la forme d'un vieillard courbé par l'âge. Enfin l'éper-
vier d'HoRUs adoré par Thoth et par un personnage à tète
humaine; des cartouches, dont un porté sur des jambes,
divers animaux symboliques et personnages mythologiques,
Phra, Selk, etc., l'animal typhonien frappé par Neith,
Ptah, Horus, Pak*t, Osiris, Amon, générateur , K*eper,
etc. Set, peint en rouge, est le dernier personnage de la
rangée; le papyrus est de basse époque.
357. Papyrus représentant une fleur de lotus.
358 6. Papyrus contenant des adjurations au principe de
la maladie et de la mort : O toi qui enlèves, n'enlève pas son
cœur; ô toi qui maîtrises^ ne maîtrise pas ses membres, . .,
ne viens pa^ contre lui; ne t' empare pas de ses chairs; ne
fais contre lui rien de nuisible^ etc.
Ce papyrus appartient aussi aux basses époques.
359 6. Papyrus sur lequel sont figurés un scarabée et un
166 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
dieu léontocéphale, que précède le nain mythologique ap-
pelé Nemma.
Planches CLXXI-CLXXVIII
I. 360-367. Lettres missives sur papyrus. Ces lettres, pliées
à plat, liées par un cordon de papyrus et cachetées d'un
sceau de terre glaise, portent une adresse à Tune des extré-
mités du revers. Ces papyrus nous ofifrent la forme, sous
laquelle la correspondance privée était expédiée aux temps
pharaoniques, et c'est là leur principal mérite, car leur
contenu présente généralement peu d'intérêt. Nous allons
les passer en revue.
360. PI. CLXXI. Pour donner une idée complète de ces
lettres, je traduis entièrement celle-ci :
Le sotem Mersuatef pour la satisfaction de sa maîtresse,
la prêtresse d'Isis, Tanur; vie saine et forte; et faveur
d'Amon-Ra, roi des dieux !
Je dis à Phra-Harmachis, à Amon de Ramsès-Meria-
men, à Phra de Ramsès-Meriamen, à Sutek", h très vail^
tant de Ramsès-Meriamen, à tous les dieux et déesses du
temple de Ramsès-Meriamen et à la personne auguste de
Phra-Harmachis (le roi lui-môme, pharaon), puisses-tu
avoir la vigueur, puisses-tu avoir la vie, puisses-tu avoir
la santé/
Avis : En ce moment le chef militaire est en bon étati-
ses hommes sont en bon état; ses enfants sont en bon état.
Ne te préoccupe pas d'eux; ils sont en bon état aujourd'hui.
On ne sait pas ce qui sera demain. Porte-toi bien\
L'adresse écrite au verso est ainsi conçue : Le sotem Mer-
suatef à sa maîtresse, la prêtresse d'Isis, Tanur.
1. Cette phrase nous rappelle le précepte du Vieux-Testament ; Pro-
cerbeSj xxvii, 1 : Ne te canie pas du jour du lendemain, car tu ne sais
pas ce que le jour enfantera (C. L.).
PAPYRUS KGYPTIENS IIIKRATIQUKS 107
Cinq de ces huit lettres ont été écrites par le même scribe
Mersuatef, qui s'est servi de différents cachets pour les
sceller ; aux trois dernières 365-367 l'empreinte du sceau est
le cartouche-prénom de Thothmès III Ra-men-K*eper, au-
dessus d'un scarabée les aîles éployées. Ce cachet de fantaisie
ne signifie rien quant à la date de nos lettres, qui sont bien
moins anciennes que le règne de Thothmès III ; elles datent
très certainement de celui de Ramsès II, et Pentaour, l'écri-
vain de Tune d'elles, 362, peut bien être l'auteur du poème
sur la guerre des Khitas, connu sous le nom de Poème de
Pentaour, depuis la traduction qu'en a publiée M. E. de
Rougé ' .
Planche CLXXIX
I. 368. Ce papyrus' est un rapport officiel, adressé par un
fonctionnaire nommé Afner au prince S'a-em-t'ama, l'un
des fîls de Ramsès II, sur la recherche et la capture de six
esclaves appartenant au prince Atef-amen, lesquels avaient
pris la fuite.
Le préambule de ce document intéressant est usé et illi-
sible, mais les lacunes ne nous privent que des formules
obséquieuses du rédacteur, et de la première ligne de son
rapport dont l'ensemble peut encore être saisi avec exacti-
tude.
Afner expose qu'il s est rendu à Memphis, avec des gens
à ses ordres, 1.3,4; qu'il y fut invité à rechercher six domes-
tiques du prince Atefamen, lesquels étaient au bourg de
SuTENNEN*, 1. 5; qu'il fît parler leurs compagnons; qu'il
1. E. de Rougé, Le poème de Pen-ta-our, extrait d'un Mémoire sur
les campagnes de Ramsès II, Paris, 1856 (C. L.).
2. Comparez Mélanges ègyptologlques, [1" série,] p. 3-13, et la trans-
cription hiéroglyphique de ce texte donnée par M. Chabas (C. L.).
3. Nom d*une vUle située sur le littoral de la Méditerranée, ou peut-
être sur les rives du Nil, en tout cas dans une partie de TÉgypte accès-
168 PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES
traita avec un voiturier, 1. 6; et se rendit à Sutennen, où
il rencontra PiaI, serviteur du capitaine (nom oblitéré),
1. 7; ainsi que Kenhikhopes*ef, serviteur du prince Atef-
AMBN, lesquels lui amenèrent six hommes de leurs hommes,
1. 8, 9 (sans doute pour prêter main-forte); qu'étant revenu
prendre les autres, il en rend compte à son maître en le
pressant de renvoyer devant le juge ceux d'entre eux qui
doivent comparaître avec les hommes, 1. 9-11 (sans doute les
témoins); que provisoirement il les a consignés à Memphis,
1. 11, 12, etc.
Le document donne lieu à des observations importantes
sur le mécanisme administratif de l'Egypte. Les princes du
sang y étaient à la tête des principales branches de l'admi-
nistration, et c'est peut-être en sa qualité de chef de la justice
que le prince S*aemt'ama reçut le rapport d'ApNER. Ce rap-
port n'est point adressé au prince Atefamen, propriétaire
des esclaves, lequel n'avait probablement pas le droit de se
faire justice lui-même. Ainsi le pouvoir des maîtres sur leurs
esclaves était mitigé par des lois, et le juge intervenait même
en cas de vol et de fuite.
Le prince Atefamen, à l'appui de sa plainte, avait dû dresser
des états indicatifs des objets, dont il avait été dépouillé par
ses esclaves fugitifs. Deux papyrus, restés attachés au rap-
port et contenant des comptes, peuvent en effet se rapporter
à cette affaire (voir la notice sur les papyrus 351, 352, p. 16).
Toutefois^ pour admettre cette hypothèse, il faut supposer
que le prince Atefamen était investi à l'époque correspon-
dante, de la fonction de Kat'en, qui représente un grade
militaire assez élevé.
sible par des communications par eau; car on sait d'aiUeurs, da Papyrus
Ânastasi n* 4^ qu'il y avait dans cette ville un dépôt de matériaux
servant À la construction des barques. Voyez Mélanges égyptologiques,
[1" série,] p. 7 (C. L.).
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIÉRATIQUES 169
Il n'y a guère à remarquer dans cette épître que la lon-
gueur du préambule et la surabondance des formules de
pure politesse. Cependant l'observation philosophique sur
rincertitude du lendemain est un trait curieux. Elle se re-
trouve dans d'autres lettres.
361. PI. CLXXII. Lettre du sotem S'esneberier au sotem
Patar. La qualification sotem signifie à la lettre obéissant,
docile, complaisant; mais elle pourrait correspondre à
quelque fonction de scribe subalterne, de secrétaire par
exemple.
362. PI. CLXXn. Lettre infidèle Pentaour au fidèle
Pak'et. L'épithète est ici kos, mot qui admet le sens^rfé/e,
dévoué, mais qui de môme que sotem pourrait désigner une
fonction.
363. PI. CLXXin. Lettre du sotem Mersuatefau sotem
Sebut
364. PI. CLXXIV. Lettre du sotem Merima à la prêtresse
d'Ammon, Hathor.
L'adresse porte le nom d'un destinataire différent. Peut-
être la lettre devait-elle passer en mains tierces.
365. PI. CLXXV. Lettre du sotem Mersuatefà une per-
sonne dont le nom est illisible. L'adresse ne porte que le
nom du destinataire.
366. PI. CLXXVI, CLXXVn. Lettre du sotem Mersuatef
à la prétresse d'Ammon, Rannu.
367. PI. CLXXVIII. Lettre du sotem Afma<e/'(sans doute
le même que Mersuatef^) au prince Ramessu-ma-Ptah.
Il est digne de remarque que l'écrivain n'emploie vis-à-vis
de son royal correspondant d'autres formes de politesse, que
celles dont il s'est servi à l'égard de son égal Sebut ,
dans la lettre 363, pi. CLXXIIL II termine par le simple
nefer senb-ek, porte-toi bien.
L'adresse ne porte que le nom du prince destinataire.
1. Ce nom signifie diligit eum pater.
170 PAPYRUS KGYPTIKNS HIKRATIQUF.S
Planche CLXXX
I. 369. Papyrus écrit des deux côtés, d'une écriture confuse
et très usée. Il contient une communication épistolaire,
contenant des conseils ou des ordres. On peut en traduire
un petit nombre de passages dont Tenchaînement reste in-
certain .
Ce manuscrit est du même type graphique que le suivant,
avec lequel il a été trouvé.
Planches CLXXXI-CLXXXII
L 370. Lettre du scribe Thothmès, attaxihé au grand K^er
(quartier des tombes royales à Thèbes) au scribe Butha-
amen. Le papyrus, dont l'écriture rappelle celle du papyrus
Abbott* , contient une communication officielle, dans laquelle
il est question du service des Mat'aiu*, milice que nous
savons avoir été chargée de la police et de la garde des
tombeaux.
L'écriture est confuse, h&tive et usée en de nombreux
passages. Aussi la tâche du déchiffrement de ce manuscrit,
sans être impossible, présente de grandes difficultés.
Planches CLXXXIIl-CLXXXIV
I. 371. Deux pages, Tune au recto, l'autre au verso, d'une
bonne écriture de l'époque de Ramsès II, ou de l'un de .ses
successeurs immédiats. Ce petit papyrus est l'un des plus
curieux qui existent. Il consiste en une épître déprécative,
adressée par un homme veuf à son épouse défunte, à la-
1. Pablié dans les Select Papyri in the Hieratic character from the
collections ofthe British Muséum, Part II, pi. I-VIII (C. L.).
2. Voyez, sur les Mat'alu, Mélanges ègyptologiques, [1" série,] p. 49
et 53; Papyrus I. 348, p. vi, 1. 5 (pi. CXLVIII). — (C. L.).
PAPYRUS ÉGYPTIENS HIKRATIQUFS 171
quelle il donne le nom de K^u {esprit) parfaite et vivante.
On sait que quelques-unes des prières et les cérémonies
du Rituel funéraire avaient pour objet de faire attribuer
aux défunts ces qualifications essentielles à leur bonheur
d'outre-tombe. L'époux se plaint des mauvais procédés de
l'épouse défunte, dont, à ce qu'il paraît, la mort ne l'a pas
suffisamment débarrassé. Il l'adjure au souvenir des bons
procédés qu'il a eus pour elle, pendant tout le temps de leur
union, et rappelle quelques détails biographiques favorables
à son thème.
L'écriture est brouillée et de plus en plus négligée vers la
fin. Beaucoup de détails échappent à mes premières investi-
gations .
On sait que les K*us, ou morts revivifiés, se comportaient
quelquefois comme les revenants et comme les esprits pos-
sesseurs. C'est probablement sous l'une de ces formes que
l'épouse venait tourmenter son mari.
On ignore le lieu où fut trouvé ce singulier manuscrit.
Il provient de la collection Anastasi. D'après les détails
conservés dans l'inventaire, on voit qu'au moment de sa' dé-
couverte, il était attaché à une statuette en bois, D. 132
(V. pi. XXIV) représentant, comme on doit s'y attendre,
une femme, non pas avec les attributs habituels des statuettes
funéraires, mais avec la toilette et la coiffure des dames égyp-
tiennes. C'est le portrait de l'épouse. Une légende, dont les
premiers mots seuls sont conservés : Dit pour VOsiris [dé-
funte) Kena , nous ofitre le commencement de son nom.
Ce manuscrit clôt dignement cette série des papyrus du
Musée de Leyde.
Chalon-sar-Saône, 15 octobre 1861.
LETTRE
A M. L'ÉDITEUR DU JOURNAL THE LITERARY GAZETTE
SUR QUBLQUBS
SINGULARITÉS DE L4 MÉDECINE ÉGYPTIENNE»
Chalon-sur-Saône (France), April 10, 1862.
Sir, — The f riendly reviewer who lately introduced my
Mélanges égyptologiques to the readfers of the Literary
Gaaetie^ bas paid his peculiar attention to the dissertation
in which I explained the contents of a papyrus, relating to
Egyptian therapeutics, existing in the Berlin Muséum. He
remarks that this treatise does not give a very high idea of
the médical science of the Egyptians. To this opinion I agrée
willingly, as far as my extracts are concerned; but I may
be allowed to observe, that thèse extracts are only an unim-
portant part of this document, which moreover is not com-
plète. Ite commencement is lost, and we bave no means to
guess the importance of the wanting portion. Also, I must
confess that my citations were designed to excite curiosity,
rather than to illustrate the science of the Egyptians. Con-
sequently I made choice of oddities, and it is only strict
justice to defer deciding the question until more of the
matter is brought to light.
1. Pablié dans The Literary Gajsette de Londres, n* 199 (2359), N. S.,
le 19 avril 1862.
174 LETTRE SUR QUELQUES SINGULARITÉS
Sho.uld our confidence in the value of the old Roman
therapeutics be proof against M. P. Cato's long chapter on
the marvellous properties of cabbages, it would certainly
be borne down by the recipe against the excoriations caused
by excess of walking, or the strange spells by which the
adversary of charms and conjurations restores limbs out of
joint or fractured bones.
Although, according to Pliny's testimony, this rough
médical System, in which the simplest rules of hygiène are
not to be looked for, lasted six centuries, after which never
did the Senate and people enjoy such perfect health, every-
body will allow that we do not find there any superiority
to the Egyptian medicine. Pliny's statement of the long
duration and efBcacy of domestic medicine, is much like a
remote écho of the rude Censor's inveterate spite against
Greek science. He had denounced, as their worst présent,
the introduction of their physicians, who, he says, « hâve
sworn to kill ail barbarians with their medicines ». But
even in his time Greek medicine was slowly making its
way into Rome, and finaily in the time of Pliny reigned
undisputedly there. The progress of luxury and the excesses
of sensualism either had shaken the rude bodily constitu-
tions of the old Romans, or given rise to diseases unknown
beforc; an additional store of médical assistance became
neccssary, and the Galenic therapeutics usurped the place
of domestic médecine. This was undoubtedly a great step
in the way of progress.
Nevertheless, innumerable additions and absurd prescrip-
tions disfigure the imperfect science. Judged from this point
of view, the whole System would not suggest a more favou-
rable opinion than was the case with my extracts from the
médical papyrus. I dare assert no ridiculous practices will
be found in the Egyptian papyri that are not surpassed in
the Galenic therapeutics.
The passages I hâve translated in my Mélanges égypto-
DE LA MÉDECINE ÉGYPTIENNE 175
logiques are only a part of what I hâve been able to read
in the médical papyrus. At the risk of damaging the opinion
of your readers respecting Egyptian medicine, I pay Iiere
a fresh tribute to mère curiosity, in the citation of some
more prescriptions.
We must suppose there was in ancient medicine a branch
of copropathy, as we hâve now homœopathy, At least this
hypothesis would explain the reason why we fînd nearly
ail disgusting substances used as médicaments. No human
or animal déjections were spared, and one shudders at the
idea of such eatables or drinks as were cooked with thèse
drugs, and prescribed for many cases. In the papyrus,
however, animal products are exclusively concerned, and
the remédies are reserved for extemal use. The Egyptian
doctors probably had not experienced, like Dioscorides, the
eflicacy of the « fîmum caprese, suis sylvestris, vel canis, in
)) vino potum, ovis et asini in aceto, ciconiso in aqua », etc.,
and did not coïncide with Asclepiades, who, it is said
« stercore utitur non modo medicamentis quse foris impo-
» nuntur commiscens, sed iis quoque quse intro in os su-
)) muntur ». But the delicacy of the Egyptian physicians
in this respect did not extend so far as to spare their
patients' olfactory organs. Mixtures, including some of thèse
unsavoury drugs, were burnt in fumigations (suffitio) to
perfume aching limbs. Tlie word kapU, ray learned friend
Mr. Birch lias shown, really means suffire, suffumigare,
instead of referring to active topics or blisters, as 1 hâve
conjectured in my Mélanges.
I am unable to make out tlie nature of the ailments thèse
fumigations were supposed to allay, but the recipes are
really singular enough. I give hère a translation of six of
them, preserving the original Egyptian name I cannot iden-
tify : -
« 1. iCAe^planta, ... (a /aca/ia) in septem pilulas reducti,
176 LETTRE SUR QUELQUES SINGULARITÉS
» igné usti, hesauAiqnore et urinà hircinA extincti; hoc
)) suffire hominem.
» 2. iîCAei-planta ; besau-uru (a minerai); sap^a-lapis;
» adeps caprinus ; ad ignem apponere et suffire.
» 3. Mel, vinum palmeum, saL urina hircina, stercus asi-
» ninum, stercus felinum, stercus suillum, a/î/c-herba, khet-
» planta; pinsere in une et suffire.
» 4. BesaU'Uru, saptuA^pis, stercus leoninum et tigrinum,
» stercus MM?a-dorcadis, stercus AraAes-dorcadis ; stercus
» ciconianum; suffire.
» 5. Pedes/)a^{~avis, pilusasininus, stercus hirundineum,
» cornu cervi ; suffire.
» 6. Stercus felinum, stercus crocodilinum, stercus hirun-
» dineum, cornu cervi; suffire. »
Thèse recipes are ail contained in the same page of the
papyrus, and none of the same répulsive drugs appear in
other passages, except one which relates to the prognosti-
cation of future maternity. Among the forty animais cited
by Pliny for their contributions of this kind to Roman
therapeutics, we do not fînd lions nor tigers, probably
owing to their scarcity; but ail the others are in his list;
and the crocodile's produce, a precious cosmetic of the
mundus muliebris, is said to hâve been the object of varions
adultérations.
Another drug used by the Romans for many cases was
the crusty callosity on the skin of horses « calli qui equorum
» cruribus nascuntur, lichenes equorum ». The same appear
in our papyrus in a mixture for ointment. Galen recom-
mends them « ex vino aut mulso poti ». The blood, flesh,
bones, skin, hair^ etc., of a great number of animais also
supplied their quota of médicaments. The papyrus mentions
a few of thèse substances. The lizard, for instance, figures
in two recipes, one of which runs thus : — « A lizard having
» its belly filled with cedar-oil, seasoned with sait; dress
» the head with it; do the same for ail aching places, in
DE LA MÉDECINE EGYPTIENNE l?"?
» every bone and every limb. » In Dioscorides the lizard is
a remedy for the scorpion's venomous bite, which our pa-
pyrus cures with a fumigation of three minerais, two vege-
tables^ and goat's grease.
Certainly it would be more useful for science to illustrate
the question of Egyptian medicine in its serions character,
instead of looking for trifles. But the task is far from being
an easy one. We hâve no guide to détermine exactly the
nature of the immense number of vegetables, minerais, and
liquors which are prescribed for médicaments to be boiled,
infused, or ground together. In each recipe are generally
comprised several substances at once ; in no case is a single
substance indicated separately, while many mixtures con-
tain from five to twelve, and even sometimes more. This
goes far to contradict the statement that the Egyptians only
made use of a few médicinal ingrédients. The names of
diseases are not less perplexing for the translater, the Coptic
having not preserved those mentioned in the papyrus^ ex-
cepting perhaps fever, muton. Some assistance will perhaps
be got from the demotico-greek papyrus, but it will require
a long and tiresome study.
Nevertheless, we can state some facts arising from the
plainly intelligible passages of the médical papyrus. For
instance, the use of potions, embrocations, solid médica-
ments to be eaten, ointments, frictions, topics and fumi-
gations. Clysters also were commonly used, eVen at the eve
of historical times in Egypt. No passage of the manuscript
refers to blood-letting; but this circumstance is not a proof
that the practice was unknown.
In some cases sweating was provoked by means of fumi-
gations ; draughts or eatable drugs for vomiting or purging.
Severe diet was also prescribed af ter médication ; so was
a moderato exercise. « Let him drink, » says the text « and
make a moment of going and coming ». Sometimes the sick
person was recommended to remain abed or to stand up
BiBL. ÉGYPT.» T. X. 12
178 LETTRE SUR QUELQUES SINGULARITÉS
while taking medicines. Detailed instructions are given on
the proportion of varions médicaments, the order in which
each ingrédient was to be introduced, the successive boilings
and decantings, the number of the necessary vases, etc.
Some medicines were to be drunk at once, others by drops;
jnilder medicines were especially made use of for children.
Summer and winter sometimes required différent treat-
ments. Prescriptions were generally made for four consé-
cutive days, but in some cases remédies are said to efifect
the cure fort kwit h. Wine, milk, grease, honey, sait, salt-
petre, incense, vegetable and animal oils in various combi-
nations, were of fréquent use in Egyptian as well as in
Roman therapeutics.
On the whole, we are not authorized by any solid reason
to pronounce that the médical science of the Egyptians was
below the level of the ancient therapeutics of the Greeks.
We must bear in mind that the twenty-three pages of the
Berlin papyrus, and a few recipes existing in another hie-
ratic manuscript (I. 345, Leyden Muséum), form up to this
day our whole stock of information. This cannot be regarded,
even if fully understood, as a complète instalment of the
knowledge of the Egyptians in medicine. But those precious
sheets speak to us of the state of this science nine centuries
before Hippocrates wrote his treatises; and one of the sec-
tions of the médical papyrus is ascribed to a much earlier
period, i. e. the timc of Athothis, the son of Menés. I ven-
ture to say very few written records of antiquity are more
worthy of attention. They are moreover a source of lexico-
graphical discoveries, as several newly-observed w^ords
show hère their real meaning. Among those that were
unknown before and hâve their exact correspondents in
Coptic, I can cite : — jaiot, sal; hott, farina; no-rr, pin^
acre, molere; ©au, pulcis, in pulcerem conterere; qore,
sudor; T«^q, guttula; «ot^oTc^ lacerta,
A great many others, which it would be too long to enu-
DE LA MÉDECINE ÉGYPTIENNE 179
merate, having also direct Coptic derivatives, are already
found in our glossaries, and are in no want of the further
confirmation of tbeir meaning arising from our médical
texts.
Should the opponents of ChampoUion (if there be any
existing now) condescend to examine closely the vast store
of proofs we are now able to présent in support of this great
man's System of deciphering the Egyptian hieroglyphics,
they would inevitably give way beforo évidence. The school
of wilfully blind unbelievers, headed by Klaproth, has
vanished in France. It is too late now for archseologists to
criticize our results without giving due attention to the
bulk of the Egyptologists' labours, and pointing out «the
alleged fundamental unsoundness of so many translations
of Egyptian texts now in the hands of ail savants devoted
to philological researches.
LETTRE
A M. LE DOCTEUR SCHNEPP
Secrétaire de rinsUtut égyptien
SUR LA LONGÉVITÉ PRÉTENDUE DES ÉGYPTIENS
ChaloD-sur-Saône, le 10 octobre 1862.
En mars dernier, me conformant à une indication trouvée
sur le Bulletin, j'ai fait remettre à M. Lecierc, libraire à
Paris, dix brochures formant Tensemble des publications
antérieures dont je possédais encore des exemplaires. J'espère
que M. Leclerc les aura fait parvenir à l'Institut égyptien.
Par l'entremise de M. l'ingénieur Sciama, directeur du
Canal de Suez, j'ai l'honneur de vous adresser encore pour
la même bibliothèque :
!• Note sur une scène mystique peinte sur un sarcophage
égyptien du Musée de Besançon;
2* Les Inscriptions des mines d'or, în-4*, avec deux
planches.
Permettez-moi, Monsieur, de vous dire qu'à mon avis,
vous êtes dans le vrai quand vous révoquez en doute la lon-
gévité des anciens Égyptiens. Aucun document original ne
nous autorise à penser que, sous ce rapport, les générations
actuelles soient moins favorablement partagées que celles
qui ont vu construire les pyramides. Il ne faudrait pas juger
1. Cf. Bulletin de l'Institut Égyptien, l"* série, 1862-1863, p. 62, l'ana^
lyae de cette lettre.
182 LETTRE SUR LA LONGÉVITÉ DES ÉGYPTIENS
de la durée de la vie chez les anciens Egyptiens d'après les
inscriptions funéraires de quelques sujets de choix, tels, par
exemple, que Bak-en-Khons, de M. Devéria. On sait que
les inscriptions romaines de la Numidie mentionnent fré-
quemment des centenaires. On y rencontre notamment une
femme de cent quinze ans et une autre de cent trente-deux
ans. Ces existences prolongées démontrent la salubrité du
pays, mais on n'en conclut nullement que la vie humaine
fût alors dans des conditions différentes de celles de nos
jours.
Les textes égyptiens nous livrent au surplus un renseigne-
ment assez précis sur le sujet qui m'occupe. On y trouve,
en effet, assez fréquemment l'expression de vœux formés
pour une existence de cent dix ans. Pour un motif qui n'est
pas encore connu, le nombre 11 et ses multiples étaient d'un
usage fréquent, comme chez nous celui de 12, malgré la
série décimale des chiffres. Les Égyptiens demandaient à
vivre cent dix ans, de même que de nos jours on parle d'un
siècle comme du terme le plus long de la vie probable. Le
premier exemple de cette espèce de souhait se rencontre au
Papyrus Prisse, le plus ancien manuscrit connu, et cet
exemple y est rapporté à propos d'un fils du roi Assa, qui
appartient à l'une des premières dynasties. D'autres cas se
rencontrent dans des monuments de l'époque des Améno-
phis et des Ramsès. Le savant M. Goodwin, qui a fait la
même observation [Parthénon, 12 juillet 1862), rappelle
avec raison que l'âge de cent dix ans, attribué par l'Écriture
au patriarche Joseph, mort en Egypte, représente, au point
de vue égyptien, la limite de faveur de la vie humaine,
tandis qu'au point de vue hébreu, cet âge était inférieur à
celui des autres patriarches, même à celui de Moïse, qui,
né plusieurs générations plus tard, vécut encore cent vingt
ans.
Veuillez agréer, Monsieur et savant collègue, l'assurance
de mes sentiments affectueux.
/
LES INSCRIPTIONS RELATIVES AUX MINES D'OR
DE NUBIE ^
Dans le troisième volume des Mémoires de la Société
d'Histoire et d'Archéologie de Chalon-sur-Saône', j'ai publié
la traduction commentée de diverses inscriptions gravées
sur les murs du temple de Radesieh. A la fin de ce travail,
je rappelais la dissertation de M. S. Birch sur un autre texte
de sujet analogue ' et paraissant se lier à ceux de Radesieh
de la manière la plus directe.
En rapprochant mon mémoire de celui de mon savant ami,
le lecteur pourrait se former une idée assez complète de l'en-
semble des renseignements historiques et géographiques
fournis par les monuments en question. Mais, d'une part,
l'édition du troisième volume des Mémoires de la Société
de Chalon-sur-Saône est à peu près épuisée aujourd'hui, et,
d'un autre côté, le travail de M. Birch, inséré dans le journal
scientifique anglais The Archœologia, est à peine connu en
France, en dehors d'un petit nombre de personnes. Il ne sera
donc pas inutile de reprendre en entier ce sujet intéressant,
en publiant, pour la première fois en français, la traduction
de l'inscription dont s'est occupé M. S. Birch, ainsi qu'une
nouvelle copie du texte original de cette inscription.
1. Extrait des Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de
Chalon-sur-Saône, t. IV, p. 437-472, et pabiié à part chez Benjamin
Daprat.
2. Cest le mémoire publié au t. I, p. 21-68 de ces Œucrcs de Chabas.
3. Upon an historical tabiet of Ramses II, Archœologia, vol. XXXIV,
p. 357.
184 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE
Tel est le plan du travail que j'entreprends aujourd'hui
et qui forme une suite de la série d'études égyptologiques
que j'ai commencées dans les Mémoires de la Société.
Sept ans se sont écoulés depuis que j'ai mis la dernière
main à mon mémoire sur Une Inscription historique de
SétiJ^^. Pendant cet intervalle, la science a considérablement
progressé, et nous avons pénétré bien plus avant dans la
connaissance du mécanisme des hiéroglyphes. Il nous reste
peu de chose à faire pour ce qui concerne la langue en usage
à la grande époque pharaonique correspondant aux six pre-
mières dynasties du Nouvel Empire. Mais nous avons encore
à vaincre beaucoup d obstacles pour l'interprétation de
l'idiome spécial des écrits qui datent de l'Ancien Empire.
La domination des Pasteurs et le contact permanent des
races sémitiques conquérantes ou conquises paraissent avoir
influé assez notablement sur la langue égyptienne. Des mots
et des formes grammaticales tombèrent en désuétude;
d'autres y furent substitués sous l'influence de ces relations
nouvelles. Plus tard, les rapports de l'Egypte avec la Grèce
et la domination des Lagides donnèrent lieu à de nouvelles
modifications, qui portent principalement sur le système
graphique, et c'est encore un des points qui réclament au-
jourd'hui des études spéciales. En définitive, les travaux qui
ont pour objet l'explication analytique des textes égyptiens
continuent à mériter tout^ l'attention des disciples de Cham-
poUion. C'est à la multiplicité de ces travaux et à leur prompte
divulgation que sont subordonnés les progrès qu'il nous reste
encore à accomplir.
I
l'or de NUBIE ET d'ÉTHIOPIE
Pendant sa splendeur, tant de fois séculaire, l'Egypte fit
une prodigieuse consommation d'or. Sans recourir au té-
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 185
moignage d'Hérodote, qui nous représente les prisonniers
éthiopiens liés par des chaînes de ce métal^ nous connaissons,
par des renseignements puisés aux textes originaux, l'emploi
abondant qu'on en faisait pour l'ornementation et l'ameu-
blement des temples et des palais : portes incrustées d'or,
sièges d'or, couronnes d'or, colliers d'or, etc., sont men-
tionnés dans une foule de textes, et les sables de l'Egypte
nous ont rendu un grand nombre de ces objets précieux.
Sur la fin de l'Ancien Empire, les coffres funéraires étaient
entièrement dorés, et vers le commencement du second les
pharaons firent revêtir d'or leurs pylônes et leurs obélisques.
Nous voyons aussi l'or jouer un rôle important dans les
munificences royales ; des colliers d'or récompensaient les
actions d'éclat et constituaient une espèce de décoration
honorifique. Mais l'or était aussi distribué sous forme d'an-
neaux, d'armes, de chaînes, etc. Que Von donne beaucoup
d'or au fidèle Hor-Khem^ dit Séti I" dans une inscription
encore inédite. Un autre monument nous montre l'adorateur
du soleil rayonnant, Khou-en-Aten, donnant à ses esclaves
l'ordre de charger d'or un ofl5cier nommé Méri-Ra; l'expres-
sion du monarque est pittoresque :
Qu'on lui mette Cor au cou, par derrière, aux pieds,
puisqu'il a obéi aux instructions du roi en toutes choses \
Dans le tableau qui accompagne ce texte, on voit des ser-
viteurs apportant à Méri-Ra un grand nombre de colliers et
d'anneaux d'or. L'or d'échange était disposé sous cette
dernière forme, chaque anneau étant probablement évalué
d'après son poids.
L'Arabie et diverses contrées de l'Asie furent de bonne
heure mises à contribution pour la fourniture de ce précieux
métal; mais la Nubie et surtout l'Ethiopie en formèrent les
sources principales. Dès le règne d'Amenemha P', ainsi que
1. Denkmàler, Abth. III, 97 a.
186 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE
le prouve la stèle du Musée britannique citée par M. Birch \
les lavages d'or de Nubie étaient déjà établis et régulière-
ment exploités. Sous Osortasen I®', des expéditions militaires
en Ethiopie amenaient au pharaon le minerai d'or de ce
pays*. Aux princes de Kusch ou d'Ethiopie, fonctionnaires
de l'ordre le plus élevé, incombait le devoir de veiller au
maintien de Timportation de l'or provenant des contrées
situées au midi de l'Egypte, et l'un de leurs titres habituels,
^j , intendant des pays de l'or*, caractérise parfaite-
ment cette fonction.
Dans les listes de tributs et sur les comptes des temples,
l'or de Kusch est mille fois cité. Celui de Nubie paraît avoir
été nommé or de Koptos, d'après le nom de la ville où abou-
tissaient les routes les plus suivies du désert* et dans laquelle
était d abord transféré le produit des diverses mines de la
localité.
L'exploitation d'or à laquelle se réfèrent nos textes est
l'une de celles qui fournissait cet or de Koptos; elle avait
son siège dans l'une des chaînes de la région de petites mon-
tagnes qui commence à peu de distance du Nil et s'étend
jusqu'à la mer Rouge, au voisinage de la montagne des Éme-
raudes. Sur cette chaîne, à 24 heures de course de chameau,
depuis Radesieh, se voient les ruines d'un temple, auquel on
a donné le nom inexact de temple de Radesieh ; la localité
porte aujourd'hui le nom de Wady-Abbas; il est probable
que l'une des stations de la route de Koptos à Bérénice en
était très voisine. Il existe du reste dans le môme désert
d'autres ruines du môme genre, notamment dans le Wady-
Ghadir, le Wady-Sakeita, etc.
1. S. Birch, loco laud», p. 376.
2. Denkmàler, II, bl. 122, i. 11.
3. Voyez Brugsch, Géographie; ChampoUion, Notices manuscrites,
[t. 1,] p. 137, etc.
4. Voyez mon mémoire Sur un poids égyptien^ Reçue archéologique,
2* série, t. III, p. 16; [cf. p. 107-114, du présent volamej.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 187
II
SÉTI !". — LES INSCRIPTIONS DE RADESIEH
Le temple, auquel nous conserverons le nom de temple
de Radesieb, se compose de deux chambres dont les murs
sont décorés d'inscriptions et de bas-reliefs que M. Lepsius
a publiés dans le grand ouvrage de la Commission prus-
sienne'. Je ne reviendrai pas ici sur la description que j'en
ai donnée dans mon premier travail, non plus que sur la
traduction de tous les textes, bien que cette traduction puisse
aujourd'hui être améliorée dans quelques passages. Je me
bornerai à reproduire la version du premier de ces textes,
le seul qui ait directement trait à la fondation du temple et
de la citerne :
« (Lîg. 1). L'an IX, le 20 d'Épiphi, sous le règne de
» Sétil*'*, vivant à toujours.
)) Ce jour-là, le roi s'occupait des contrées situées du côté
») des montagnes; son cœur voulut (lig. 2) voir les carrières
» d'où l'or est amené. Lorsque le roi y montait avec les
» savants des cours d'eau , il fit une halte sur le chemin
» pour converser tacitement avec son cœur; il dit : Point do
»> chemin sans eau! C'est comme un lieu (lig. 3) où les voya-
» geurs succombent par le dessèchement de leurs gosiers.
» Où serait l'endroit qui pût éteindre leur soif? le pays
» (d'Égt/pte) est éloigné, la région (déserte) est vaste.
» L'homme pris par la soif s'écrie : Terre de perdition! Ils
» viennent (lig. 4) s'acquitter envers moi de leurs obliga-
» tiens; je ferai pour eux l'action de les faire vivre. Ils
» rendront un culte à mon nom dans la suite des années ;
1. Denkmàler aus /EgypL und jEthiop., Abth. III, bl. 139, 140 et 141.
2. Je passe les titres da pharaon, qui nous intéressent peu.
188 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE
») ils viendront, et leurs générations à venir viendront aussi
)) comme charmées par moi, à cause de ma puissance
» (lig. 5)-
» Lorsque le roi eut dit ces paroles en son cœur, lui-
» même, il s'éleva dans le pays, cherchant un lieu pour y
» faire un sanctuaire auguste y contenant un dieu, pour lui
» rendre le culte et lui adresser les prières. Il lui plut de
» rassembler des ouvriers (lig. 6) travaillant la pierre pour
» établir une citerne sur les montagnes, dans le désir de
» soutenir le défaillant, en lui fournissant de Teau fraîche
» au temps de la chaleur, en été\ Alors il fonda ce lieu au
» grand nom de Ramamen* (lig. 7). L'eau y vint en grande
» abondance, comme à l'abîme (du Nil) de Kerti d'Éléphan-
» line.
» Sa Majesté dit : Dieu a exaucé mes prières, l'eau est
» venue à moi sur les montagnes par les dieux; la route qui
)) en manquait est rendue excellente pendant mon règne
» (lig. 8), bienfait des pâturages du pasteur. Le roi double
» la largeur de la terre toutes les fois qu'il étend les bras
» {lacune)
» 11 convient à mon cœur, par l'ordre de dieu, de faire
» établir une ville et un sanctuaire (lig. 9) auguste au mi-
» lieu d'elle, une ville contenant un temple; et je construirai
» le sanctuaire, en ce lieu, aU grand nom de mes pères les
» dieux, qui ont rendu stables mes œuvres et prospère mon
» nom circulant parmi les nations. Alors Sa Majesté or-
» donna (lig. 10) qu'il fût donné des ordres au commandant
» des maçons royaux, qui était avec lui, et aux sculpteurs
)) divins; il fut fait dans une coupure dans la montagne un
» temple ainsi (lacune); on plaça le dieu Phra dans
)) son sanctuaire, Ptah et Osiris dans sa grande salle; Horus,
1. Dans ses fructueuses recherches sur les noms des divisions de
Tannée égyptienne, M. Brugsch a cité les derniers mots de ce passage.
2. Prénom royal de Séti I".
LES Inscriptions des mines d*or de nubîe 189
» Isis et Ramamen*, comme dieux parèdres (lîg. 11), dans
» ce temple. Lorsque le monument fut achevé entièrement
» et exécutées ses peintures, le roi vint pour adorer ses pères
)) les dieux. »
Cette traduction comprend quelques passages dont le sens
m'avait échappé, et modifie sur un petit nombre de points
la version donnée dans mon premier travail. Comme ces dif-
férences n'altèrent en rien les résultats historiques qu'on
peut tirer du texte, et que les discussions philologiques éten-
dues n'entrent pas dans le plan de cet article, je me dispen-
serai de justifier les nouveaux sens que j'adopte. Mais je crois
devoir entrer dans quelques détails à propos d'un passage
qui soulève une question géographique intéressante. Je veux
parler de la phrase dans laquelle Séti !•' dit que l'eau afflua
dans sa citerne, comme h Vabîme de Kerti d'Êléphantine:
,.§Q .v^? 11 \> , TPEH kerti ABU.
UX <=>\\0 I J Jl CW)
On rencontre une indication pareille au chap. cxlix du
Rituel, à propos de la répion de ^ Q^X©, ker, qui est le
quatorzième et dernier, , aï, décrit par ce chapitre. Le
texte semble dire que, de ce point, le Nil redescend jusqu à
Tattu, ville que M. Brugsch identifie avec Mondes, mais
que, dans tous les cas, il faut chercher dans la Basse-Egypte.
? Il \>®>ABU, Éléphantine; ^ Q^o,keroukra; ^^ ,
KER-Ti, ôt Tu ^ , TATTU, sout dcs poiuts importants pour
la mythologie. Ils sont liés les uns aux autres par leurs
mythes et leurs cultes locaux. Le chap. cxlix du Rituel, à
l'endroit cité, dit qu'il y a dans le pays de ker (ou krau)
un serpent^ au kerti d'abu, à la surface du tpeh du Nil,
et que ce serpent vient avec lui, ce qui me semble signifier
qu'il suit le cours du NilV
1. Le roi lai-môme désigné par son prénom.
2. Todtenbuch, chap. cxlix, 60 à 62.
190 LES INSCRIPTIONS DES AflNES D*OR DE NUBIE
OU o. KER, est, je crois, le copte ^is^'K, fora-
rnen, cucea. Ou peut aussi le comparer à npoc, circulas,
annulas; yp, creuser; h'h}, rotunduSj xotX-à;, trou creusé
dans la terre. Il est p^rlé dans les textes de certaines
retraites occupées par les dieux et nommées ker*, que les
vignettes représentent quelquefois sous la forme de cercles.
Ce sont peut-être des puits, des trous, des cavités. Les dé-
funts devaient connaître ces mystérieuses demeures*.
Quant au mot ^,8 Q, tpeh, qui n'a pas de correspondant
en copte, il possède certainement une signification analogue
à KER. On le trouve désignant le trou du serpent', le logis
secret d'un dieu*, le fond des puits funéraires, etc.*. Les
TPEHU d'Hapi, c'est-à-dire du Nil, sont maintes fois cités
dans les textes*, et ces retraites inaccessibles, dans lesquelles
le dieu était supposé faire sa demeure et d'où il faisait jaillir
ses ondes bienfaisantes, étaient figurées dans les temples
par des châsses symboliques également nommées tpeh. Dans
le bel hymne au Nil du Papyrus Sallier II, document si
digne d'une étude attentive, se rencontrent deux passages
extrêmement intéressants sur ce sujet. Le premier, si j'en
comprends bien l'intention, nous prouverait que les initiés
aux plus hauts mystères de la science sacrée étaient bien
loin de confondre la divinité avec les images et les symboles
qui la représentaient dans les temples :
1 . Voyez mon Hymne à Osiris, Reçue arclièologiqiie, IV année,
p. 197, note 4 [cf. t. I, p. 120, n. 4, de ces Œuvres]; aussi Todtcnbuch,
eh. Lxxiv, 1; cxxxvi, 2, etc.; Champollion, Monuments de VÈgypie^
pi. CCLXVl.
2. Sharpe, Et/t/piian Inscriptions, série II, pi. XIV, 5 : Voslrion^
Zciïio connaît les dousc portes des douze kers de cette rille.,Cf. Tod-
tenhuch, chap. cxxvii, 8.
3. Ghampollion, Notices manuscrites, [t. 1,] p. 467, etc.
4. Todienbuch^ ch. lxvii, 1; cxxv, 32.
5. Brugsch, Monuments de l'Érjypte, pK III, 1. 12.
6. Par exemple, dans les passages étudiés, et Todtenhiich, cb. cxxix,
1 ; Papyrus Sallier IV, pi. IX, lig. 9, etc.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE 191
(( On ne le taille pas en pierre; dans les statues auxquelles
)) on pose la double couronne (le pschent), on ne l'aperçoit
» pas ; on ne le façonne pas ; on ne lui rend pas d'hommages ^ ;
» on ne le place pas dans les coffres mystérieux; on ne con-
» naît pas le lieu où il est; on ne le rencontre pas dans des
') TPEHU peints ; pas de demeures pour un aussi grand que
j) lui, etc. ' »
Le zélé adorateur d'Hapi en fait ainsi le Deus ignotus,
qu'on ne peut ni représenter, ni définir, ni renfermer. Il
termine son hymne par le second passage dont j'ai parié :
Nil de V inondation! A toi les oblationSj à toi les sacri-
fices de bétail; à toi sont célébrées les grandes panégyries ;
à toi sont immolés les volatiles, livrés les quadrupèdes et
offerts les holocaustes. Les offrandes à chaque (autre) dieu
sont comme faites à Hapi. On a fait à Hapi des tpehu
dans ThèbeSj (mais) on ne reconnaît pas son nom sur la
porte : le dieu ne parait pas en personne; vaines (sont) les
figures*.
On s'aperçoit aisément que riiiérogrammatc a choisi le
dieu Nil comme type absolu du dieu unique qui formait le
point fondamental de la doctrine. Quelle que fût la forme
divine sous laquelle les Égyptiens l'adoraient, quel que fût
le temple et le nom inscrit sur la porte, le culte s'adressait
toujours à ce dieu seul, qu'ici on désigne sous le nom d'Hapi,
ailleurs sous ceux d'Ammon, d'Osiris, d'Harmachis, etc.
On voudra bien me pardonner la longueur de cette digres-
sion, en faveur des idées nouvelles qu'elle nous suggère sur
ce point important de la science sacrée d'un peuple que
l'antiquité classique accusait d'adorer des animaux et même
des légumes. Retenons pour le moment que le tpeh d'Hapi
1. C'est-à-dire : La statue qu*on façonne, celle dccant laquelle on
accomplit les cérémonies du culte, ce n'est pas le dieu lui^mênie»
2. Papyrus Sallier II, pi. XII, lig. 6.
3. Ibid., pi. XIV, 1. 6.
{
19â LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE
est une secrète demeure du Nil. L'inscription de Kadesieb
et le Rituel nous ont appris que Tun de ces tpeh était situé
à Éléphantine ou au Kerti d'Éléphantine. Kerti, que notre
texte détorminr» par deux cercles et qu'on trouve aussi sous
la forme " p*-' ^^ . déterminée par deux angles sur deux
sceaux, signes d'impénétrabilité, se comporte dans tous les
textes comme un duel. Il signifie les deux ker, c'est-à-dire,
d'après l'explication que nous avons essayée, les deux trous,
les deux cavités. Ainsi donc le tpeh ker-ti abu serait le
gîte secret du Nil aux deux trous d' Éléphantine, ce qui
nous reporte forcément à quelque accident du cours du Nil,
à la première cataracte.
Le prêtre de Suis, qui instruisit Hérodote, lui apprit que
les sources du Nil se trouvaient entre Syène et Éléphantine :
Ce sont, dit-il, de profonds abîmes sortant du milieu des
montagnes; la moitié de leurs eaux coule vers le nord en
Egypte, et Vautre moitié vers le sud en Éthiopie\ D'après
un autre auteur, le rhéteur Aristide, il y a dans ce lieu
deux sources enfermées dans deux grands rochers, qui
sortent du milieu dujleuoe, et dont la profondeur ne peut
se mesurer. Tous les anciens historiens sont du reste una-
nimes dans la description de la rapidité, de la profondeur et
du bruit assourdissant. des eaux à la cataracte. En tenant
compte des confusions qu'on rencontre si fréquemment dans
les récits d'Hérodote et qu'explique son ignorance de la
langue égyptienne, ne pourra-t-on pas retrouver les deux
ker des hiéroglyphes dans les sources qui jaillissent du
milieu des rochers *, au dire du prêtre de Sais, et dans les deux
grands rochers d'oii sortent deux sources, selon le rapport
d'Aristide? De nos jours, il y a encore dans cet endroit des
eaux profondes et rapides, occasionnant des remous sensibles
1. Hérodote, II, ch. xxvm.
2. Hérodote a dit montagnes; admet leâ deux acceptions.
omsiii
LES INSCRIPTIONS DES MÎNES d'oR DE NUBIE 193
et des tourbillonnements qui ont pu faire supposer aux
Égyptiens que deux sources placées au fond du lit du fleuve
contribuaient à l'augmentation du volume et aux mouve-
ments tumultueux des eaux. D'après les hauteurs du Nil^
notées à Semneh sous la XII® dynastie et relevées par
M. Lepsius, le Nil s'élevait alors pendant l'inondation à
24 pieds plus haut qu'aujourd'hui \ Il conservait certaine-
ment aussi un niveau plus élevé lors de sa décroissance, et
par conséquent les phénomènes de la cataracte devaient
avoir, dans l'antiquité, une intensité bien plus grande que
de nos jours.
Cette indication coïncide parfaitement avec l'intention de
Séti I", qui, pour faire admirer le succès de sa citerne, la
compare pour l'abondance des eaux à l'endroit du cours du
Nil, où, de son temps, on croyait que le fleuve, à son entrée
sur le territoire de l'Egypte, recevait le tribut de deux
sources abondantes.
La localité voisine des deux ker avait reçu le nom de
cille ou pays des deux ker, ker-ti. M. Brugsch l'a identifiée
avec Korte, bourgade égyptienne située beaucoup plus au
sud, en face de Kouban. Si cette identification était exacte,
je ne comprendrais pas l'expression hiéroglyphique Kerti
d'Abu, c est-à-dire d'Éléphantine, alors que les deux loca-
lités sont distantes de plus de vingt-cinq lieues et séparées
par des villes jadis importantes, telles que Pselcis, Talmis
et Taphis. Les divinités du Kerti sont mentionnées dans
les légendes d'un grand nombre de temples, mais ces men-
tions ne prouvent rien quant à la situation de la localité de
ce nom, lors même qu'on les rencontrerait dans les ruines
de Korte.
Le texte que nous avons discuté, en l'empruntant au
chap. cxLix du Rituel, place la région de ® [}£iO, ker,
kra, en rapport avec le voisinage de la première cataracte.
1. Lepsias, Briefe aus jEgyptcn, p. 259.
BiBL. ÉOYPT., T. X. 13
194 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE
D'après son déterminatif , le mot kra veut dire lutte^ combat.
11 est possible que les Égyptiens aient considéré le boule-
versement du cours du Nil, au-dessus de Syène, comme
l'ancien théâtre de quelque combat mythologique. Des textes
nombreux citent les dieux, les paut-neteru, les grands, les
seigneurs, etc., de Kra*. Hapi, le dieu Nil, était le père
des dieux de KraV
J'ai arrêté ma traduction au point où le texte reproduit
Tallocution d'actions de grâces adressée par le pharaon aux
dieux, ses pères. Une version nouvelle de ce long discours
serait sans utilité.
E^n résumant les renseignements que nous fournit l'ins-
cription, nous voyons que^ dans la neuvième année de son
règne, Séti !•' vint en personne examiner l'état et étudier
les besoins des contrées où étaient situées les mines qui
fournissaient de l'or à l'Egypte. Ces contrées sont désignées
d'une manière générale par la dénomination de <=> ,
contrées vers les montagnes . Ce nom s applique évidemment
à la région de monticules arides qui sépare la vallée du Nil
de la mer Rouge. Il est bien certain que la petite chaîne à
la hauteur de Radesieh, comprenant le Wady-Âbbas et
s'étendant jusqu'au Wady-Sakeita, y était comprise. C'est
sur ce point que s'arrêta l'attention du pharaon, qui, frappé
des inconvénients du manque d'eau^ après avoir pourvu aux
besoins du culte par la construction d'une petite chapelle,
ht creuser une citerne dans le roc; l'eau y étant venue en
abondance, Séti, encouragé par le succès, construisit le temple
et une ville, c'est-à-dire un groupe de maisons à l'usage des
fonctionnaires et des ouvriers attachés à l'exploitation de
l'or. Le temple comprenait deux pièces; dans l'une d'elles,
nommée le khen, le sanctuaire, VAdytum, était placée
1. Todtenbuch, ch. xvii, 89; cxxxvt, 2; Papyrus SalUer /K, pi. II,
1. 8;pl. X. 1.5;pl. X, l. 6.
2. Ibid., pi. XV, l. 10.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 195
l'image du dieu principal Phra (ou plutôt Amon-Ra, car je
soupçonne une erreur dans la copie de ce passage) ; la seconde
contenait les images de Ptah et d'Osiris; Horus, Isis et le
type divin du roi lui-même y étaient également adorés
comme Oeol rjwaoï.
L'établissement reçut, selon l'usage invariable, le nom de
son fondateur, sous la forme ^^^[^ (^^^^Jj' '^^ neter
HA RAMAMEN, la divifie demeure de Ramamen. Ce nom est
cité dans les autres inscriptions, (|ui nous donnent aussi
celui de la citerne ^^Q^^f^^^'F)!» ^^ nem-t'
ramamen, la citerne ae Ramamen. Malheureusement le
nom vulgaire de la localité n'est pas énoncé.
Les dieux, sous la protection desquels l'établissement avait
été placé, sont plusieurs fois nommés dans différentes parties
des légendes. On y trouve Ptah, Har-em-Chou, Horus
d'Edfou, Khem, Isis, et Amon-Ra qui y occupe la place
principale.
Des deux autres inscriptions qui décorent la deuxième
salle du temple, la première' est un long discours par lequel
Séti demande la protection des dieux en faveur de son
œuvre. Ce texte, coupé par d'énormes lacunes, est cepen-
dant très curieux à étudier. Le monarque y adresse aux
rois, ses successeurs, de pressantes sollicitations pour le
maintien de l'établissement qu'il a fondé. Il menace ceux
qui y porteraient atteinte, ainsi que les conseillers qui en
suggéreraient l'abandon, et voue d'avance aux sévérités des
divinités infernales quiconque violerait ses décrets.
1^ seconde inscription ' rappelle en peu de mots la cons-
truction du temple et de la citerne, et se termine par une
éloquente prière en faveur de Séti.
1. Ou &HNEM. Les deux prononciations étaient probablement usitées^
comme pour le nom du dieu Num ou Khnumis*
2. Dcnhmàler, Bl. 140, en C.
3. Dcnkinuler, ibid., en D.
196 LES INSCEUPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE
Je n'aborderai point la tâche d'une nouvelle traduction de
ces deux textes, les corrections que je puis proposer à mes
premières vues n'ayant qu'un intérêt philologique; il me
suffit d'avoir fait ressortir tous les points historiques. Sous
ce rapport, il me reste à mentionner un renseignement que
fournit une courte légende de la seconde chambre. Isis y dit
au roi : Je te donne les contrées aurifères ; les montagnes
te donnent ce qu'il y a en elles, en fait d'or, de lapis et
de cuivre. Ces trois métaux étaient probablement fournis
par les roches du voisinage. Toutefois, il n'est question par-
tout ailleurs que de l'extraction de lor.
Je ne crois pas que l'exploration métallurgique du désert
ait été accomplie en détail. Cependant, d'après des rensei-
gnements que m'a communiqués M. Prisse d'Avenues, qui
les tient de diverses sources, les roches des environs du
temple de Radesieh seraient de grès siliceux, n'ayant aucune
trace de minerai d'or. On n'aurait reconnu de quartz auri-
fère qu'à cinq journées plus à l'est, au voisinage de la mer
Rouge. Quant au minerai de cuivre, on en trouve encore à
deux jours à l'est et au sud du temple. Le lapis-lazuli , qu'on
n'a jamais rencontré dans le sol de l'Egypte, existe en
fragments dans les terrains primitifs du golfe de Bérénice.
Si ces faits sont bien observés, il faudrait en conclure que
rétablissement de Radesieh avait été placé à mi-chemin,
entre les mines et la vallée du Nil, pour offrir un asile et
des approvisionnements aux convoyeurs de l'or, dans le
voyage d'environ dix journées qu'ils avaient à faire au tra-
vers du désert. Cette hypothèse peut s'accorder avec les
données des inscriptions, qui parlent surtout de la route et
des convoyeurs de l'or.
D'après le rapport fait à M. Prisse par le scheick des
Ababdeh, il existerait dans la petite plaine qui s'étend devant
le temple de Radesieh, une source dont les anciens pa-
raissent avoir utilisé les eaux pour la culture et le lavage
du minerai. Ce chef ajoute un détail assez intéressant, c'est
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE 197
que, partout où l'eau se rencontre sous le sol, au voisinage
des routes anciennes du désert, on observe le signe + gravé
sur les roches voisines. Un Arabe, qui devait son salut à
Tune de ces marques, a inscrit au-dessous ce passage du
Coran : « Dieu soit béni ! c'est à l'eau que toute créature doit
» son existence. »
III
RAMSÈS II. — l'inscription DE KOUBAN
La stèle sur laquelle est gravée l'inscription que je vais
étudier, a été découverte par M. Prisse d'Avenues au milieu
des ruines antiques avoisinant le village nubien de Kouban.
Nous ne possédons encore aucune description détaillée de
ces ruines; aussi ai-je accueilli avec reconnaissance la note
suivante que M. Prisse a bien voulu m'autoriser à insérer
dans mon mémoire :
« Sur la rive orientale du Nil, presque en face de Dekkeh,
» l'ancienne Pselk ou Pselcis, on voit les ruines d'une for-
» teresse et d'une ville égyptiennes, connues aujourd'hui
» sous le nom de Kouban, qui est celui du village nubien
» dont les misérables huttes couvrent une partie de l'empla-
» cément de la ville antique. La forteresse^ qui s'élevait au
» nord, consiste en une vaste enceinte carrée, d'environ
» 100 mètres de côté, formée par d'énormes murs en briques
)) crues, b&tis en talus et soutenus de distance en distance
» par des éperons ou contreforts assez saillants. Cette en-
» ceinte régulière était percée d'une porte au milieu de
» chacun de ses murs. Les portes du nord et du sud étaient
» uniquement protégées par le fossé sur lequel s'abattait
1. Je crois que le signe ainsi figaré par le scheick Soleyman est Thië-
roglyphe de la vie.
198 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE
» probablement un pout-levis, à en juger par les massifs
)) de maçonnerie qui bordent la berge du côté de l'entrée.
» La porte de l'est, qui débouchait sur le désert et se trou-
» vait le plus exposée à l'ennemi, était plus large que les
» autres et défendue par une tour qui flanquait le fossé.
» Enfin, la porte de l'ouest, c'est-à-dire du côté du Nil,
)) semble avoir été précédée d'une construction dont on voit
» encore quelques colonnes. Un fossé de huit mètres de
)) large, séparé du mur par un terre-plein ou chemin de
» ronde, entourait les trois principaux côtés.
)) Les fossés semblent avoir communiqué jadis avec le
)) fleuve, et s'ils n'étaient pas constamment remplis d'eau,
» ils étaient susceptibles d'être inondés au besoin. On voit
» encore à l'extrémité de la muraille méridionale un conduit
» ou aqueduc souterrain bâti en grès, qui servait à conduire
» l'eau dans la place. Tout l'espace que renfermait cette
» enceinte est couvert des ruines de maisons bâties en
» briques, au milieu desquelles on remarque plusieurs tron-
» çons de colonnes en grès et quelques portions de conduites
» d'eau. A l'angle oriental, se voient les restes d'une rampe
» menant au sommet des murailles, qui, élevées d'environ
» dix mètres, présentent une longue plate-forme de trois
» mètres de large; elles étaient probablement garnies de
» créneaux.
» Cette forteresse, bâtie pour arrêter les incursions des
» nomades sous les rois de l'ancienne monarchie, est extrê-
» moment remarquable sous tous les rapports; elle présente,
)) comme les meilleurs camps romains, un système de dé-
)) fense qui permettait de résister à une longue attaque.
» Bien conservée après tant de siècles de durée, elle offre
)) le plus beau spécimen des fortifications permanentes des
» anciens Égyptiens.
» Je n'ai trouvé dans cette enceinte qu'une seule pierre
» portant des cartouches; ce sont ceux d'Amenemha III, de
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 199
)> la XII' dynastie, qui probablement a fait construire cette
)) station militaire.
» Les ruines du petit édifice situé à l'angle sud du fossé
)) n'offrent plus que les débris d'une salle b&tie en pierres
u de petites dimensions. Sur le chambranle de la porte, on
» remarque un bas-relief représentant Ramsès II saisissant
» un groupe de prisonniers Ch&ris (Bicharis?) qu'il va frapper
» de sa hache d'armes.
» C'est le même peuple qu'on voit sur la scène militaire
» du petit Speos de Kalabché. Plus loin, sur des pierres
» éparses et fragmentées, on lit les noms de Ramsès IX et
» de Ramsès XIII, qui restaurèrent ou complétèrent ces
» édifices. C'est parmi ces ruines qu'a été trouvée la curieuse
)> stèle relative à l'exploitation des mines du voisinage.
)) Au sud-est, à l'entrée du village, on aperçoit encore les
)) substructions d'un temple dont Taxe était parallèle au mur
» de la forteresse et se dirigeait vers le Nil. On reconnaît,
» dans la construction la plus voisine du fleuve, une porte
» isolée, sans doute un propylon, qui se rattachait proba-
» blement au temple et servait d'entrée au temenos. Plus
» à l'est, on en voit une autre de laquelle part un petit
)) dromos aboutissant à une plate-forme à demi enfouie,
» mais sur laquelle gisent encore les bases de deux colonnes
» proto-doriques qui devaient former un péristyle.
» J'ai trouvé là, au milieu des décombres, deux espèces
» de stèles portant la bannière et les cartouches d'Amen-
» emha III, et une statue léontocéphale ayant sur la poitrine
» les noms de Horemheb (Horus).
» Les ruines du petit temple, situé à l'autre extrémité du
» village, ne fournissent aucun renseignement notable. Je
» n'ai trouvé nulle part le nom hiéroglyphique de la localité,
» qui du reste correspond très bien à Tacompso ou Meta-
» compso des écrivains grecs. »
M. Prisse avait dû se borner à relever une copie de l'ins-
cription sur place ; mais depuis lors la stèle a été recueillie
200 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE
par un voyageur de goût et de savoir, M. le comte de Saint-
Ferréol, qui Ta déposée dans le joli musée de son pittoresque
château d'Uriage. C'est de l'inscription gravée sur cette stèle
que, sur la copie publiée par M. Prisse', M. S. Birch a fait
la traduction dont j'ai parlé dans ma note préliminaire. La
planche dont j'accompagne ce mémoire a été dessinée d'après
une photographie prise sur un plâtre que je dois à l'obli-
geance de M. de Saint-Ferréol. Par ce moyen, j'ai pu réussir
à copier plus exactement quelques groupes embarrassants;
quoique peu nombreuses, ces rectifications ne sont pas sans
importance, en ce qu'elles correspondent, comme on devait
s'y attendre, aux passages qui étaient restés inintelligibles
sous leur forme altérée. Les textes monumentaux brillent
rarement par la correction orthographique; livrés aux lapi-
cides, sous la forme hiératique manuscrite par les hiéro-
grammates, ils couraient la chance d'être mal lus et mal
transcrits, indépendamment du risque d'omissions, qui est
commun à toute espèce d'écritures. Certaines erreurs attri-
buées aux copistes sont le fait du graveur des originaux.
Mais les copistes ont de leur côté commis bien des erreurs
et bien des oublis, car la tâche de copier un texte hiérogly-
phique â la lueur aveuglante du soleil de l'Egypte est loin
d'être facile. Aussi est-il vrai de dire que les inscriptions
irréprochables sous le rapport de la correction sont extrême-
ment rares, si même il en existe dans les recueils publiés
jusqu'à ce jour. C'est une considération dont il est juste de
tenir compte aux égyptologues, â propos des tâtonnements
et des hésitations qui signalent quelques endroits de leurs
traductions.
Indépendamment des passages modifiés par des correc-
tions matérielles, je m'éloigne des vues de mon devancier
sur un assez grand nombre de points. Ces changements ne
sont pas des divergences, mais bien le résultat inévitable des
1. Monuments Égyptiens, pi. XXL
stEie pe kouban
[m p. BerlmiiJ, Cbalon-I/S
BlBL, ÉGYPT., T. X.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE 201
conquêtes modernes de la science. Sous ce rapport, mon
savant ami d'Angleterre ne s'est laissé dépasser par per-
sonne, et les améliorations dont sa version déjà ancienne est
aujourd'hui susceptible lui sont sans doute parfaitement
connues.
La stèle de Kouban a l^GS"" de hauteur sur environ 1" de
largeur; arrondie par le haut, elle se compose, de même
que la plupart des monuments du même ordre, d'une scène
d'oflfrandes et d'une inscription qui comptait trente-huit
lignes. De la partie inférieure, qui a été brisée à partir de
la vingt-cinquième ligne, il ne reste qu'un fragment, qui,
selon la remarque de M. Birch, se rattache directement au
gros bloc, de telle sorte que la vingt-cinquième ligne, com-
mencée sur le gros bloc, retrouve sa fin presque entière sur
le fragment détaché. A ce point s'arrête la partie lisible de
l'inscription, car de chacune des treize dernières lignes nous
ne possédons guère plus du tiers, et, comme on se l'imagine
aisément, on tenterait en vain une traduction suivie de ces
phrases tronquées.
La planche de texte qui accompagne ce mémoire s'arrête
à la vingt-cinquième ligne, reconstituée ainsi que je viens
de l'expliquer. Je n'ai pas jugé nécessaire de publier de
nouveau la partie fragmentaire du texte; elle ne saurait
fournir matière à discussion.
Je me contenterai d'une description sommaire de la scène
qui occupe la partie cintrée de la stèle; elle se décompose
en deux sujets. A droite, le pharaon Ramsès II offre l'encens
brûlant au dieu Horus, seigneur de la ville nubienne de
Bak; à gauche, le même monarque présente deux vases de
vin à Khem^ le dieu ity phallique ; le disque ailé, emblème
d'Horus d*Edfou, couronne la scène; dans les légendes, on
trouve l'indication du nom et du prénom du monarque, ac-
compagnés de quelques-uns de ses titres ordinaires, les
noms des dieux et des formules banales sans intérêt pour
nous. Notons cependant que le dieu Khem est dit: résidant
202 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE
dans la montagne, ^ O » et rappelons-nous que les ins-
onnil
criptions du temple de Radesieh nous ont appris que la ré-
gion où est situé ce temple était comprise dans le groupe
des paus vers les montagnes, <=> . Nous savons
aussi que Khem était au nombre de^ dieux dont le culte y
avait été institué par Séti P'.
Traduisons maintenant l'inscription; elle ne présente pas
de diflScultés. J'appuierai du reste ma version par quelques
discussions analytiques qui, grâce à la publication du texte
hiéroglyphique, pourront être utilisées par les égyptologues.
« (Lig. 1). L'an III, le 4® jour du mois de Tobi, sous le
» règne de THorus-Soleil, taureau fort, ami de la justice,
» seigneur des diadèmes, qui protège l'Egypte et châtie les
)) nations; ï'épervier d'or; le riche d'années ' ; le plus grand
)) des vainqueurs, le roi de la Haute et de la Basse-Egypte,
» Ra-usor-ma-sotep-en-Ra •, fils du Soleil, Meriamen Ram-
)) ses, vivant à toujours, aimé d'Ammon-Ra, seigneur des
» trônes du monde qui réside dans les Ap' (lig. 2); couronné
1. I j|]i t^soR TBRU. La signification fondamentale du mot usor
est possession f richesse; de là, les idées corrélatives /orce et puissance.
Au calendrier Saliier, le 24 de Tobi est signalé comme très heureux :
Tout individu né ce jour-là, mourra après une longue cie, et usoru
h'et-u, riche de choses, comblé de richesses. D'une ville maritime il
est dit qu'elle est usor em ramu, rnche en poissons (Anastasi /, 21, 2).
Un littérateur critique ces gens sans courage^ aux bras rompus^ incries,
sans force^ mais riches (usoru) dans leurs maisons en provisions de
bonne chère (ibid., 9, 3). Les rois sont appelés usor peh-ti, riches en
courage, usor ma, riches de Justice^ usor teru, riches d'années. Ce
dernier titre correspond à l'attribution de vie immortelle que les proto-
coles répètent à satiété; usor qualifie aussi le glaive ou la force des
pharaons : glaice riche, c'est-à-dire /or^, dominateur. Employé active-
ment, USOR se rend par posséder^ maîtriser, dominer,
2. C'est le prénom de Ramsès II, qui signifie : Soleil riche de justice,
approuvé par le dieu soleil.
3. Nom hiéroglyphique de Tbèbes.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE 203
» sur le trône du dieu des vivants, comme son père le Soleil
)) de chaque jour; dieu bon, seigneur de la terre méri-
» dionale; Horus de Hat, rayon de lumière; excellent éper-
» vier d'or, il couvre TÉgypte de son aile et irradie les êtres
M intelligents; c'est un mur de courage et de victoire. Au
» sortir (lig. 3) du sein {maternel), il fut prêt à saisir sa
» valeur pour élargir ses frontières; à ses membres fut
» donnée une trempe S conforme aux forces du dieu Mont.
» C'est tout Horus-Set*. (// y eut) joie dans le ciel le jour
u de sa naissance. Les dieux dirent : notre germe est en lui;
)) (lig. 4) les déesses dirent : il est sorti de nous pour ac-
» complir le règne du Soleil; Ammon dit' : je l'ai formé
» pour placer la justice sur son siège; la terre s'affermit.
1. ^\ nâ , TERU. Je ne oonnais pas d'autres exemples de ce
mot qui, d'après son déterminatif , doit signifier nuances, couleurs. Nous
dirions aujourd'hui : Ses membres ont été revHus, trempés de la force
de Mars; mais les Égyptiens, qui sculptaient, dessinaient ou peignaient
tant de figures divines, peuvent bien avoir adopté une image un peu
différente. On sait qu'on a déjà signalé l'hiéroglyphe ' Jg, comme déter-
minant le mot AN^ nom d'une classe de scribes. Ici, il remplit cette
fonction pour le mot teru ; mais dans sa signification écrire, peindre,
il se prononçait su 'a, de même que son dérivé copte ci5^i. C'est ce que
prouve le groupe Ja , fourni par un monument de l'époque
pharaonique {Denkmàler, ill, 234, 52, 53). L'inscription de Rosette
nous avait déjà fait connaître le groupe nTOO*^'^» sh'ai, corres-
pondant à Ypifjifjis((7iv) de la partie grecque.
2. ^ 7^ • Horus et Set représentent les deux termes opposés du
dualisme; l'un est la force créatrice et conservatrice de l'univers, l'autre
la force destructive, toutes les deux également indispensables à l'accom-
plissement des phases de la nature et de l'humanité. Le titre étudié
attribue ces forces réunies au pharaon, considéré comme une incarnation
de la divinité.
3. J'ai déjà plusieurs fois signalé la forme singulière de ces trois
phrases, dans lesquelles les hiéroglyphes sous-entendent le verbe dire.
204 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE
» le ciel se calma, les ordres divins goûtèrent la paix lors-
)) qu'il parut \ C'est un taureau fort contre Kusch la défail-
)) lante, un griffon* (lig. 5) déchirant contre le pays des
)) Nègres; ses pattes' écrasent les Hannu, sa corne frappe
» contre eux. Ses volontés s'emparent de Khentannefer, ses
» terreurs atteignent jusqu'à Sakali. Son nom circule dans
» (lig. 6) tous les pays, à cause des victoires qu'il a rem-
» portées de ses deux bras; l'or sort du rocher à son nom,
)) comme {à celui de) son père Horus, seigneur de Baka;
» aimé par les nations est son empire, comme Horus de
)) Maama, seigneur de Buhen; le roi de la Haute et de la
» Basse-Egypte Ra-usor-ma-sotep-en-Ra (lig. 7), fils du
» Soleil, de ses entrailles, seigneur des diadèmes, Meri-
» amen Ramsès, vivant à toujours, semblable à son père le
)) Soleil de chaque jour. »
On peut conclure, à ce long préambule de titres, et ce
n'est pas la fin, que depuis Séti P', la prolixité du style of-
ficiel avait fait de notables progrès; l'usage de ces fastueuses
formules, communes à tous les peuples de l'Orient et que
ceux deTOccident n'ont que trop imitées, ne se perdit plus
en Egypte. On les retrouve sous les dernières dynasties
nationales, comme sous les Lagides et sous les empereurs.
Elles ne sont pas sans utilité pour le classement des monu-
ments, mais il est impossible de ne pas regretter la place
énorme qu'elles remplissent dans les textes monumentaux,
tandis que le fait historique lui-même est à peine l'objet
d'une courte mention.
L'inscription de Kouban peut passer pour le type de cet
abus, et cependant nous retirerons quelque profit de l'étude
du préambule que je viens de traduire.
1. Litt. : à son temps, à son Iieure, m sep-ew.
2. Un KAHA, espèce d'animal redoutable, peut-être fantastique.
M. Blrch a traduit griffon, et je ne puis que l'imiter.
3. ÂKA-T, patte, pied d*animaL Le parallélisme des phrases est re-
marquable.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D^OR DE NUBIE 205
Destinée à célébrer un haut fait du pharaon au sud de
son Empire, l'inscription mentionne surtout les noms des
nations méridionales désignées sous le nom général de
-Xfl, To REs; le roi en est le seigneur et maître. Parmi les
peuples spécialement cités sont :
^ , Kus*, tth3, l'Ethiopie, dont la Bible reproduit
exactement le nom hiéroglyphique.
^wt A^v 8 P(vio» TO NEHES, la terre des Nègres, la Ni-
gritie, dénomination générale des pays habités par les Noirs.
fl Ufl' ^^® HANNU, probablement les Bédouins ou tribus
nomades des deux déserts; ils sont plus ordinairement nom-
més Hannu de to-kenus, c'est-à-dire de Nubie, ^^^^fj ^>
TO kenus, est en effet le nom de la Nubie proprement dite,
commençant à la limite sud de la Haute-Egypte.
dlhfflcia' khbntannefer, d'après les listes de nomes
expliquées par M. Brugsch dans ses savantes recherches
géographiques, fait suite immédiate à to kenus. C'est le
territoire qui précède Kusch dans l'énumération des grandes
divisions topographiques. Les Hannu ou nomades de to
KENUS parcouraient Khentannefer, et c'est là qu'Ahmès !•'
vint les attaquer après la prise d'Avaris.
Nous ne savons rien des limites respectives de ces grandes
divisions; il est probable au surplus que ces limites n'ont
jamais eu rien de bien précis, ni de bien constant. To-Kenus,
Khentannefer et Kusch sont souvent pris indistinctement
pour représenter d'une manière générale les nations situées
au midi de l'Egypte, de même que Tzahi, Naharain et Khour
représentent tour à tour les nations septentrionales. Indé-
pendamment de ces noms de divisions territoriales, notre
texte cite quatre noms de villes :
1" J^ji^ ^^Jl^, BAKA, BAK, quc M. Brugsch a iden-
tifié avec Aboccis, la troisième des villes prises par Pétro-
206 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE
ûius dans son expédition en Ethiopie \ Cette ville devait
être située entre Primis et la seconde cataracte, non loin
d'Abu-Simbel, dont le nom vulgaire n'a pas été retrouvé
dans les hiéroglyphes.
2" yû--i^^^(v^ MAAM, plus ordinairement MAM. Ce
nom rappelle la ville de Marna, citée par Pline dans sa
longue nomenclature des villes éthiopiennes*. D'après le
texte de Pline, il faudrait chercher Marna entre Tacompso
et Primis. Je crois que c'est Anibe sur la rive occidentale
du Nil, en face de Primis. La forme -^ , ma, n'est pro-
§ o
bablement qu'une variante de mam.
^^^ M V D^Q» BUHEN, d'après M. Brugsch, Bowv de
Ptolémée, sur la rive occidentale du Nil, au sud de Pselchis.
C'est peut-être le nom vulgaire de Derr.
4« Enfin
P^^l
^ , SEKALi, que le texte indique comme
le point extrême atteint par les terreurs qu'inspire le pha-
raon. C'est évidemment le SaxoXY) que Ptolémée cite après
Napata, au voisinage de Méroë. Il ne faut pas s'étonner de
trouver ici le nom d'une localité aussi éloignée dans le Sud,
car nous savons que les prédécesseurs de Séti avaient porté
leurs armes jusqu'au sein de l'Ethiopie. Nous trouvons, sur
ce sujet, un renseignement bien intéressant dans l'inscrip-
tion d'Amada", qui est de l'an III d'Amênophis II.
Voici comment s'exprime ce texte :
« Lorsque le roi revint du Rutennu supérieur*, ayant
» abattu tous ses ennemis pour agrandir les frontières de
» l'Egypte, dans sa première campagne, il alla triomphant
» vers son père Ammon; il immola les sept chefs avec sa
» masse d'armes, lui-même; ils étaient des environs de
1. Pline, Histoire naturelle, liv. VI, ch. xxix.
2. Id., ibid.
3. Denkmàler, III, 65, 1. 16.
4. L'une des grandes nations de TAsie septentrionale à cette époque.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'OR DE NUBIE 207
» Tachis ^ . On les plaça renversés à la proue de la barque
» du roi qui s'appelait Ra-aa-kheperou-smen-to. On sus-
» pendit six de ces mômes vaincus en face du rempart de
)) Thèbes et aussi les mains {des morts). Ensuite on amena
» l'autre vaincu en Nubie, et on le pendit au rempart de
» Napata [^, JL], afin de montrer la puissance du roi à
» jamais à toutes les nations du pays des Nègres*. »
Cette citation, dont toutes les phrases sont simples et
précises, est féconde en enseignements. Elle nous montre
d'abord l'usage antique de donner aux navires des noms
particuliers. Ici il s'agit du vaisseau du roi; on appelle
VAménophïs* consolidateur des deux mondes \
Mais ce qui est bien plus important au point de vue his-
torique, c'est l'explication de ces scènes représentées sur
tant de monuments, dans lesquelles on voit les pharaons
brandissant leur casse-tôte au-dessus d'un groupe de pri-
sonniers agenouillés qu'ils saisissent par la chevelure. Ces
tableaux n'ont rien de symbolique; ils représentent des
scènes réelles, et nous voyons qu'Aménophis II immola
ainsi de sa main' sept des prisonniers qu'il avait faits au
1. Au [q]I(vXj, ville syrienne.
2. M. Bruffsch a tradait ce mû
irugsch a tradait ce môme passage, Histoire de l*Efji/pic^
p. 111.
3. Le roi est désigné par son prénom d'intronisation qui signifie
Soleil^ la plus grande des créatures,
4. Dans les temples, chaque salle, chaque porte monumentale avait'
aussi un nom spécial. Cf. Brugsch, Recueil, XXVI, 2 et 3.
5. La phrase est des plus claires :
f>\^z-^^\,r:::u^^
SMA NEF PE OERU VU EM . . . EF t'eSEF
L'expression pe oeru vu, les sept chefs, est régie comme un collectif
par Tarticle singulier, ce qui porte à penser qu'il s'agissait d'un usage
habituel après la guerre.
208 LES INSCRIPTIONS DES MINES D*OR DE NUBtE
voisinage de TEuphrate, et qu'il en attacha ensuite les ca-
davres à l'avant du vaisseau qui le ramena triomphant dans
sa capitale. Six de ces cadavres furent suspendus en face
des murs de Thèbes, ainsi que les mains coupées aux morts
sur le champ de bataille. Enfin l'autre victime fut envoyée
jusqu'à Napata, au fond de TÉthiopie, pour y être exposée
de la même manière.
L'usage de pendre les prisonniers et les criminels n'était
pas particulier à l'Egypte. Après avoir passé au fil de l'épée
tous les habitants d'Ai, hommes et femmes, Josué pendit le
roi de cette ville et fit jeter son cadavre à la porte \ Il ne
traita pas mieux les cinq rois qu'il vainquit à Ajalon*. Le
corps de Saûl fut pendu sur le rempart de Bethsean', et la
tête d'Holopherne, aux murs de Béthulie*. Nous voyons
enfin par le supplice d'Aman que la pendaison était égale-
ment pratiquée par les Assyriens *. Le groupe hiéroglyphique
qui nomme ce supplice et correspond d'une manière générale
à l'idée suspendre, élever, ^st""^^^^ as'u. On le re-
trouve en copte sous la forme «.^g.
J'ai déjà fait ressortir cette circonstance, révélée par l'étude
des monuments, que les pharaons mettaient leur gloire à dé-
placer les populations vaincues, autant que le permettaient
les limites de leur Empire*. C'est un trait à noter pour l'his-
toire des mœurs de l'époque; les scènes sculptées ou peintes
sur les monuments sont du reste inspirées par le même
esprit. C'est ainsi, par exemple, que dans la première
chambre du temple de Radesieh, Séti est figuré dans l'atti-
tude de frapper de sa hache d'armes un groupe de chefs
1. Josué, VIII, 29.
2. Ibid.,x, 41.
3. / Rois, ch. XXI, 10.
4. Judith, oh. xiv, 7.
5. Esther, liv. VII, v. 10; liv. IX, v. 13 et 14.
6. Mélanges égyptologiques, [1" série], les Hét>]!eux^ etc., p. 53.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE 209
asiatiques, tandis qu'Horus lui amène liées par le cou les
personnifications des Shasu, de Sankar (nwtt>), d'Assur (^ritt^K),
et des villes de Qodesh («>np), Makita (naa), Hamat (nari), etc.
On voit qu'on avait fait un choix des nations et des cités
de l'Asie, alors les plus célèbres, pour les représenter dans
un édifice situé au milieu du désert de Nubie, réduites à la
merci du pharaon.
Revenons maintenant à notre traduction.
« (Lig. 7) Sa Majesté était alors à Ha-ka-Ptah\ rendant
» hommage à ses pères les dieux de la Haute et de la Basse-
» Egypte, parce qu'ils lui ont donné la vaillance et la victoire
» et une durée de vie longue de (lig. 8) millions d'années.
» En ce temps-là', le roi était assis sur son grand siège
» d'or, coiffé du diadème à deux plumes, à donner des
» ordres pour les pays d'où l'or est amené, et à traiter la
» question' d'établir (lig. 9) des citernes sur les chemins
» manquant d'eau, lorsqu'on entendit dire qu'il y avait
I) beaucoup d'or au pays d'Akita, mais que son chemin
)) manquait d'eau absolument. Il était venu des plaintes des
» (lig. 10) convoyeurs* de l'or sur leur situation : ceux qui
» y pénétraient mouraient de soif en route, ainsi que les
» ânes qui étaient avec eux. Ils ne trouvaient pas ce qu'il
» leur fallait pour (lig. 11) boire en montant ou en descen-
1. Nom sacré de Memphis.
2. Litt. : Un de ces mêmes jours,
3. ^^è\ >0^è^ n<zi>i, UAUA sh'eru, traiter un sujets s'en-
iretenir d'un objet, d'une affaire. ^ ) ^^ ^ | _^ SA» uaua, est un
mot ODomatopique exprimant Tidée causer, jaser, concerser; de là
causer atec son cœur, se dire à soi-mùmcy réfléchir, mOn trouve aussi
UAUA t'etu armau himu, conccrscr^ tenir des discours avec des femmes.
4. ^l'^^ ^ J\ S^ ; on voit qu'il s'agit des voituriers qui con-
duisaient les ânes chargés de Tor lavé. Dans les textes de Radesîeh» on
trouve ce mot déterminé par la barque. Il ne s'agit nullement des
mineurs.
BlBL. KG\PT., T. X. 14
lu
210 LES INSCRIPTIONS DES MINES D*OR DE NUBIE
» dant^ avec l'eau des outres; il n'était plus apporté d'or
» de ce pays desséché. »
Ce deuxième paragraphe nous montre le pharaon tenant
conseil et s'occupant de l'administration de ses États. C'était
un usage fidèlement suivi et qui remontait aux temps les
plus anciens. Aucune affaire n'était décidée sans que l'avis
des hauts officiers de l'État eût été pris et tous les points
de difficulté soumis à l'appréciation des fonctionnaires
compétents.
On expose au monarque qu'une région aurifère nommée
I ||fl jX] , AKiTA, n'était desservie que par une route
sans eau, et que les convoyeurs de l'or y périssaient de soif,
ainsi que les ânes employés au transport du minerai lavé.
A cette époque, ni le chameau, ni le dromadaire n'étaient
connus en Egypte, mais les chevaux étaient employés à la
guerre et aux travaux de l'agriculture. L'âne était la bête
de somme par excellence pour le désert; il en est fréquem-
ment question dans les papyrus. Lorsque la Genèse décrit
les présents donnés à Abraham par Pharaon, elle se sert
d'une formule familière aux habitants de la Syrie et de
l'Arabie, mais certainement inexacte pour l'Egypte, en tant
que des chameaux sont mentionnés au nombre des animaux
dont le père des Hébreux fut gratifié*.
Le texte dit que les convoyeurs ne trouvaient pas, soit en
montant au désert, soit en redescendant vers le Nil, à satis-
faire leur soif > — ^^^^^ \\ , em mou s'etu, par l'eau
d'outre. Je comprends qu'il s'agit de l'eau qu'on transportait
pour le voyage dans des outres de peau. C'est un usage qui
remonte à la plus haute antiquité, et c'est ainsi que TÉcri-
ture nous montre l'eau portée au désert'. Que cet usage fût
1 . Em tesi haï, en montant et descendant. Tesi est TexpreHsion ordi-
naire pour Tascension d'ane montagne, et haï pour descendre, tomber.
2. Genèse, ch. xii, 17.
3. Ibid.^ XXI, 14, 15.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE 211
pratiqué par les Égyptiens, c'est ce que prouvent des scènes
peintes dans les tombeaux * . Le copte )6cyr, ^or, dérive très
régulièrement de l'égyptien '^^^^^ s'etu. De nos jours et
dans le même désert les Âbabdeli transportent encore l'eau
dans des outres.
La conséquence de l'état de choses si bien décrit, c'est
qu'il ne venait plus d'or de ce désert.
« (Lig. 11). Le roi dit à l'inspecteur royal qui était auprès
» de lui : Appelle, et que les chefs qui sont présents donnent
» (lig. 12) au roi leur avis' sur ce pays. Je ferai ce qui sera
» proposé*. »
Comme on le voit, le monarque tient peu de compte de
la merveilleuse puissance que lui attribuent ses protocoles
officiels. Au lieu de commander à l'eau de sortir des rochers,
il prend sagement l'avis de ses conseillers. Malheureu-
sement ceux-ci cèdent à leur verve thuriféraire. Au lieu
d'imiter le laconisme du pharaon, ils tombent dans une
interminable série d'hyperboliques louanges.
(( (Lig. 12). On les fait passer en la présence du dieu bon,
» les bras élevés dans l'attitude d'adorer sa personne, pro-
» férant des acclamations et se prosternant devant sa belle
» face. On leur fit le tableau de ce pays pour qu'ils don-
1. Voyez Description de VÉgijplc, Ant,, pi. XVII, fig. 11. Voyez
aussi Botta, Monuments de Ninicct Sculpture et Architecture^ vol. I,
pi. XXXVIII; ibid., vol. II, pi. CVI et CXXVI.
2. I D QA , NKT-RO, nerqpo), mocere os, discourir, s'expliquer^
discuter, cj'pli'furr .
3. ^ ^ , KERU, choses t affaires, ce qui est relatif, ce qui
appartient à une personne ou à une chose. Pour la préposition complexe
^v ^, voyez : Inscription d'Ibsamboul, Revue archéologique^ XV,
p. 715, [p. 38-39, du présent volume].
212 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBlE
» liassent (lig. 13) leur avis sur le projet d'établir^ une
n citerne sur sa route.
)> Ils dirent devant Sa Majesté :
» Tu es semblable au dieu Soleil dans tout ce que tu fais.
» Ce qui plaît à ton cœur se réalise. Si tu désires faire,
» pendant la nuit, le jour, il se fera vite. Nous avons pris
» (lig. 14) une grande part' à tes merveilles' depuis que tu
)) as été couronné roi des deux mondes; nous n'avions rien
» entendu, nos yeux n'avaient rien vu qui leur fût com-
» parable. Tout ce qui sort de ta bouche, c'est comme les
» paroles d'Har-em-Khou ; l'équilibré de ta langue*, le
1 . T y «fcj^ . ^ ■ , AB, ^coÀ, operari, construcre. Ce mot s'entend
de toute espèce de travaux et non du travail de creuser, perforer. Les
textes font connaître les abu travaillant le cuir, le bois, le métal, les
pierres dures, etc.
2. Le deuxième groupe de la quatorzième ligne est fort incertain.
Pour la régularité, il faudrait là un substantif pluriel. Le sens ne peut
qu'être conjecturé.
3. j[r> a pour phonétique u (1 J[r\ , bau. Ce mot signifie radi-
calement charroi, transport. Mais il est souvent employé pour U (i
^^^ (1 0 I BAAiu, groupe que je n'avais pu traduire dans le Papyrus
magique Harris (IV, 10), et dont j'ai depuis lors deviné le sens. Il signi-
fie/)rorfê(^e, merceille, miracle, chose extraordinaire ^ comme on pouvait
le conjecturer par des phrases, telles que Sallier I, pi. VII, 1. 10. Mais
deux passages du Papyrus d*Orbiney en donnent la preuve : 1* pi. XV,
1. 3 : on fit une grande fête au taureau en disant : c'est un grand pro-
dige, ce qui est arrivé- 2* pi. XVI 1, 1. 1 : deux grands persèas sont
poussés TRÈS MERVEILLEUSEMENT à Sa Majesté, Baau ou Baaiu est une
épithète habituelle des monuments construits par les pharaons. On la
trouve aussi appliquée aux rois et aux dieux. Il est peu probable que la
grande explosion d'admiration des courtisans de Ramsès ait eu pour
unique objet le charroi des pierres ou des métaux précieux au commen-
cement de son règne. Aussi le sens merceillo, prodige me semble-t-il
devoir être préféré.
4. Le lapicide a écrit ^^ qui n' a aucun sens au lieu de ^ , la
langue, groupe que Ton rencontre de nouveau à la ligne 18. Ce passage
LES INSCRIPTIONS DES MINES D*OR DE NUBIE 213
» trouvé juste de tes deux lèvres (lig. 15), c'est le poids
» exact de Thoth. Quelle est la voie^ que tu ne connaisses
» pas? qui donc est parfait' comme toi? Le monde con-
» tient-il un lieu que tu ne voies pas? Aucun pays que tu
» ne pénètres à ton gré !
» Par tes oreilles passe (lig. 16) tout ce qui produit un
)) son' dans ce pays. C'est toi qui exécutes ce qui se fait*.
» Tu étais dans l'œuf, dans les occupations de l'enfant au-
» guste*, et par toi étaient prescrits les devoirs des deux
est très curieaz poar l'explication des groupes •■^^T|]^t mah\ le
pèsemcnt, de Ai&cgi, bilanx, l'action de la balance; 1 Ij , le point
cTéquilibref le point central^ ce qui est exact, et 1 i , ce qui est
^ \\ I U
iuste, tèrific. On remarquera le déterminatif commun de ces expres-
sions, deux doigts semblables, symbole d'égalité de mesure. Le poids
exact, tQf , de Thoth est le vase cordiforme qui sert à marquer la ligne
de parfait équilibre de la balance, comme on le voit dans toutes les
scènes de la psychostasie.
1. o o • Le premier signe m'embarrasse.
±^
2. 4d*='^i ARK, est une épithète laudative d'emploi fréquent.
Cf. Anastasi I, pi. I, 1. 4 ; pi. II, 1. 4. Elle comporte une idée de per-
fection, d'achèvement. C'est aussi la forme du verbe jurer, faire un
serment. Comp. ^TpeiL, Jinis, iapK , juramentum ,
3. Il r -» aten; on trouve aussi (] > , at. C'est une action
passive ou active de l'oreille. Je ne connais pas de texte bien clair dans
lequel ce groupe, d'occurrence rare, soit employé. L'idée est ici que rien
ne peut échapper à la vue, ni à l'ouïe du pharaon. On sait qu'un titre
fréquent des fonctionnaires égyptiens est celui à'yeux et (Toreilles du
roi,
n 9 ■ w ,
4. M , seh'eru. 11 faudrait un volume pour expliquer les
I <=> III
emplois singuliers et bien constatés de ce mot; le mot français /atï en
rend assez heureusement quelques-uns.
5. Titre des jeunes héritiers de la couronne.
214 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE
» Egypte; tu étais enfant, portant la tresse de cheveux ^ et
)) il ne venait pas une offrande qu'elle ne fût de ta main
» (lig. 17); pas de message sans toi'. Tu fus fait général
» d'armée, et tu étais un enfant accomplissant {ses) dix ans.
)) Tous les travaux qui se faisaient, par ta main ils étaient
» fondés. Si tu dis à l'eau : viens du rocher! il sortira un
» abîme (lig. 18) subitement, à la suite de ton ordre*. Sem-
)) blable à toi est le dieu Soleil en (ses) membres, le dieu
» Khpra en force créatrice. Véritablement tu es l'image
» vivante, sur la terre, de ton père Tum d'Héliopolis. Le
» dieuHu est dans ta bouche; le dieu Sa, dans ton cœur;
)) le lieu de ta langue est le sanctuaire de la vérité ; un dieu
}) est assis sur tes deux lèvres. Toutes tes paroles s'ac-
)) complissent chaque jour. (Lig. 19) A été formé ton cœur
» conforme à {celui de) Ptah, le créateur des œuvxes. Tu es
» pour toujours. Il est fait selon tes desseins^ écoutées sont
)) tes paroles, ô chef suprême, notre maître I »
Si ce discours des conseillers du monarque n'éclaire pas
la question soumise à leur appréciation^ au moins est-il
vrai de dire qu'il présente un remarquable échantillon des
harangues adulatrices en usage à l'époque. Il semble difficile
d'aller plus loin en matière de louanges hyperboliques. La
conclusion, c'est que le roi n'a qu'à le vouloir et l'eau appa-
raîtra sur la route du désert.
Le prince de Kuscb, dont les fonctions embrassaient l'ins-
pection des pays aurifères, parle à son tour; il hasarde une
suggestion, car il faut laisser au pharaon l'honneur de l'ini-
tiative :
« (Lig. 19). Il fut ainsi parlé à propos du pays d'Akita,
» et le prince de Kusch, la défaillante, dit (lig. 20) de lui
» devant Sa Majesté : Il est dans l'état de manque d'eau
1. Coiffure spéciale k Tenfanoe.
2. Cette phrase me laisse des doates.
3. Litt. : De ta bouche.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 215
I) depuis le temps de dieu\ et l'on y meurt de soif. Tous les
)) rois d'auparavant voulurent y établir une citerne; ils ne
» réussirent pas*. Le roi Ra-men-ma fit la môme chose; il
)) fit faire une citerne de 120 coudées de profondeur; de son
» temps on la laissa en chemin ; l'eau n'y vint pas. Si tu
» dis toi-même à ton père Hapi (lig. 22), père des dieux :
» que l'eau se produise sur le rocher! il fera selon tout
» ce que tu auras dit et selon toutes tes intentions. Ceux
)) qui furent avant nous, s'ils n'ont pas été écoutés dans
i) leurs demandes, c'est parce que tes pères, tous les dieux,
w t'aiment plus qu'aucun (autre) roi (lig. 25) depuis le temps
)) du dieu Soleil. »
Comme on le voit, le prince d'Ethiopie a trouvé le moyen
de glisser aussi son mot de flatterie. Son discours est fort
clair : l'exploitation de l'or a toujours été entravée au pays
d'Âkita par le manque d'eau, et les rois qui se sont succédé
ont essayé d'y creuser des citernes sans pouvoir y réussir.
Le roi Séti I«', père du pharaon régnant, avait notamment
fait creuser un réservoir de 120 coudées de profondeur, mais
même de son temps l'entreprise ne fut pas menée à fin. Ces
précédents ne sont pas encourageants, mais Ramsès ne doit
pas douter du succès, car les dieux l'affectionnent bien plus
que tous les rois ses prédécesseurs.
1 . Je crois qu'il manque ici un signe et qu*ii faut lire depuis le temps
de Phra, c'est-à-dire du dieu Soleil, le premier des dieux dynastes. Cette
expression, qui se rencontre à toutes les époques, et qui revient à la
ligne 23 de notre texte, signifie : depuis le commencement du monde,
depuis le plus lointain du passé. On trouve aussi depuis le temps
d'Osiris. ^
2. \\^\ ^ ^ V\ ''~''^, BU h'eper rut-sen, non fut leur
réussite. Le mot rut, ptoT, (jorminare, pousser, croître, veut dire aussi
profiter^ réussir, prospérer. Il est intéressant de comparer la forme né-
gative de cette phrase avec ^^ llV -'J ^ , un bu en-tu nub,
il n'est plus apporté d'or (lig. 11 de notre texte).
216 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE
Aussi le pharaon n'hésite-t-il nullement, ainsi qu'on va
le voir :
« (Lig. 23). Sa Majesté dit à ces chefs : Vérité, vérité!
» toutes vos paroles explicatives ^ ; on n'a pas obtenu d'eau
» dans ce pays depuis le temps du dieu Soleil, ainsi que vous
» l'avez dit. Moi, j'établirai une citerne pour donner de
» l'eau chaque jour comme au ' (lig. 24) par l'ordre
» de mon père Ammon-Ra, seigneur des trônes du monde,
» et des Horus, seigneurs de Nubie, car ils se complaisent
» en mes désirs. Et je ferai dire dans ce pays' :
» (Lig. 25). {Les chefs) adorèrent leur seigneur en se pros-
» ternant, placés sur leurs ventres, devant lui et poussant
)) des acclamations jusqu'au ciel.
» Le roi dit au basilicogrammate, le noble »
Nous arrivons ici à la partie fragmentaire de la stèle où
nous pouvons distinguer :
« Que le basilicogrammate reçut l'ordre de se rendre au
» pays d'Akita, et que, fidèle à cette mission, il rassembla
» des travailleurs;
» Que l'eau fut obtenue dans une citerne située sur le
» chemin vers Akita, chose qu'on n'avait jamais vue sous
» les rois antérieurs;
» Que le prince de Kusch informa par une lettre le roi de
» ce succès ;
» Que le roi, rendant compte du message, explique de sa
» propre bouche que l'eau s'est élevée de 12 coudées dans
1. ^=^^^0 )^ QQ* '^"u* pourrait être le copte ta^^o, dans le sens de
commendarCj con/irmare, exhibere. Dans Thym ne à Osiris (Repuc ar-
chéologique, XIV, 72), ce mot ressemble à une variante de tcoà^, orare,
rogare.
2. Lacune. Il y avait ici une comparaison analogue & celle que nous
avons étudiée ci-devant, p. [189, du présent volume].
3. Autre lacune; on peut supposer : Jamais on ne vit rien de sem-
blable.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 217
A) la citerne et de 4 coudées probablement dans des bassins
)) accessoires.
» Nouvelle explosion de la verve louangeuse des courti-
» sans : l'eau du ciel inférieur a obéi à l'ordre du pharaon;
» il a obtenu l'eau des rochers.
» Enfin, la citerne reçoit le nom de nem de Ramsès
» Meriamen. »
Un passage de ce fragment mutilé explique que des pois-
sons furent placés dans des bassins. Séti, dans les inscrip-
tions de Radesieh, avait parlé de pâturages. Mais ce sont là
des exagérations dont il faut tenir peu de compte au point
de vue de la vérité historique.
On a vu que le texte rappelle une tentative faite par le roi
Séti !«' pour l'établissement d'une citerne. Rien ne démontre
rigoureusement que ce soit précisément la même citerne
que celle dont parlent les inscriptions de Radesieh. Il s'agit
cependant, dans l'un et l'autre cas, d'un gîte aurifère situé
au désert Arabique et dans lequel l'exploitation de l'or, qui
remontait à une époque fort ancienne, avait été interrompue
par le manque d'eau. Que le succès de la citerne de Séti
ait été démenti par les courtisans de Ramsès, c'est une con-
séquence de leur rôle, qui consistait à exalter sans mesure
les travaux du souverain actuel en atténuant ceux de ses
prédécesseurs. Oubliée à son tour, comme l'avait été celle
de son père, la citerne de Ramsès n'eut très probablement
pas une durée plus grande, et de nouveaux efforts durent
être tentés par ses successeurs, qui ne manquèrent pas, dans
leurs monuments, de s'attribuer des résultats inconnus
avant eux.
La stèle n'avait pas été érigée sur le lieu de l'exploitation
de l'or. On verra, dans la note ci-après due à la plume de
M. Prisse, les motifs qui avaient pu déterminer l'installa-
tion de ce monument dans l'une des dépendances de l'an-
cienne forteresse de Kouban :
a C'est près de Kouban qu'aboutissent les principales
218 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE
» vallées du désert de TEtbaye, et la forteresse servait non
)) seulement à protéger Vakaba ou défilé qui débouchait sur
» la vallée du Nil^ mais encore à l'entrepôt des mines d'or
» exploitées par les pharaons.
» La longue et sineuse vallée nommée Wady Alâky ou
)) Olâky, d'où ces mines ont pris leur nom actuel, s'ouvre
» à peu de distance au-dessus de Kouban, et court à l'Est,
» à travers un pays montagneux, jusqu'au bord de la mer
)) Rouge. Ce pays, désigné par Aboulféda, Édrisy, Masoudy
» et autres écrivains arabes, sous le nom d'El-Bedjah, s'ap-
)) pelle aujourd'hui El-Elbah ou El-Etbaye, suivant les Bi-
» châris habitant cette contrée; ces montagnes sont remplies
)) de gîtes aurifères ou plutôt de mines d'or. On distingue
» particulièrement celles de Wady Chawanîb, Djebel As-
» soued [la montagne noire), Djebel Oum-Kabrite [la mère
)) du soufré), Oum-Teyour, Ceîga, etc., etc.
)) Ces mines furent exploitées dans l'antiquité et jusqu'au
)) milieu du XIP siècle, par les pharaons, les Ptolémées, les
» empereurs et les califes, qui, pour assurer la vie et la
» subsistance de leurs mineurs, furent forcés de guerroyer
» ou de traiter avec les Blemmyes, Balneramôoui, Bedjahs
» ou Bichâris, noms sous lesquels on a désigné, à diverses
» époques, les tribus nomades auxquelles ces montagnes
)) servent de refuge.
» Diodore parle longuement de ces mines et du triste sort
)) des malheureux condamnés sans relâche à ces rudes tra-
» vaux\ Ces montagnes de couleur noire étaient, dit-il,
» remplies de veines d'une blancheur remarquable. On ex-
)) ploitait le minerai dans d'étroites galeries qu'ouvraient
)) les mineurs suivant la direction naturelle de^ couches de
)) la pierre. Ils faisaient éclater la roche au moyen d'un
)) feu ardent; puis ils fendaient les blocs détachés avec des
1. Liv. III, ch. xn.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 219
» masses de fer. Les manœuvres prenaient les fragments
» et les brisaient dans des mortiers de pierre avec des
» pilons de fer jusqu'à ce que la gangue fût réduite à la
» grosseur d'une lentille. D'autres ouvriers la jetaient ainsi
» préparée sous des meules mues par des manivelles pour
)) réduire la matière en poudre aussi fine que la farine,
w Enfin, on faisait subir à cette matière plusieurs lavages
» sur des tables inclinées ; puis on retirait les parcelles d'or
» qui étaient fondues surplace,
» On voit encore de nombreux témoignages de cette an-
» cienne exploitation dans la vallée d'Olâky, et bien qu'on
» ne trouve aucun monument, ni aucune tablette hiérogly-
» phique aux alentours de ces mines, elles sont indubita-
)) blement celles dont il est question sur le temple dit de
)) Radesieh et sur la stèle d^Kouban. Ces montagnes auri-
» fères, peu connues avant le règne de Mohammed-Aly, ont
)) été visitées, à quelques années d'intervalle, par deux
» ingénieurs français à son service. Je dois à Tun d'eux,
)) M. Darnaud, les renseignements les plus précis.
» Le minerai d'or de Djebel Olâky se trouve dans le quartz
» résinite. La direction des excavations dépend, comme le
» dit Diodore, de la direction des couches, et par conséquent
)) elle est assez variable.
» La principale galerie visitée par M. Darnaud avait en-
» viron 60 mètres de profondeur. Les pépites ou paillettes
» d'or sont logées dans des nids remplis d'oxyde de fer et
» de titane. Les morceaux de quartz blanc qui ne renfer-
» maient qu'un ou deux nids étaient brisés au moyen de
)) marteaux, et l'on en vidait les pépites, mélangées à
)) l'oxyde de fer, dans des sébiles en bois de sycomore.
» Quant aux masses de quartz remplies de nids, on broyait
)) le bloc au moyen de pilons de métal dans des mortiers
)) en granit, dont on voit encore des spécimens sur place ;
» puis on pulvérisait les débris à l'aide de moulins à bras
» semblables à ceux en usage dans la vallée du Nil; mais
220 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE
» ceux qu'on employait pour le minerai étaient en granit;
» l'on en trouve encore un, entier ou brisé, dans chaque
» habitation de mineur. Les résidus étaient ensuite placés
» sur des tables inclinées pour être lavés grossièrement;
)) puis on les jetait dans des sébiles ovales où la matière se
» déposait, à l'aide du mouvement qu'on lui imprimait, en
)) couches de diflEérentes densités, et subissait divers lavages
» jusqu'à ce qu'on aperçût à l'œil nu les paillettes d'or
)) mêlées à quelques terres très pesantes et en particulier
)) au titane et au fer.
» La mine qui oflEre le plus de vestiges d'une ancienne
» exploitation, est celle de Wady Chawanîb, la plus consi-
» dérable de la localité. On voit encore, près des excava-
» tiens, plusieurs huttes construites en pierres sèches, qui
» servaient probablement aux gardiens des travaux, et plus
» loin, un petit village d'environ 300 maisons bâties régu-
)) lièrement. Deux grandes constructions en granit flanquées
» de tours aux angles, semblent avoir servi à loger la gar-
» nison chargée de la garde des mineurs et aux intendants
» des travaux. La plupart des habitations contiennent encore
» des moulins à bras, ou des tables inclinées garnies de deux
» cuvettes ou réservoirs bâtis de fragments de pierres.
)) Ces vestiges n'appartiennent pas tous à la haute anti-
» quité, mais le mode d'exploitation ne paraît pas avoir
» varié depuis les temps les plus reculés.
» On ne peut fixer l'époque précise où les travaux ont
» cessé. Les inscriptions koufiques, gravées sur des pierres
» tombales, donnent pour dernière date l'an 372 de l'hégire
» (989 de notre ère); cependant les mines furent encore
» exploitées longtemps après; et, suivant Aboulféda, elles
» ne furent abandonnées que parce que les produits étaient
» trop minimes pour payer les dépenses. Elles ont pu avoir
» quelque valeur dans l'antiquité, mais aujourd'hui elles
» n'en ont aucune au point de vue économique ou indus-
» triel. »
LES INSCRIPTIONS D£S MINES D^OR DE NUBIE 221
IV
CARTE EGYPTIENNE DES TERRAINS AURIFERES
A mon mémoire sur les inscriptions de Radesieh était
jointe une planche représentant une partie du plan égyptien
conservé au Musée de Turin. Ayant appris que ce plan était
lavé de plusieurs teintes, j'ai obtenu de M. le chevalier
Barucchi, l'autorisation d'en faire faire un facsimilé dont
je joins une réduction à ma publication actuelle. Indépen-
damment des teintes, mon dessin ajoute à celui qu'a publié
M. Lepsius un fragment qui s'adapte à l'angle inférieur à
droite, et qui prouve que le papyrus n'est pas entier. On
peut conjecturer que la légende en A, qui se rapporte à l'en-
semble du plan, devait en occuper le point central. S'il en
était ainsi, nous ne posséderions guère plus de la moitié de
cet intéressant document.
C'est, comme je l'ai déjà dit, un plan ou plutôt une carte
de mines d'or dont M. Birch a donné l'explication aussi
exacte et aussi complète que possible. C'est ainsi que ce
savant égy ptologue n'a pas hésité sur le sens de la légende A :
« Les montagnes d'où l'on apporte Vor sont coloriées sur le
plan en rouge. » Il ignorait alors que cette particularité
répondait parfaitement aux conditions de l'original^ que la
copie de M. Lepsius ne laissait pas supposer.
Les montagnes aurifères sont en effet teintées en rouge;
elles portent de plus la légende tou en nub, montagne d'or
(en B sur la carte). En C, est le sanctuaire d'Ammon de
la mx)ntagne sainte^ élevé sur le chemin principal. Il se
compose de deux salles entourées de chambres qui servaient
probablement de logement aux prêtres et aux officiers com-
mandant la station.
Au-dessus du temple, en E, on lit : Front de. . , (sans
222 LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE
doute de la montagne). En F, autre légende dont le com-
mencement a disparu; il faut suppléer un nom féminin (tou,
montagne, est du masculin), et lire : demeure dans laquelle
repose Ammon,
Après le temple est un chemin qui passe entre deux mon-
tagnes, en D, et porte le nom de chemin de ta menat'ti\
Le dernier groupe n'est pas très distinct. Il nomme une
localité voisine, sans doute en relations habituelles avec
celle de la carte. L'expression ta menat-ti peut être consi-
dérée comme une dénomination explicative signifiant soit
le lieu de la nourrice, soit le lieu de r Asiatique; mais il
peut aussi n'être que la transcription égyptienne d'un nom
donné par les indigènes.
On voit, en H, le plan de quatre habitations, la légende
explique que ce sont les maisons du pays de Ti? où Von en-
trepose* l'or.
Un peu plus bas, en I, se trouve la stèle du roi Ramamen,
qui nous démontre que nous avons encore affaire à un éta-
blissement de mines d'or fondé ou reconstitué par Séti I«'.
A l'angle de l'espace limité par les chemins, en K, on voit
le NEM ou citerne sur laquelle l'eau est figurée comme à l'or-
dinaire. Le terrain avoisinant est teinté en noir. C'est de
la terre cultivée et fertile, grâce à la présence de l'eau.
Au carrefour des chemins, en L, est figuré un second
puits plus petit, sans doute abandonné à l'usage des passants.
La continuation du chemin principal, en M, aboutit à la
mer, ainsi que l'explique la légende. Il en est de même du
chemin N, qui est un autre chemin aboutissant à la mer.
Enfin, le chemin parsemé de coquilles marines, en 0, porte
le nom de chemin de Tipamat, ou quelque chose d'à peu
1 . M. Birch propose dubitativement : chemin pour les iracailleurs,
mais ce sens ne peut être accepté.
2. Les deux mots soulignés correspondent à un groupe altéré et mé-
connaissable.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oK DE NUBIE 223
près. Ce nom, d'après son déterminatif, est celui d'un indi-
vidu de race étrangère, mais non celui d'une localité.
Les coquilles répandues sur ce chemin sont une preuve
que la mer en est très rapprochée. Nous ne pouvons songer
qu'à la mer Rouge, dont les côtes abondent en coraux, en
éponges et en coquilles nuancées des plus belles couleurs.
Elle est aussi tellement poissonneuse que, lors de l'ex-
pédition d'Egypte, les soldats français y péchaient avec
la main, après avoir tué le poisson à coups de sabre ou de
bâton ' .
Malheureusement le nom de la localité que la carte nous
ôrt
donne sous la forme C9I m * Tr ou ui, dont les signes
phonétiques forment une ligature embrouillée, ne nous four-
nit aucun renseignement. Nous devons nous borner à con-
clure que cette carte, la plus ancienne qui existe au monde,
nous représente un gîte aurifère du désert montagneux situé
à l'occident de la Haute-Egypte et très voisin de la mer
Rouge, c'est-à-dire dépendant du même groupe de terrains
aurifères que les mines auxquelles se rapportent les ins-
criptions de Radesieh et celles de Kouban. Je ne doute pas
qu'une exploration attentive de la localité ne fasse retrouver
sur le terrain les traces de ces anciennes exploitations. C'est
dans l'espoir qu'une recherche de cette nature sera tentée
que j'ai rassemblé, dans mon travail, tous les documents
antiques susceptibles de jeter quelque lumière sur ce sujet.
Terminons par une observation sur la manière dont cette
carte a été dressée.
La disposition de l'écriture de toutes les légendes, une
seule exceptée *, démontre que le scribe dessinateur a placé
1. Description de V Egypte^ État moderne, tome II, p. 193 et aqq.
Dubois-Aymé, Mémoire sur la cille de Qoçer/r»
2. Celle à laquelle se rattache le fragment.
224 LES INSCRIPTIONS DES MINES D*OR DE NUBIE
la direction de la mer à sa gauche ' . Or, la mer Rouge est
à Test. La carte se trouve donc orientée tout au rebours des
nôtres; le sud à la place de notre nord, l'est à la place de
Touest, et ainsi de suite.
Dans Tordre adopté de nos jours pour les points cardinaux,
on mentionne d'abord le nord, puis le sud. Test, et enfin
Touest. A s'en tenir au témoignage de TÉcriture-Sainte, la
race sémitique, au moins dans son rameau hébraïque, aurait
suivi le même ordre de toute antiquité. Jéhovah, faisant à
Abraham la promesse de donner à sa raœ la terre de Kenâ-
àne, lui parle en ces termes :
« Lève donc les yeux, et, du lieu où tu es, regarde : roiM
» nb^i r^ùip\ naaii , au nord et au midi, à l'orient et à Vocci-
» dent*. » Dans d'autres passages on trouve cependant Toc-
cident cité avant Torient^ mais le nord précède toujours le
midi*. Il faut, pour l'appréciation de ces énumérations,
tenir compte de la situation des interlocuteurs. Les Sémites
considéraient l'orient comme situé devant eux, tnp, et Toc-
cident par derrière, mriie; en sorte que le nord était à leur
gauche et le sud à leur droite. C'est par ce motif qu'Ézé-
chiel ^ indique ainsi la situation de Samarie et de Sodome
par rapport à Jérusalem :
TM roojsn Tnvrm T^iwar hv rotn^n mmaai m pnaw rhnrt irrroci
* rrrnj» mo T3^û*û rûn^n
Cependant, écrivant en Chaldée et se tournant vers Jéru-
salem qu'il interpelle, le prophète avait réellement Samarie
1 . On tire surtoat cette conclusion de la disposition de la légende A,
qui se rapporte, comme nous Tavons déjà expliqué, à Tensemble de la
carte.
2. Gviwse, xiii, V. 14.
3. /^^rf., XX VIII, V. 14; DcuU'i\tnoint\ III, 27.
4. Ch. XVI, 46.
5. Ta 'jromlt* sœur est Schotnron (Samarie) accc scsJiU'^s, habàani
à (a ijauchc, e( (n petite sœur, habitant à ta droite^ est Sedom et ses
fiUcs.
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE 225
à droite et Sodome à gauche, c'est-à-dire dans la direction
tout opposée à celle qu'il exprime.
Cette observation peut avoir quelque utilité pour les re-
cherches sur la géographie biblique. On en conclura par
exemple qu'il faut placer au nord de Damas la ville de n^ain,
h'oba, jusqu'auprès de laquelle Abraham poursuivit Kedar-
laomer et ses alliés, et que le texte sacré nous désigne
comme située d gauche de Damas, ptbrh bKûtt^b\
La tradition hébraïque a retenu cette identification du
nord avec le côté gauche, ainsi qu'on le voit notamment
dans la traduction des paroles d'Abraham à Loth : Si tu vas
à droite, j'irai à gauche. Le Targum le rend ainsi : Si tu
ad septentrionem (naiM), ego ad meridiem (na^i).
Chez les Égyptiens, au contraire, l'ordre constant des
points cardinaux est celui-ci : Vouest, Vest, le sud et le
nord. Si, dans des cas fort rares, le nord et le midi sont
cités avant l'ouest et l'est, toujours l'ouest prime l'est, et
le sud, le nord.
Mais il n'est pas très facile de déterminer les rapports
qu'ils avaient établis entre ces points topographiques et les
directions dont l'indication relève de la disposition du corps
humain.
Dans les tableaux astronomiques, le ciel supérieur est
représenté par une femme courbée en voûte au-dessus de
la terre. Sur son corps', le soleil est censé effectuer sa
course quotidienne. Il prend naissance à l'extrémité infé-
rieure du buste et se perd dans la nuit vers les bras de la
déesse. Dans cette situation, le côté droit regarde le sud et
le gauche le nord.
Cette disposition concorde avec le témoignage de Plu-
tarque au sujet de la lamentation de Saturne sur la perte de
1. Genèse^ xiv, v. 15.
2. Quelques textes disent sur le dos, d'autres sur le ventre, de la
déesse Ciel.
BiBL. ioypT., T. X. 15
22G LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE
son fils, né à gauche, mort à droite. Voici les paroles de
rhistorien grec :
Il semblerait donc que les Égyptiens considéraient l'orient
comme la face du monde. Cette face regardant vers Tocci-
dent avait le sud à sa gauche et le nord à sa droite.
Mais s'il est vrai que les choses aient été parfois envi-
sagées de la sorte, il est certain que c'est par exception et
dans des cas spéciaux à la mythologie, car l'identité des
signes qui désignent l'est et l'ouest avec ceux qui nomment
la droite et la gaucho est un fait constant dont l'origine est
aussi ancienne que la formation du système hiéroglyphique,
et certainement bien antérieure aux figures astronomiques
que j'ai rappelées, aussi bien qu'à la légende relatée par
Plutarque.
Jusqu'à présent on n'a pas contredit l'explication de Cham-
pollion, qui a donné les définitions suivantes :
(( tK I , c«^om«jut, le côté droit, ce qui est à droite
» (c'est-à-dire ce qui est à l'orient).
)) jf '^jj\ ' . c«^^ÀoTp, gauche, ce qui est à gauche (c'est-
» à-dire ce qui est à l'occident)'. »)
On voit que Champollion paraît s'être uniquement décidé
d'aprt'^s l'analogie existant entre le côté droit et l'orient,
d'une part, et le côté gauche et l'occident, d'autre part. Le
seul exemple qu'il cite se réfère à une figure du Rituel funé-
raire ayant sur chaque épaule une tête de bélier, et de
laquoUe, par conséquent, il est impossible de tirer aucun
éclaircissement.
1. Plutarque, De Isidc et Osiride, ch. xxxii.
2. Voyez ChampoUion, Dictionnaire égyptien, p. 23 et 24.
l
LES INSCRIPTIONS DES MINES D'OR DE NUBIE 227
Mais cette analogie entre l'orient et le côté droit et entre
l'occident et le côté gauche existait-elle réellement dans les
idées de l'ancienne Egypte? Rien ne le démontre. Et d'abord
les dérivés coptes contredisent les solutions du maître, car
W
ayant m pour finale s'accorde bien mieux avec
oTit«juL^ qu'avec ^Ao-s'p, mot dans lequel on trouve précisé-
ment la syllabe initiale de tk J
Un passage du Papyrus magique Harris semble prouver
que les Égyptiens, pour la détermination des directions,
tournaient la face au sud; ils avaient ainsi le nord derrière
eux, l'occident à leur droite et l'orient à leur gauche. Il
s'agit d'une formule par laquelle est évoquée la force salu-
taire d'Isis et de Nephthys : « Que mon cri arrive à Isis,
» ma bonne mère, à Nephthys, ma sœur 1 qu'elles me laissent
» leur salut
» à mon sudj à mon nordy à ma droltet à ma gauche, »
Comme on le voit, le nord et le sud n'ont rien de com-
mun avec la gauche et la droite. L'énumération commence
par le signe du sud, sur la valeur duquel il n'y a pas de ré-
serves à faire; c'est évidemment dans cette direction que
Tévocateur se tourne, car s'il se tournait vers le nord, il ne
commencerait pas l'énumération par le point placé précisé-
ment derrière lui. Donc, dans cette disposition, la droite est
à l'occident.
J'avais espéré que les peintures qui nous représentent,
dans les pompes pharaoniques, les porte-ombrelles du mo-
narque remplissant leurs fonctions, me fourniraient une indi-
cation positive. Ces fonctionnaires sont en effet appelés
1 . Dans son Kônigsbuch, M. Lepsius transcrit Çf ^^ par unam,
ce qui démontre que ce savant a également soumis à révision les idées
de Champollion.
228 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE
^ y 1 ft , ce qu'à la suite de Cham-
pollion on a toujours traduit : porte-Jlabellum à la gauche
du roi. Il n'en a point été ainsi. Dans certains cas\ les
flabellifères sont bien évidemment figurés à droite; dans
d'autres ils paraissent être placés à gauche ; et en définitive,
soit qu'il ne faille faire aucun fonds sur la science perspec-
tive des anciens Égyptiens, soit qu'il y ait eu des flabellifères
à la droite comme à la gauche des pharaons (ce qui paraît
du reste fort probable), il faut renoncer à rien conclure de
cet ordre de recherches.
Nous serons mieux renseignés par l'examen des noms
propres, tels que ^^ fî \\ '^-=^ , mont-hi-unam-ef, Amen-
hi-unamef , Phra-hi-unaraef , Hor-hi-unamef , et Set-hi-
unamef, que les rois conquérants Ramsès II et Ramsès III
donnèrent à quelques-uns de leurs fils. Ces noms ont pour
analogues /wnaaa^ , mont-hi-h'opes'ef, Amen-hi-kho-
peshef, etc., et sont composés essentiellement des diverses
dénominations du dieu des batailles et d'une addition qui,
dans le premier cas, signifie ^ur sa gauche ou sur sa droite,
et, dans le dernier, sur son glaive*. Il paraît tout naturel
de préférer le sens sur sa droite, car l'intention de ces noms
belliqueux est de représenter le Mars égyptien agissant avec
le glaive ou avec le bras qui tient le glaive, et non avec le
bras gauche.
On pourra s'étonner que, dans la multitude de textes que
nous possédons, je ne sois pas en mesure de citer, sur une
question aussi simple, des témoignages plus clairs et plus
décisifs. Peut-être, en effet, des exemples de cette espèce
m'ont-ils échappé, parce que, considérant la donnée de
ChampoUion comme définitive, je me suis dispensé de cata-
1. Notamment : Description de V Egypte, Antîq. PL, vol. Il, pi. XII.
2. Voyez ces noms, Lepsius, Kônigshuch, n*' 426, 428, 430, 437, 497,
498, 499 et 527.
LES INSCRIPTIONS DES MINES d'oR DE NUBIE 229
loguer les passages justificatifs \ Toutefois on voudra bien
remarquer que si Thébreu, par exemple, était, comme l'égyp-
tien, une langue perdue, la plupart des phrases de la Bible
donnant le mot pû^ ne fourniraient pas de moyen certain de
décider si ce mot signifie la droite ou la gauche. Les plus
significatives sont, comme pour l'égyptien, celles qui attri^
buent à y^t' les actions fortes. Quant à celles qui en font le
côté d'honneur, elles laisseraient soulever la question de
savoir si ce privilège a toujours appartenu au côté droit.
Au point où nous sommes parvenu, nous concluons qu'il est
très probable, sinon absolument certain, que l'explication
donnée par Champollion est erronée, et qu'il faut voir la
droite dans le groupe où il nous à montré la gauche, et réci-
proquement.
Nous ajouterons encore quelques considérations.
Au poème de Pentaur on rencontre la phrase suivante :
TU-A HI 8ATI HI UNAM Hl KBFAU HI 8BMBH
D'après ma conclusion précédente, je traduirais : Je lan-
cerai desjlèches à droite, j'atteindrai à gauche. La phrase ne
nous apprend rien en elle-même, car on peut lancer des traits
à droite comme à gauche, et kefau, l'action de poursuivre et
d'atteindre, se dit de Tun et de l'autre sens, comme le prouve
la comparaison du texte étudié avec la phrase suivante :
KBFAU HI UNAM-BW TUR^ HI AB-BW
Atteignant à sa droite^ forçant à sa gauche.
1 . M. C. W. Goodwin a le premier appelé mon attention sur les
doutes qae laissent naître les vues de Champollion.
2. Papyrus S allier II J, pi. III, 1. 8.
3. Champollion, Monuments, pi. ccxxiii.
4. Pour cette lecture, voyez Mélanges ègypiologiqucs, [V* série],
p. 106.
230 LES INSCRIPTIONS DES MINES D'oR DE NUBIE
Nous avons à remarquer ici le groupe 1 ^v. fi , semeh,
équivalent de 'm J , et signifiant la gauche^ si nos déduc-
tions ne nous ont pas égaré.
Ce même mot se retrouve dans Tun des papyrus du Musée
britannique*, mais en relation avec une action exprimée par
un mot inconnu, en sorte qu'il n'y a rien à en conclure.
Mais il est intéressant de comparer y ^^8 avec l'arabe
nfaKtt^, s'ameh. qui signifie la gauche^ et avec l'expression
commune à l'hébreu, au syriaque, au chaldéen et à l'arabe,
exprimant la même idée : h>Kùt et Skûo, smh-l. M^). 8
et tK j seraient donc deux expressions de l'idée gauche,
comme les deux mots latins lœva et sinistra.
1. Anastasi I, pi. XXIII, 1. 4.
OBSERVATIONS
SUR LE CHAPITRE VI DU RITUEL ÉGYPTIEN
A PROPOS
D'UNE STATUETTE FUNÉRAIRE DU MUSÉE DE LANGRES^
Les anciens Égyptiens déposaient dans les chambres sépul-
crales, auprès de la momie, un grand nombre de statuettes
d'un modèle uniforme et de toute espèce de matières*. Ces
statuettes représentent un personnage entièrement couvert
de ses enveloppes funéraires, à l'exception de la face et des
deux mains. A partir de la hauteur des bras, croisés sur la
poitrine, le corps, qui se termine en gaine, est orné d'une
inscription.
Par leur disposition générale, ces petits monuments, aux-
quels on a donné le nom de statuettes funéraires ^ figurent
1. Publié en 1863 dans les Mémoires de la Société Historique et
Archéologique de Langres, t. II, p. 37-48.
2. Le Musée de Langres renferme un grand nombre d'antiquités égyp-
tiennes. Une partie de ces antiquités ont été envoyées d'Egypte à la
Société Historique et Archéologique de Langres, par M. Perron, de
Langres, directeur de l'École de Médecine fondée au Caire par le pacha
d'Egypte, et aujourd'hui directeur du Collège arabe d'Alger. M. Clerc,
beau-fils de M. Perron, a aussi adressé plusieurs objets trouvés en
Egypte, et enfin, un assez grand nombre d'antiquités égyptiennes ont été
données par M. Girault de Prangey, membre titulaire de la Société His-
torique et Archéologique de Langres (Noie de la Société).
232 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
un corps momifié recouvert de son enveloppe extérieure,
simulant Tapparence de Tune des formes que revêtit Osiris
lui-même. Identifié avec ce dieu mort et ressuscité, le défunt
devait abandonner cette enveloppe, étroit vêtement de mort,
et recouvrer la liberté de ses jambes et de ses bras, afin
d'accomplir les phases actives de la vie d'outre-tombe.
On voit, d'après ces explications, que les statuettes funé-
raires, comme la plupart des autres symboles attachés aux
momies ou déposés dans les tombeaux', sont en étroit rap-
port avec la résurrection, telle que se la représentaient les
Égyptiens.
Les figurines dont nous nous occupons montrent le défunt
muni d'instruments d'agriculture, tels que la houe, la pioche
et le sac aux semences. Ce sont les outils dont il aura tout
d'abord à faire usage pour cultiver les fertiles campagnes du
Kar-neter (l'Hadès égyptien), parmi lesquelles les champs
de TAalu occupent le premier rang. Ce nom d'Aalu* rappelle
trop exactement celui de VEly-sium de l'antiquité classique,
pour qu'on se refuse à attribuer une communauté d'origine
à l'un et à l'autre mythe. Il faut convenir cependant que
rien ne nous autorise à penser que les mythologies grecque
et romaine dérivent directement de celle de l'Egypte.
Revêtue de son inscription, la statuette était regardée
comme une espèce de talisman dont la mystérieuse vertu
assurait au défunt l'heureux accomplissement de cette phase
de la vie osiridienne. Ainsi s'explique le nombre quelquefois
considérable de ces figures, que, dans un but pieux, la famille
prodiguait à l'intention des parents décédés.
Le texte inscrit sur ces monuments est presque constam-
ment le même. Il comprend deux formules principales indé-
1. De ce nombre sont les scarabées, les hypocéphales, etc. Voir Devéria,
BhIL de la ISociHè des Aniiq. de France, 1857^ p. 112; J. de Horrack,
Rec. arch. [2' série], 1862, p. 129.
2. Voir pour la véritable lecture et les variantes de ce nom, mes
Mélanges ècjypiologiques [V* Série], p. 104.
DU RITUEL ÉGYPTIEN 233
pendantes Tune de Tautre. La première se compose unique-
ment du mot n ? Q^, illuminer, éclairer, joint au nom et au
titre du défunt, assimilé à Osiris; quelquefois, mais rare-
ment, la filiation est indiquée. Le sens de cette formule est:
« L'Osiris un tel répand la clarté. »
Une tradition rapportée par Suidas ^ nous fait bien com-
prendre l'intention de ces paroles ; ce lexicographe raconte
qu'après avoir été embaumé et revêtu des vêtements d'Osiris,
le corps du sage Héraïscus répandit soudain des lueurs mys-
térieuses qui, s'échappant des enveloppes, témoignaient de
l'association de l'âme du défunt avec les dieux. Dans les
statuettes, nous retrouvons effectivement le défunt couvert
des vêtements d'Osiris, et le texte de la légende rappelle
expressément le phénomène lumineux dont parle Suidas.
La seconde formule est le chapitre VI du Rituel funé-
raire, quelquefois entier, mais plus souvent abrégé et modifié.
Sous sa rédaction la plus complète, ce chapitre est fort court;
néanmoins, la traduction en présente d'insurmontables dif-
ficultés. On ne peut réussir à se faire une idée un peu correcte
du contenu de ce chapitre qu'à l'aide des textes abrégés,
qu'on doit supposer avoir conservé seulement les mentions
essentielles.
A ce point de vue, j'ai considéré comme fort intéressante
une statuette funéraire du Musée de Langres", que M. le
Conservateur de cet établissement a bien voulu me commu-
niquer. Cette statuette, de petite dimension, est en basalte
noirâtre; la face en a été brisée, mais tout le reste est intact.
Les textes gravés sur pierre dure offrent plus de garantie
de correction que ceux que de simples potiers moulaient sur
leurs terres cuites. Quoique la gravure de la légende qui
décore la statuette de Langres soit plutôt hardie que
très soignée, les hiéroglyphes sont d'un bon type et me
1> S. voce *IIpai9X0C.
2. Comprise soas le n*4 du Catalogue. Elle est figurée sur la planche n* 1 .
834 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
paraissent démontrer que ce petit monument est antérieur
aux Saïtes .
Il avait été consacré à une femme nommée Han ou peut-
être Hanhan, si Ton tient compte des deux segments, signes
de réduplication. Ce nom est déterminé par l'oiseau du mal,
parce qu'il correspond à un mot de la langue égyptienne
signifiant tristesse, douleur, malheur \ L'hébreu a une
racine analogue, mit, de laquelle dérive aussi un nom propre
Une inscription entoure le corps, comme à l'ordinaire; elle
se compose de cinq lignes horizontales, qui se lisent de
droite à gauche et se terminent par une sixième ligne, dis-
posée verticalement derrière la statue. On y observe les deux
formules dont j'ai parlé. Ainsi, on lit à la première ligne :
L'Ostris maîtresse de maison Han répand la lumière. A la
suite de cette formule, dont nous connaissons à présent la
signification, sont écrits les mots : Elle dit, qui nous montrent
que la formule suivante (c'est-à-dire le chapitre VI du Rituel)
était censée prononcée par la défunte elle-même.
La traduction de Tinscription n'offre d'intérêt que parce
qu'elle suggère quelques observations dont les égyptologues
pourront tirer parti pour l'explication de certains textes
mystiques qui paraissaient destinés à rester à l'état d'indé--
chiffrables énigmes. L'étude isolée de ces sortes de textes
est une impasse et dans tous les cas un travail presque
stérile, au point de vue philologique. En ce qui concerne
spécialement le Rituel, on n'est pas même d'accord sur le
sens du titre général de ce recueil. Pour ma part, je ne doute
pas qu'il ne faille renoncer à y voir, avec ChampoUion, les
Chapitres de la manifestation à la lumière. Je n'adopte pas
non plus pas les vues de M. Birch, qui croit que c'est le livre de
la sortie du jour (de die). J'exposerai ailleurs mon opinion
sur ce sujet difficile; mais, dès à présent, je demande à M. E. .
1. J'ai expliqué oe mot, Pap. Maff. Harris, p. 47, Gloss,, n* 824.
DU RITUEL ÉGYPTIEN 235
de Rougé la permission de combatre ses interprétations des
titres spéciaux de plusieurs chapitres\ Je ne crois pas, par
n f I fi a y^—y^ I I
exemple, que les locutions : <=:> et vv ® ^
qui reviennent si souvent dans le Livre des Morts, signifient
avancer dans la manifestation, A mon avis, il faut lire tout
simplement, dans le premier cas, entrer et sortir, et, dans le
second, entrer après sortir, c'est-à-dire après être sorti.
Ces formules se réfèrent à l'entrée dans l'Amen thés (l'Oc-
cident) au jour du trépas, et à la sortie, avec le jour nou-
veau, à l'exemple du soleil levant. Le défunt, pendant sa
vie osiridienne, s'associait ainsi au cours du soleil, symbole
quotidien de mort et de renaissance. Les mêmes paroles
peuvent aussi avoir quelque corrélation avec la liberté
absolue de mouvements qui formait la condition essentielle
du retour à la vie et du bonheur des mânes. Si mes vues
sont justes, elles entraîneront une modification notable du
sens attribué aux titres d'une dizaine de chapitres, et par
conséquent à la valeur mystique de ces mômes chapitres.
Dans l'explication de plusieurs autres, le savant académicien
adopte pour le groupe Y J ^^, uba, le sens quitter, éviter.
Je regarde comme beaucoup plus probable que ce mot veut
dire : se diriger vers, arriver à. Il est, en effet, le plus sou-
vent combiné, au Rituel, avec le groupe qui désigne le ciel
inférieur, le lieu où s'accomplissaient les évolutions de la vie
d'outre-tombe, et que les défunts ne devaient certainement
pas éviter. Je suis heureux de me rencontrer, sous ce rapport,
en conformité de vues avec un nouvel égyptologue anglais,
M. Lepage-Renouf ', dont les premiers essais portent le
caractère d'une connaissance parfaite du mécanisme des
hiéroglyphes, et ce qui est mieux encore, d'une méthode
logique et serrée. Ces vues concordent, du reste, avec le
1. Études sur le Rituel funéraire, Rec. Arch. [2*Sôrie], 1862.
2. A prat/er from ihe Ritual^ Dublin, 1862, p. 9.
236 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
développement naturel de celles qu'a exposées M. de Rougé
lui-même à propos de la préposition uba'.
Ainsi qu'il Ta très bien compris, M. Goodwin*, l'un des
maîtres de la science, dont les travaux et surtout les prin-
cipes ne sont pas encore suffisamment compris, il faut cher-
cher les secrets de la langue égyptienne dans les documents
de style familier que nous possédons heureusement en assez
grand nombre, puis reporter sur les textes mystiques les
lumières que ces recherches auront fait jaillir. Il a déjà été
obtenu de grands résultats dans cette voie : la découverte
de nouvelles formes négatives et interrogatives, l'explication
claire de particules difficiles et de formules embarrassantes
a déjà facilité la tâche \ mais il ne faut pas s'arrêter en
chemin.
Avant d'aborder l'exposition de mes vues sur le cha-
pitre VI du Rituel, j'avais besoin de faire connaître les
difficultés particulières du sujet en général, et l'incertitude
qui règne encore en ce qui concerne la nature intime des
écrits variés dont se compose le Livre des Morts. On n'atten-
dra donc pas de mes recherches un succès définitif, car je
n'ai pas la prétention de réussir où tant d'autres ont échoué ;
mais la victoire couronnera tôt ou tard nos efforts collectifs
et sera le résultat d'un ensemble d'observations partielles,
telles que celles que j'ai en vue dans ce petit travail.
Le chapitre VI du Rituel porte au Todtenbuch et dans
d'autres manuscrits le titre suivant :
1. Étude sur une Stèle égyptienne^ p. 80.
2. Voyez : Sur les Papyrus hiératiques^ premier article, Reçue arch.,
[2* Série], 1860, p. 223 [p. 69 du présent volume].
3. Ces récentes conquêtes de la science, dont la plus forte partie est
Tœuvre de M. Goodwin, sont exposées dans mon ouvrage intitulé :
Mélanges égyptologiques [1" Série], Chalon-sur-Saône, Dejussieu, 1862. —
M. Lepage-Renouf en a fait d* heureuses applications à plusieurs textes
du Rituel : On some negatiec particles, etc., Dublin, 1862.
DU RITUEL ÉGYPTIEN 237
ro en rta iri U8*abti ka-u em kar-neier
Chapitre de faire faire les us'abti les travaux dans le Kar-Neter,
c'est-à-dire : Chapitre de faire qae les ushabti fassent les travaux dans THadès.
M. de Rouge a traduit : défaire des figurines (pour les
travaux f) dans Ker-Neter. Mais le titre du chapitre V :
Chapitre défaire que V homme ne fasse pas les travaux
dans le Kar-Neter , montre par son arrangement gramma-
tical que la construction admise par M. de Rougé ne rend
pas bien l'intention de la phrase.
Le nom d'us'ABTi désigne les statuettes de l'espèce de
celle qui nous occupe et se réfère directement à l'état d'être
que ces petits monuments caractérisent, c'est-à-dire au der-
nier appareil mystique que le défunt devait revêtir avant
d'être rendu à l'activité de la vie. Sa forme la plus ordinaire
est ^ n y us'abti ; mais il existe un grand nombre de
variantes, parmi lesquelles je citerai seulement :
T»T»T Ç\ J ,s'uABTi(Sharpe,£'5r.//iscr.,2*series,pl.65).
î^'^ Joi s'ABT(t6trf., 1>^ séries, pi. 102, A),
^ J\\î' ^'^^^ ^^^^^'' ®° ^^'
J Ç^' ^'"^^^ (Statuette de Langres).
Ces variantes viennent à l'appui d'observations déjà faites
sur la suppression facultative des voyelles initiales et sur le
déplacement de certains signes dans le corps des groupes.
Elles montrent aussi que, malgré remploi ordinairement
spécial de quelques signes voyelles, ces signes peuvent néan-
moins s'échanger avecd'autres ayant une spécialité différente,
en sorte qu'il est vrai de dire qu'à l'exemple des aspirées
sémitiques, les signes voyelles égyptiens peuvent admettre
toute la gamme des sons voyelles. En considérant la forme
du mot égyptien et son emploi, on peut être conduit à le
rapprocher du thème radical de ojeàT, ige^e, ^gi&T, ogoÀe,
I9C0&T, etc., mutare, commutare.
238 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
Selon moi, la véritable intention du chapitre est de mettre
le défunt parvenu à Tétat à!Ushabti, en mesure de faire,
dans le Kar-Neter, les travaux que les mânes avaient à
exécuter à ce moment de leur existence nouvelle. Je ne par-
tage pas Thésitation de M. de Rougé qui, dans sa traduc-
tion, marque le mot travaux d'un signe de doute.
Le groupe ^ =^^ kau, donné par le Todtenbuch et par
un grand nombre d'autres textes, apparaît tout aussi fré-
quemment sous la forme ^ ^ comme, par exemple, sur la
statuette de Langres. On trouve même sans déterminatif
'-^ I. Il signifie travaux, ouvrages, affaires, et n'a rien de
spécial aux travaux de construction, quel qu en soit du reste
le déterminatif. Je citerai les phrases suivantes qui carac-
térisent bien quelques-unes de ces nuances principales :
L'abeille vit de son travail^ ; tu ne feras aucun travail ce
jour-là"; les occupations de la déesse Safkh* (la déesse de
l'intelligence); les actes ^^ l'homme courageux*, etc.
En se pénétrant bien de cette valeur, on n éprouvera
^ BEN KAU,
, AA/VV>A Ckl I I 1
nulle chose, rten, qui se rencontre dans le poème de Pentaour,
où elle n'a pas été comprise. C'est au passage où Ramsès
exalte les puissants effets de la protection d'Ammon* :
1. Pap. Sallier II, pi. 5, lîg. 5.
2. Pap. Sallier IV, pi. 5, lig. 3.
3. Pap. Anastasi I, pi. 1, lig. 2.
4. Ibid., pi. 26, lig. 8.
5. Pap. Sallier III, pi. 3, lig. 4, 5. — Le texte de Karnak (Brugsch,
Recueil de Monuni,, t. 1, pi. 29, 1. 1) donne la variante J ^ g]\, qui
montre une fois de plus 1 usage facultatif des déterminatifs. M. Devéria
(Rec. arch.f 1862) a bien expliqué la notation hiéroglyphique des mil-
lions et des centaines de mille, mais il ne connaissait pas cet exemple
qui lui aurait fourni la valeur phonétique g O^^^sia- Hafennu,
des centaines de mille.
DU RITUEL ÉGYPTIEN 239
« J'ai trouvé qu'Ammon m'a été plus utile que des millions
» de fantassins, que des centaines de mille de cavaliers, que
» des dizaine de mille de jeunes héros, fussent-ils réunis
» ensemble. »
Après cette tirade, le roi ajoute comme résumé de sa
pensée : J ^ ^m 0^ ^-^-^ des hommes nom-
breux ne sont rien.
Les statuettes funéraires ne reproduisent jamais le titre du
chapitre VI; il était toutefois nécessaire de l'expliquer,
avant de passer à l'analyse du chapitre lui-même. Grâce
aux vues que ce titre nous a suggérées, nous savons par
avance que nous allons rencontrer des formules qu'on
croyait posséder une vertu particulière pour rendre les
mânes capables d'exécuter les travaux de l'Elysée.
Voici le texte abrégé, mais simple et bien lié dans toutes
les parties, que nous fournit la statuette de Langres :
A! 8'tib apen ar ap-tu osiri ncà-t-pa han er iri't ka-t-u
O ushebti ces! est apte osiris dame Han pour faire travaux
neb-t em kar-neter er srut ... er smehi u(t)bu
tous dans kar-neter pour fertiliser les campagnes, pour inonder les ruisseaux ,
Y i ^ ~-li^f ^ ^ tr â ^ T-
cr h' en s* a en abt er amen-t Vea iri-a mak neb-t,
pour conduire sable d' Orient en Occident tour à tour. Je fais soin tout.
Je ne connais encore aucune forme impérative bien cons-
tatée, commençant par l'auxiliaire 1 , et correspondant
au copte «.pi, fac; mais je ne voudrais pas affirmer que cette
forme est étrangère à la langue antique.
La tournure impérative conviendrait peut-être mieux à la
formule du chapitre que le sens simplement affirmatif.
Quoi qu'il en soit de ce détail grammatical, il est évident que
240 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
le texte traduit est, comme nous nous y attendions, une
formule destinée à favoriser mystérieusement le défunt dans
l'accomplissement des devoirs spéciaux à sa transformation
en usABTi. C'est bien de travaux agricoles qu'il s'agit : il
faut rendre fertiles les campagnes, organiser l'irrigation et,
sauf erreur d'interprétation, se débarrasser des sables enva-
hissants. Ces travaux expliquent bien Temploi des instru-
ments de culture que les statuettes tiennent ordinairement
dans les mains. On en voit la représentation sur le tableau
qui accompagne le chapitre CX du Rituel; là, le défunt
laboure, sème, moissonne, bat les grains, etc., et il est aussi
représenté conduisant une barque sur laquelle sont placées
trois tables d offrandes.
Au lieu du groupe , la plupart des statuettes ont
{| _ ^ y> AP-TU, participe du verbe ( , copte ton, corn-
putare, existimare, dinumerare ; quelquefois l'un et l'autre
mot sont répétés dans la formule, de manière à donner une
plus grande énergie à l'expression. Le signe de Venvelop-
pement, deVaggrégation, des comptes Q, peut admettre les
valeurs phonétiques de tous les mots qu'il détermine ordi-
nairement, et je n'ai aucun moyen de distinguer celle qui
lui appartient réellement ici ; mais cette indécision sur le son
n'en est pas une pour le sens, qui est : examiné, vérifié,
reconnu apte, capable. Un sujet de quelque embarras, c'est
la phrase relative au transport des sables. Le mot o s'a,
III
copte 510), signifie bien sable; mais il existe un groupe de
forme très rapprochée un . s'ai ' , qui répond aux idées
mets préparé, aliment. L'échange de ces deux groupes n'est
pas sans exemple, et la forme s' ai se rencontre précisément
dans un texte du chapitre VI du Rituel, au passage qui nous
occupe'; aussi avais-je adopté le sens aliment dans un essai
1. J*ai expliqué oe mot: Mélanges égyptologiques [l'* Série], p. 77.
2. Rituel hiératique de nsa-hor-phra, Descript. de TÉgypte.
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DU RITUEL ÉGYPTIEN 241
de traduction de ce même texte \ Je crois qu'il n'est guère
possible de persister dans cette interprétation, à cause du
voisinage du mot T 1| ] , ubu, qui se trouve fréquemment
combiné avec le mot sable. La formule ^^* I <ir> o
OZ-^ I I I I III I I I I
I , As'u su-T ER s'a EN UBU, signifie : ils étaient plus
nombreux que le sable des ruisseaux, et non : ils abon-
daient en provisions de bouche, comme on l'avait pensé et
comme je l'avais traduit moi-même*. Un texte hiératique
nous montre que les ubu fournissaient aux Égyptiens les
énormes masses de sable nécessaires à l'érection de leurs
monolithes. Le mot rappelle bien le copte Ao, rivulus.
Trouvons-nous, dans le chapitre VI du Rituel, une allu-
sion aux efforts que l'agriculteur égyptien avait à faire pour
combattre cette marche inexorable du sable des déserts qui
bordent étroitement la vallée du Nil? C'est assez vraisem-
blable. Les UBU représentent peut-être les courants de sable,
et le travail qui consistait à rétablir l'irrigation des endroits
que ces courants avaient recouverts et desséchés pouvait
bien mériter la mention spéciale que nous rencontrons ici.
Quoique je ne connaisse aucune rédaction abrégée du cha-
pitre VI, d'un type aussi correct que celui de la statuette de
Langres, néanmoins ces textes abrégés ne sont pas rares. On
en trouvera deux spécimens dans la planche 102 des Inscrip-
tions égyptiennes de Sharpe, 1" série (A et C). Au même
endroit, en B, la formule abrégée est remarquable en ce
qu'elle précède quelques-unes des additions qui se ren-
contrent dans les rédactions complètes, et qu'elle offre un
déplacement des phrases. On y lit: O vous Shabti! VOsiris
Piaï a été examiné et reconnu capable dans le Kar-Neter
pour transporter les sables d'Orient en Occident, pour fer-
tiliser les campagnes, pour inonder les ruisseaux, etc. Ici,
1. Papyrus magique Harris, p. 13.
2. Inscription d'Ibsamboul, Rec. arch. [1" série], t. XV, p. 723 et 727.
BiBL. ÉGYPT.. T. X. 16
242 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
la mention relative au transport du sable précède celle des
travaux de culture.
Nous reconnaissons ainsi que l'ordre des membres de
phrase n'est pas constant; cette mobilité se remarque bien
davantage dans les textes plus complets.
Pour mettre nos lecteurs à même de faire quelques com-
paraisons, nous publions sur la planche dont ce mémoire est
accompagné :
1° Le texte fourni par le Todtenbuch (Rituel de Turin) ;
2^ Celui d'une très belle statuette, en grès fin, très fine-
ment gravée, appartenant à M. Changarnier, de Beaune. Ce
petit monument est figuré sur la planche en B;
3® Le texte d'une statuette en bois de sycomore, de la
collection Majora
4^ Celui d'une statuette de la collection du docteur Lee, à
HartwelP.
Maintenant nous allons examiner successivement les for-
mules interpolées dont l'addition constitue la forme complète
du chapitre.
La première et la plus importante occupe la fin du texte
publié sur notre planche, n® 3, à partir de la moitié de
l'avant-dernière ligne. Nous citons cet exemple à dessein,
car il nous montre la formule additionnelle dans une situa-
tion indépendante, à la suite de celles que nous a fait con-
naître la statuette de Langres. En complétant le groupe
final, ce qui ne donne lieu à aucune diflSculté, on y lira :
Voilà que f ai abattu les maux, là, en homme en ses facultés.
Ceci est mis en la bouche du personnage qui prononce le
chapitre.
L'expression <z> <:=> i i i , er ker-tu-ef, me semble dési-
gner les attributions, les fonctions normales de l'homme
1. Publiée par Sharpe, EgypL Inscript. \V* série], pi. 102 C.
2. Ibid., 2* série, pi. 65 Adroite. Ces deux textes présentent quelques
fautes qui paraissent être le fait du copiste.
DU RITUEL ÉGYPTIEN 243
réacquises par le défunt. Dans un autre texte, elle paraît se
référer aux devoirs, aux fonctions des chefs militaires \ On
trouve aussi : to er ker-t ef', la terre, en ce qu'elle com-
prend, en son ensemble. Au surplus, cette expression n'est
pas forcément inhérente à la formule de la victoire sur les
maux, car le texte do la statuette Lee' la place immédiate-
ment après la mention des travaux à exécuter dans le Kar-
Neter. Dans Tun et l'autre cas, le sens que j'attribue à cette
locution peut également convenir.
Une seconde formule interpolée (voir le texte du Todten-
buch) se lit : makeua ka-ten sapten; elle est répétée à la
fin du chapitre et paraît correspondre à la dernière phrase
du texte de la statuette de Langres : J^ exerce tout soin. Je
suis tenté de croire qu'ici le défunt lui-même exprime l'idée
qu'il donne ses soins, son attention aux travaux ; mais le mot
MAK s'entend aussi des soins que la divinité était censée
prendre des humains, et il serait possible que ces mots
embarrassants fussent regardés comme un acquiescement
de la statuette interpellée.
Il est à remarquer que le texte de la statuette Changarnier
met au singulier Tun des pronoms pluriels du Todtenbuch;
on y lit : makeua ka-k saptu-ten, ce qui est loin d'amoin-
drir la difficulté. Enfin, le Todtenbuch, de même que tous
les textes complets, ajoute encore : er nu neb iri-t am,
pour tout temps à passer là (litt. à faire). Ces mots, comme
les autres additions, occupent aussi des positions variables
sur différents monuments.
On voit quels obstacles compliqués présente l'interpréta-
tion de ces textes bizarres. A ce propos, il faut se rappeler
qu'il s'agit de formules mystiques auxquelles une vertu puis-
1. Denkin.j III, 32, 13. Comparez aussi Todtenbuch^ ch. lxiv, iig. 11.
2. Voyez mon Hymne à Osirls (Rev. arch., 1" série, t. XIV, pi. 30,
Iig. 19).
3. Voir la planche ci-jointe, n' 4.
244 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
santé était attribuée. Ainsi que je l'ai expliqué ailleurs, les
conjurations magiques ont puisé leur origine dans la science
sacrée de l'Egypte; les premiers magiciens n'ont eu qu'à
employer pour les vivants les méthodes de conjuration que
les prêtres enseignaient pour défendre les morts contre les
innombrables ennemis qui menacent la vie d'outre-tombe,
au dire des textes funéraires. Que des formules de cette
espèce nous présentent des phrases décousues, incohérentes,
nous n'avons guère le droit de nous en étonner; nous devons,
au contraire nous v attendre, afin de nous défier de ces textes
obscurs qui pourraient nous égarer. Si mes idées, sous ce
rapport, sont partagées, j'aurai atteint le but principal que
j'avais en vue dans cette étude.
Pour terminer, je donne une traduction suivie des cinq
textes qui m'ont principalement servi dans mon travail.
Cette traduction, pour les trois premiers, ne laisse place
qu'aux doutes par moi exposés; mais celle des deux der-
niers, qui regarde des rédactions complètes, est conjecturale
sur plusieurs autres points.
STATUETITE DU MUSÉE DE LANGRES
L'Osiris, maîtresse de maison, Han, répand la clarté; elle
dit : « 0 vous, Ushabti! l'Osiris, maîtresse de maison, Han,
est capable de faire tous les travaux dans le Kar-Neter, de
fertiliser les campagnes, d'inonder les ruisseaux, de conduire
les sables d'Orient en Occident, tour à tour. J'exerce tout
soin. »
STATUETTE DU DOCTEUR LEE (PI. II, ï[9 A)
Le quatrième prophète d'Ammon, Ka-en-Amen, répand
la clarté. Il dit : « 0 vous, Ushabti ! je suis capable pour les
travaux à faire dans le Kar-Neter, par l'homme en ses
facultés. Voilà qu'il a abattu le mal, là; pour transporter les
sables d'Orient en Occident. Moi, j'exerce le soin; oui, toi 1
en tout temps. »
DU RITUEL ÉGYPTIEN 245
STATUETTE DE LA COLLECTION MAJOR (PI. II, H® 3)
L'Osiris Piai répand la clarté; il dit : « L'Osiris Piaï, jus-
tifié, est appelé; il est capable, pour faire tous les travaux
à faire dans le Kar-Neter, fertiliser les campagnes, pour
inonder les ruisseaux, transporter les sables à TOrient et
à l'Occident. J'ai abattu les maux, là, en homme en ses
facultés. »
RITUEL DE TURIN, chap. VII (PI. II, ïi^ 1)
L'Osiris Aufonkhdit : « 0 vous,Ushabti ! L'Osiris Aufonkh,
celui-ci, est capable pour tous les travaux à faire dans le
Kar-Neter ; y ayant abattu le mal en homme ayant ses attri-
butions; j'exerce le soin; oui, vous! éprouvez-moi en tout
temps à passer là; pour fertiliser les campagnes, pour inonder
les ruisseaux, conduire les sables d'Occident en Orient, tour à
tour. J'exerce le soin; oui, vous! L'Osiris Aufonkh, justifié. »
STATUETTE DE M. CHANGARNIER (PI. I, n<> 2 ; pi. 1 1 , H^ 2)
L'Osiris, intendant du magasin royal, Hoririata, répand
la clarté. Il dit : « 0 vous, Ushabti 1 L'Osiris, intendant du
magasin royal, Hoririata, justifié, est capable de faire tout
travail dans le Kar-Neter. Voilà qu'il y a abattu les maux,
en homme ayant ses attributions. J'exerce le soin, oui, toi !
éprouvez-(moi) pour tout temps à passer là; pour fertiliser
la campagne, pour inonder les ruisseaux, pour transporter
les sables de l'Occident à l'Orient, tour à tour. J'exerce le
soin; oui, toi ! »
Je ne me flatte pas de posséder une idée un peu nette de
l'intention attachée aux interpolations qui, dans les deux
derniers textes, coupent et embarrassent la formule pri-
mitive. On pourrait faire de -^s^ v ^ autre chose qu'un
246 OBSERVATIONS SUR LE CHAPITRE VI
verbe à la première personne, malgré rautorité du texte de
la statuette de Langres; on pourrait voir dans '^ Sa ^^ verbe
exprimant un acte de la parole, bien que ce groupe soit le
dernier mot dans le texte du Rituel et dans celui de la sta-
tuette Changarnier ; mais ces valeurs ne rendraient pas les
phrases plus intelligibles. Dans les incantations mystiques
ou magiques, la clarté n'a jamais été Tune des conditions du
succès; tout au contraire, un langage obscur et ampoulé
déterminait une impression plus profonde et en imposait
bien mieux au vulgaire. D'un autre côté, le respect des formes
traditionnelles a consacré une foule d'erreurs commises par
des copistes inhabiles. C'est pour ce motif que, de crainte
de ne pas rencontrer la formule exacte à laquelle le pouvoir
mystérieux revenait de droit, les scribes se firent un devoir
de reproduire les variantes les plus usitées, alors môme que
quelques-unes d'entre elles forment de grossiers non-sens.
Ce fait est bien connu; j'en citerai cependant un exemple
qui rentre un peu dans mon sujet.
Si le chapitre VI du Rituel a pour objet de mettre les
mânes parvenus à l'état d'Ushabti, en mesure d'exécuter
les travaux agricoles dans le Kar-Neter, le chapitre V, au
contraire, fournit, ainsi que l'explique clairement son titre,
le moyen d'empêcher que V homme ne fasse des travaux
dans le même lieu. Remarquons en passant que l'expression
V homme s'applique bien au défunt; c'est ainsi qu'il est
désigné dans tous les chapitres ayant pour objet de lui res-
tituer le cœur, la bouche, etc., ou de le sauver de quelque
péril. Il n'était donc pas bon qu'à toute époque de sa vie
d'outre-tombe, le défunt fût astreint aux travaux. Quoi qu'il
en soit, le chapitre V ne comprend qu'une simple formule
de conjuration, dont voici la traduction : Moi, je suis Vinves-
tifjateur de Vâme défaillante, apparaissant à mon heure^
me repaissant d'entrailles de singe. Un scribe inattentif,
ayant mal transcrit le mot aani, qui signifie singe, en a fait
par mégarde le verbe aannu, revenir, retourner, et cette
DU RITUEL ÉGYPTIEN 247
grossière erreur, qui introduit dans la phrase un mot incon-
ciliable avec son antécédent entrailles, a été respectée par
des copistes postérieurs. On la remarque notamment au
Todtenbuch et au Rituel hiéroglyphique à vignettes enlumi-
nées du Musée de Leyde^ où elle est annoncée par le groupe
Ki-TOT, aliàs.
Chalon-sur-Sadne, 15 février 1863.
\
STATUETTES ÉGYPTIENNES
u Musée de langre», vut de piofil. — \ !■. - la mi
cabincl de M. Cliingiriiiei Je Bcaune.
RECHERCHES
SUR LE
NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES'
AVEC QUELQUES OBSERVATIONS SUR l'aLPHABET SÉMITICO-ÉGYPTIEN
ET SUR LES SINGULARITÉS ORTHOGRAPHIQUES '
AVERTISSEMENT PRÉLIMINAIRE
A l'occasion de mon dernier écrit sur les Inscriptions des Mines
d'or, j'ai été signalé comme ayant eu le tort considérable de passer
sous silence une traduction de l'inscription de Kouban, antérieu-
rement publiée par M. le docteur H. Brugsch, de Berlin.
C'est sans doute un tort considérable que celui de ne point
connaître à fond tous les ouvrages d'un égyptologue aussi dis-
tingué; mais, lorsqu'on habite une petite ville, privée de toutes
ressources au regard de l'étude des hiéroglyphes, on ne peut
connaître un écrit quelconque relatif à cette étude et à celle des
langues orientales en général qu'à la condition de le posséder soi-
1. L'exemplaire qui a servi à la réimpression avait appartenu à
M. Branet de Presles, qui y avait intercalé quelques notes au courant
de la lecture. J'ai pensé qu'il serait utile de reproduire deux de ces notes,
qui renfermaient des renseignements nouveaux à l'époque où le mémoire
de Chabas parut. — G. M.
2. Mémoire publié séparément en 1863 à Chalon-sur-Saône, chez
Dejussieu, imprimeur, rue des Tonneliers, 5; à Paris, chez Benjamin
Duprat, Libraire de l'Institut, rue du Cloltre-Saint-Benoît^ 7, et à la
Librairie A. Franck, Alb. L. Hérold, successeur, 67, rue de Richelieu,
in- 8*, x-44 pages. — G. M .
250 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
même, c est-à-dire de le payer, lorsqu'il ne s'agit pas de mémoires
dont les auteurs distribuent des tirages séparés.
Cherchant, dans l'analyse des textes originaux, les secrets de la
langue égyptienne, sans me préoccuper des voies suivies par
d'autres, j'ai concentré mes efforts sur les publications qui con-
tiennent des fac-similés de ces textes précieux, mine féconde encore
si peu entamée. Quant aux ouvrages dispendieux d'une autre
espèce, j'accorde sans difficulté à ceux de mes confrères en égypto-
logie qui auront la conscience d'avoir, plus que moi, fait pour la
science des sacrifices considérables d'argent et de travail désinté-
ressé, le droit de s'étonner des énormes lacunes que présente encore
aujourd'hui ma modeste bibliothèque : ils n'y trouveront ni les
ouvrages de Champollion, ni ceux de M. Lepsius, sauf le Kônigs-
buch; rien de MM. de Bunsen, Wilkinson, ni de tant d'autres,
sans reparler de M. Brugsch lui-mèmeV
Ainsi privé de moyens d'étude, dont je suis le premier à recon-
naître la haute valeur, je reste exposé à des redites, à des contra-
dictions, à des erreurs. C'est une conséquence inévitable d'une
situation dont je ne puis encore prévoir la fin et pour laquelle je
ne réclame aucune tolérance, même de la part des égyptologues
qui ont à leur disposition bibliothèques où tout abonde et musées
pleins de documents inédits; qui, par leurs hautes positions offi-
cielles, forment le centre où convergent toutes les nouvelles scien-
tifiques, où s'ébruitent d'abord toutes les découvertes. Qu'ils
signalent donc ce que mes travaux présentent de défectueux et
d'insuffisant. Pour ma part, je me réjouirai toujours des progrès
que la science devra à leur situation privilégiée et à leur capacité
supérieure, et je m'estimerai heureux de saluer la lumière qu'ils
auront répandue sur des points demeurés pour moi dans l'obscu-
rité.
J'ignore encore si l'on a relevé dans mon travail des erreurs que
la lecture de celui de M. Brugsch m'eût épargnées; mais j'ai
1. Ces ouvrages ne me sont pas tous complètement inconnus. Il m'a
été permis d'en parcourir quelques-uns à la bibliothèque du Musée égyp-
tien, où j'ai été admis à travailler. Lorsque j'ai utilisé les notes que j'y
ai puisées ou celles que de bienveillants amis ont bien voulu y prendre
pour moi, sur mes indications, je me suis constamment fait un devoir
d'en indiquer les sources.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 251
quelques motifs de supposer qu'on a entendu m'accuser d'avoir
utilisé, sans la mentionner, la traduction de ce savant. A une im-
putation aussi grave, j'oppose une réponse catégorique : « Il y a
troh personnes pouvant témoigner que je n*ai reçu /'Histoire
d'Egypte par M. Brugsch* que longtemps après la publication
de mon mémoire sur les Mines d'or; deux d'entre elles sont en
rapports amicaux aoec M. Brugsch, et c'est à l'une de celles-ci
que je suis redevable de quelques passages copiés sur mes indi-
cations expresses et cités par moi. »
A l'époque de mes débuts dans l'étude, je ne possédais d'autres
textes égyptiens que ceux de la stèle de Kouban et de l'inscription
de la princesse de Bakhten. Dès 1855, je mettais à la disposition
des égyptologues une note sur l'explication de deux groupes, dans
laquelle je citais, de ces deux textes, des passages dont je donnais
une version différente de celle de leur premier traducteur. Mes
conclusions, appuyées sur les mêmes exemples, furent ensuite
partiellement exposées par d'autres, dans des publications où mon
nom n'était pas mentionné.
Au commencement de 1856, je publiais sous le titre de : Une
Inscription historique de Séti /"*, un travail qui contient la tra-
duction commentée des textes. gravés sur les murs du temple de
Radesieh, et je revenais sur les données de l'inscription de Kou-
ban, dont j'analysais plus intimement le contenu. Je ne sache pas
que M. Brugsch ait cru devoir utiliser ce travail, ni même lui
accorder une simple mention dans ses ouvrages sur la géographie
et sur l'histoire.
En rappelant ces deux faits, je ne formule aucune plainte. Je
n'ai pas la prétention d'avoir rien enseigné à qui que ce soit dans
les écrits que je viens de citer. Mon unique but est de montrer que,
longtemps avant M. Brugsch, je m'étais livré sur le texte dont on
fait bruit à une étude très attentive.
1. Je suppose que c'est & la traduction publiée dans cet ouvrage qu'on
a voulu faire allusion.
2. Ce mémoire, de môme que le précédent, fait partie du Recueil de
la Société d'Histoire et d'Archéologie de Chalon-sur-Saône; mais des
tirages à part en furent déposés chez les libraires allemands de Paris.
[Ils se trouvent reproduits Tun et l'autre dans le t. I, p. 9-68, des
Œuvres diverses de Cbabas. — G. M.]
252 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈSES
Mais, de son côté, et sans que j'en fusse informé, M. Brugsch
m^avait de beaucoup précédé dans Texamen du Papyrus médical.
De là un premier grief dont j'ai déjà eu à me disculper Ici s*est
présenté le cas suffisamment singulier que le savant qui a relevé
contre moi ce grief n'a pu m'indiquer les moyens de me procurer
le mémoire par moi ignoré, pas même le nom de la Reçue qui
l'avait inséré. Mon ignorance, à propos de ce mémoire, était du
reste partagée par les éminents égyptologues qui ont rendu compte
de mes Mélanges égyptologiques, l'un dans la Revue archéolo-
gique, en France, l'autre dans le journal The literary Gazette^ en
Angleterre. Finalement, c'est à M. Brugsch lui-même, qu'en suite
de rintervention d'un ami commun, je suis redevable du cahier
dans lequel Tarticle avait été imprimé \
M. Brugsch, qui vient d'éditer le Papyrus médical dans la
seconde partie de son Recueil de Monuments, s'est occupé de nou-
veau de ce manuscrit. Je crois voir un indice de ses préoccupations
dans le paragraphe qu'il m'a consacré : a Je sais que M. Chabas,
qui m'honore de son amitié, n'a pas voulu ignorer le mémoire
allemand que j* avais composé, il y a plus de neuf ans, au sujet
de la médecine égyptienne, etc. »
J'avoue que cette déclaration n'a pas toute la netteté d'expres-
sion que j'aurais voulu y rencontrer. A tout événement, je puis me
servir de la môme formule : « Je ne crois pas que Af. Brugsch ait
voulu ignorer l'article anglais que fai inséré, il y a un an, dans
le journal The literary Gazette sur quelques singularités de la
médecine égyptienne, etc. ))
Indigne de la gravité de la science, un esprit de mesquine sus-
ceptibilité n'est pas moins nuisible à l'intimité des rapports qu'il
est désirable de voir s'établir entre les représentants, si peu nom-
breux encore, de la science créée par le génie de Champollion. Cet
esprit ne sera jamais le mien ; mais, en publiant une continuation
de mes recherches dans le domaine de l'égyptologie, je ne pouvais
me dispenser de faire connaître ma situation particulière, afin de
prémunir le public qui me juge contre de nouvelles suggestions de
1. Allgemeine Monatsschj*ift Jïcr Wissenschaft und Litteraiur,3sLnnaLT
1853, Braunschweig. M. Brugsch n'a pas annoncé son article dans les
listes de ses travaux imprimées au dos de ses ouvrages.
RKCHERCHKS SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 253
la nature de celles que je viens de combattre. Il ne fallait rien
moins qu'un motif aussi grave pour me porter à vaincre la répu-
gnance que j'éprouve à parler de moi-même. J'espère n'avoir pas
à revenir sur ce sujet.
Érudit de premier ordre, justement honoré dans son pays et bien
connu de toute l'Europe savante, M. Brugsch se passerait aisément
de mon humble témoignage. Il me sera permis toutefois de rap-
peler ici que. si j'ai eu à signaler quelques points de dissentiment,
je me suis fait aussi un devoir de rendre justice à la haute impor-
tance de ses travaux. Ces loyales explications me donnent le droit
de compter sur la continuation d'une amitié à laquelle j'attache le
plus haut prix.
Cbalon-sur-Saôue, le 31 mars 1863.
L'antiquité a désigné sous le nom de Tbèbes, eiiêti, ef^êai,
un assez grand nombre de villes. Stéphane de Byzance en
cite neuf, savoir :
Thèbes en Béotie,
Thèbes en Egypte \
Thèbes en Thessalie,
Thèbes en Cilicie, près de Tancienne Troie,
Thèbes en lonie, près de Milet,
Thèbes en Attique,
Thèbes en Cataonie,
Thèbes en Italie,
Et Thèbes en Syrie.
D'autres auteurs mentionnent en outre Thèbes en Afrique
et Thèbes, dite Corsica, dans le golfe de Corinthe'; Pto-
lémée désigne cette dernière ville sous le nom de Thisbé.
1. ''EffTi xai âtXXY) AiYvirrfa icepl ^ç KaXX((iax^c 97)7iv 8ti xarà idcç Alfuirtfaç
%'ffiaL^ eoTi oiCT,Xaiov, 8 xaïc |Uv âXXatç 7)|iépa(c icXT)poûtai avé(j.ov, xatà Sa xàç
TptaxaSac ou tweî iravTÊXw;, Etienne de Byzance, s, r. 0tî6t|. — Note de
Brunet de Presles.
2. Pline, Histoire naturelle^ liv. IV, eh. in.
254 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
Il n'est guère supposable que ces lieux si divers aient dû
leur communauté de nom à une cause unique ; je crois plutôt
que les Grecs, par des motifs tirés de l'analogie et de l'eu-
phonie, ont confondu sous la dénomination de ^i^n plusieurs
noms de formes plus ou moins rapprochées.
S*il en était autrement, nous aurions à chercher dans la
Thèbes d'Egypte le prototype de ce nom célèbre, et tel doit
être le cas^ en particulier, pour la Thèbes de Béotie, dont le
fondateur Cadmus, au dire de Diodore', était originaire de
l'ancienne capitale des Pharaons. Quant aux autres Thèbes,
nous n'avons pas les moyens de suivre jusqu'à sa source la
trace du nom sous lequel elles nous sont connues.
Selon le même historien, la Thébaïde était la partie la
plus ancienne de l'Egypte', et les Thébains se regardaient
comme les plus anciens des mortels'. Il rapporte une tra-
dition d'après laquelle la fondation de Thèbes était attri-
buée à Osiris^ dieu que les textes originaux nous signalent
comme le divin roi des premiers temps du monde, et, ce
qui est encore plus décisif, comme V Ancien dans Thèbes :
"jf^ % ^'l \ De son côté, Strabon place cette ville même
1. Liv. I, ch. XXIII.
2. Ibid., ch. XXII.
3. Ibid.^ ch. L.
4. Ibtd,, ch. XV.
5. La forme du nom d'Osiris, dans ce titre, est très curieuse. — Cham-
pollion, Grammaire égyptienne^ p. 110, a donné la variante fi fl
pour Osiris. Cette variante répond au passage de Plutarque : Tbv yàp
PaaiXéa xal xOpiov ''Oaipiv ôçôaXixô) xal oxrjTrTpa) Ypâçouffi. M. Parthey, dans
son édition du Traité d'Isis et d'OsiriSy p. 186, a indiqué, d'après
Champollion, cette orthographe. Plutarque ajoute : ''Evioi Se xal Toù'vo(xa
6iep(i.Tf)V6'jou<Ti IIoXudçÔaXjjLov tôç toO {iev Oç to ttoXu, toO fis ipt tov ôçOaXiibv
al-x^jmla çwvTj çpâÇovToç. Diodore de Sicile, liv. I, ch. ii, dit la même
chose. Le mot oog se retrouve en effet en copte, avec le sens de mulius
esse (Peyron^ p. 156). Mais le nom d'Osiris (ou Taipic, comme Hella-
nicus, au témoignage du même Plutarque, ch. xxxiv, l'avait entendu
prononcer par les prêtres) était susceptible d'autres interprétations. Ainsi
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 255
avant Abydos^ le sanctuaire le plus fameux du mythe osiri-
dien, la ville dont le nom hiéroglyphique est, avec celui de
Tattu, cité dans les plus anciens documents écrits que nous
ait légués le premier Empire égyptien.
Cependant les ruines de Thèbes ne nous ont pas encore
livré de monuments portant les noms des Pharaons anté-
rieurs aux Pasteurs; quelques monuments funéraires at-
testent seuls que la localité avait, dès cette époque, une
certaine importance comme centre religieux. Mais il est à
supposer que les immenses édifices élevés par les succes-
seurs d'Ahmès se sont substitués à des constructions plus
anciennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès les temps
des Amenemha et des Osortasen, le culte de Mont, le dieu
belliqueux, était établi à Thèbes, puisqu'on trouve dans
les Papyrus de Berlin, qui datent de cette époque reculée,
la mention de ce dieu comme seigneur de Thèbes, a^-^^; ^
Plutarque dit encore : 'O ^àp "Oaipic àyaOoTrotbç xal to ovo(Jia TCoXXà çpdtCei
oùx' r|X((rra II xpàxoç èvepyoOv xal àyaOonotbv S Xéyoxjai- Dans ces
interprétations, l*œil est pris avec le sens dQ faire, èvspYoûv, le sceptre a
donc la valeur de xpiro;, et c'est ce qui résuite aussi d'un autre passage
du môme traité où Plutarque, revenant sur les deux signes dont le nom
d'Osiris est formé, le sceptre et Tceil, dit que l'un signifie la prévoyance
et Tautre la puissance : Tbv 5' ''Oo^tpiv av TtàXiv ô^6aX(iû xal axi^icrpcp ypà-
çouaiv, Jiv TO (Ji€v T7)v ^p<ivoiav èjjiçafvei, to Ôe tt,v 6-jvapiiv. Il Ti^sulte de ces
divers passages que le sceptre dans le nom d'Osiris se prononçait os ou
is et qu'il pouvait s'interpréter par xpsToç. Ce mot de xpâToç convient très
bien dans tous les passages où les dieux donnent la vie, la stabilité, le
pourvoir. Il convient très bien aussi comme désignation de la capitale
de rÉgypte, f, ^ao-iXeuouaa, t| Suvaore-jouo'a tôiv tt^X&wv, comme disaient les
Grecs. Il ne faut donc pas chercher à le ramener à la prononciation de
Thèbes, car les diverses variantes où ce signe se permute avec I ou [j
montrent qu'il avait la valeur de 5 ou og probablement précédé d'une
voyelle. — Note de Brunet de Prestes.
1. Liv. XVII, ch. xLii.
2. Papyrus de Berlin n" 1, lig. 238. Voir aussi Sharpe, 1" série,
pi. LXXXIV, le prêtre de Mont, Montensasu, sous Amenemha IL
256 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
L'antiquité classique a connu de bonne heure les splen-
deurs et les richesses de Thèbes. Citons d'abord Homère :
... 0Ù8* ô'<xa 6y,6aç
AtY'jTTTiac, 60 1 TcAetrra o6[jloi^ ev XT/,jjLai:a xeTtxi.
A't6' IxaTOjJiTîLjXot elfft, O'.r^'AisiOi §' àv' lxaTrr,v,
*Avépeç Ê^oi^vÊUTi ^jv "ÎTCTtotcrtv xai o^eTçtv '.
Bâton de Sinope*, qui parle de l'immense étendue de la
ville el des somptueux palais qui l'ornaient avant l'invasion
des Perses, mentionne aussi les cent portes qui y donnaient
accès, et le môme renseignement se trouve dans Strabon',
dans Diodore* et dans Pline*. La qualification d'hécatom-
pyle était devenue un lieu commun à l'usage des poètes.
Juvénal la rappelle dans ce vers de sa satire contre la
superstition :
Atque vêtus Thebe centum jacet obruta portis*.
Cette particularité doit être remarquée à propos des sept
portes de la ville de Thèbes en Béotie, qu'Hésiode et Homère
célèbrent sous le nom de sifir^ l^c^à^^uXoc^ dénomination con-
servée par les écrivains postérieurs. Juvénal y fait encore
allusion :
Rari quippe boni, namerus vix est totidem quot
Thebarum portœ'.
A son tour, une troisième Thèbes, celle de Cilicîe, la patrie
1. Iliade, IX, y, 381-384.
2. Persica (Fragm. Hist. grœc, t. IV, p. 348).
3. Liv. XVII, ch. XLvi.
4. Diodore de Sicile, I, ch . xv .
5. Pline, Hist. nat,, V, ch. ix.
6. Satires, XV, v. 6.
7. Iliade, IV, v. 406; Bouclier d'Hercule, v. 49.
8. Satires, XIII, v. 26-27.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 257
d'Androniaque, est nommée par Homère^ e^îST) ut{;iiTuXo;,
Thèbes aux hautes portes.
Ces coïncidences sont au moins singulières ; mais elles ne
trouvent pas d'explications dans les radicaux égyptiens des
noms de Thèbes, dont aucun ne se réfère à Tidée porte;
très probablement elles sont purement accidentelles.
Je me propose de rechercher, parmi les expressions hiéro-
glyphiques qui désignent la ville aux cent portes, celle qui
a donné lieu à la transcription grecque e>;6Ti, ef^Sai. Cette
recherche nous amènera à passer en revue un assez grand
nombre de mots de la langue antique. Elle sera, je Tespère,
de quelque utilité non seulement poui^ le point d'histoire
que je traite spécialement, mais encore pour le progrès
général de nos connaissances dans les hiéroglyphes.
Ainsi qu'on l'a déjà remarqué, les hiéroglyphes nous font
connaître trois noms différents se rapportant à Thèbes. Le
premier est le nom sacerdotal g , pi-amun, la demeure
d'Ammon. C'est ce que traduit exactement le grec Ai^icnroXiç,
auquel correspond peut-être plus directement encore l'ex-
pression (1 -^ *, no-amun. Les anciens ont aussi, mais
bien plus rarement, donné à Thèbes le nom de BojdipK; et
celui d"oXiouiToX'.<;. Dans le premier cas, on a fait de Thèbes
H *j, PA-osiRi, la demeure d'Osiris. Le culte de ce dieu,
regardé comme le fondateur de la ville, y avait sans doute
précédé celui d'Ammon-Ra, et du reste Ammon lui-môme
n'est que l'âme vivante d'Osiris*. Quant au nom dHélio-
polis, la ville du soleil, ni » ^' s'explique par la circons-
tance qu' Ammon était surtout adoré à Thèbes sous sa forme
solaire. Du reste, les noms égyptiens, correspondant à Dios-
polis, à Busiris et à Héliopolis, désignaient plusieurs villes
1. Iliade, VI, V. 416.
2. Papyrus Sallier III, pi. VI, lig. 8.
3. Denkmàler, IV, 29.
BlBL. ÉOYPT., T. X. 17
258 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
différentes, où le culte des dieux Ammon, Osiris et Phra
occupait un rang principal. Ce sont des dénominations ana-
logues au nom sacré de Memphis J U |, ha-ka-ptah,
le temple de la personne de Piah. Il est d'ailleurs à observer
que les textes originaux ne nous ont pas encore montré les
noms de pa-osiri et de pa-phra appliqués à Thêbes.
Dans tous les cas, ce ne sont pas ces désignations sacer-
dotales qui ont fourni la racine du mot Thèbes. On a cru la
retrouver dans le nom n r j r| , (1 Q , la ville d'Apetu
ou d'Apet, la deuxième des expressions que nous avons à
étudier. Il serait en «effet possible que le mot apet fût du
genre féminin, et que, malgré le signe de pluralité dont il
est le plus souvent affecté, il eût été considéré comme un
collectif admettant l'article singulier ta, t. De là, ta-apetu,
ou t-ape-tu, ou plus simplement ta-ape, si, comme dans
un grand nombre de cas, q ne doit pas se prononcer. Il faut
donc, ainsi qu'on le voit, plusieurs conditions encore hypo-
thétiques pour arriver à la forme ta-ape, par contraction
tape, que les Grecs auraient adoucie en Bi^ri.
Mais il y a lieu de remarquer que apetu ne désigne
qu'un quartier de l'ancienne Thèbes. Quelques-uns des
édifices construits sur la rive occidentale du Nil, notamment
Qourna et Médinet-Habou, sont désignés dans les hiéro-
glyphes comme situés ^s^^k-^^ M n i , en face, à l* opposite
d' Apetu. Il en est de même du temple élevé par Ramsès II
h Louqsor, sur la rive orientale. D'après M. Brugsch, si mes
notes sont exactes, la partie des édifices de Karnak que
Ramsès III bâtit au sud du grand temple serait également
l'objet de cette indication topographique, qu'on ne trouve
pas appliquée au grand temple lui-même. Il résulte de ces
observations que le quartier nommé Apetu n'occupait qu'une
partie de la rive orientale. Ce qu'il y a de plus probable,
c'est que ce nom était spécial à l'emplacement du grand
temple de Karnak, dont les textes nous font connaître le
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÊBES 259
(1 ^^ l ' , le temple aAm-
mon dans Apetu. Il a pu aussi désigner d'une manière
générale toute la portion de la ville située sur la rive droite
du Nil, et c'est pour cela que les légendes de Louqsor rap-
pellent (à propos de l'érection du temple de ce nom) que
Ramsès II a construit à son père Ammon des monuments
dans VApet méridionale^ mais cette indication ne détruit
pas celle qui nous représente Louqsor comme élevé en face
d' Apetu, c'est-à-dire en face du grand temple de Karnak,
dont rénorme masse, se développant sur un espace d'un
demi-kilomètre de longueur, formait un point de repère
saillant pour les indications topographiques.
Je n'ai rencontré le nom d'Apetu sur aucun monument
de l'Ancien Empire. Toutefois, le culte de la famille divine
spéciale au temple de Karnak est mentionné dans une stèle
de l'an II de Thothmès I®"*'^ qui donne la forme (I j ]••,
enrichie d'un déterminatif exceptionnel. M. Brugsch a déjà
fait remarquer que, dans la XXII® année de son règne,
Ahmès fit ouvrir les carrières du Mokattam pour en tirer
des pierres destinées à la construction des temples de Ptah
à Memphis et d'Ammon dans Apet'. Mais il s'agissait cer-
tainement, quant au temple do Ptah, d'une reconstruction
rendue nécessaire par les ravages des Pasteurs, dont la
domination venait de prendre fin dans la Basse-Egypte.
Relativement au temple de Karnak, je n'oserais être aussi
affirmatif. Quoi qu'il en soit, je n'ai noté sur Apetu aucune
indication de date plus reculée.
Ainsi donc, par sa spécialité limitée, le nom d'Apetu n'a
pu être pris pour le type de ei^Sri. C'est ce que montrent
les transcriptions grecques relevées par M. Brugsch, qui
rendent le groupe démotique correspondant à d , apetu,
1. Denkmàler, III, pi. V, dernière ligne.
2. Brugsch, Histoire d* Egypte, p. 85; Denkmâler, III, 3 a.
260 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
par "Aictc, génitif "Airecoc, et aussi par uxpic dans l'expression
'Afiévaxpic, transcription grecque de (| ^v H Jl * ^^ ^^'
donc tout naturel de chercher ailleurs le radical de ei;6r,.
Dans les documents démotico-grecs étudiés par M. Brugsch,
se rencontre la forme démotique correspondant à ce que
Tantigraphe grec nomme f, e^îgaïç, la Thébaîde. le nome de
Thèbes, et le savant égyptologue allemand fait bien ressortir
lui-même la circonstance que ce groupe n'a aucun rapport
avec la forme démotique d'Apetu.
Le mot APET ou apetu est déterminé par deux signes
différents; l'un d'eux, n , est une espèce de siège qui a pour
valeurs phonétiques bien constatées is, os et het. Dans le
nom qui nous occupe, il exprime quelquefois, à lui seul, le
son apet; l'autre, Q, ne m'est connu que dans le nom
d'ApET. Ils représentent sans doute tous les deux des sièges,
châsses ou palanquins dans lesquels les dieux étaient censés
résider. Ammon est quelquefois nommé : fj]|] \\ il ,
Atnmon dans son apet ; de même Ranisès IV est appelé :
œuf insigne dans son apet\ Il est probable qu'en rendant
Apetu par le terme un peu vague les loges, on ne s'éloigne-
rait guère du sens que les Égyptiens assignaient à cette
expression.
Après avoir ainsi écarté les deux premières dénomina-
tions, abordons l'étude de la troisième, qui seule doit nous
donner la solution du problème. '
y \ ,1 et
o A O hO
SŒE , dont la première est de beaucoup la plus fréquente.
Je n'ai jamais rencontré un seul cas où le signe initial fût
suivi d'un signe complémentaire qui en déterminât au moins
la finale.
Ce signe initial est défini par Champollion* comme un
1. Denkmàler, III, 224 a.
2. Dictionnaire égyptien, n" 384, 385.
RECHERCHES SUR LE NOM EGYPTIEN DE THÈBES 261
sceptre dont rextrémité supérieure est formée par la tête
de ranimai appelé coucoupha. Il le nomme sceptre de la
pureté, pu)j6i, et fait du nom de Tor T»^, hotA pio;6i, Vor
pur. Ces explications du maître sont tombées devant les
constatations opérées par ses disciples. On sait que le phoné-
tique pu)i6i n'a rien à faire ici, et que d'ailleurs le verbe
antique ^L-^, roh'u, se rapporte plutôt à la pro-
preté, au lavage, qu'à la pureté. J'ai aussi renoncé à voir les
esprits purs dans les (|||*C^5^'^îil, reh'iu; cette déno-
mination regarde les humains et non les mânes.
Champollion signalait en outre, comme appartenant au
signe en question, la valeur alphabétique «, et avait bien
reconnu le nom d'Osiris sous la forme | -cs2>- , dans laquelle
ce signe exprime la syllabe os.
Pour l'appréciation des difficultés inhérentes à l'étude des
signes polyphoniques, il est essentiel de remarquer que nous
ne possédons aucun document écrit remontant à l'enfance
du système hiéroglyphique. Les inscriptions gravées sous le
règne des Khoufou et des Snefrou sont les plus anciens
textes qui nous soient parvenus ; elles présentent cependant
tous les caractères d'une écriture mûrie par un long usage
et notamment l'intime mélange des éléments phonétiques et
figuratifs, l'usage et même l'abus des déterminatits, la mul-
tiplicité des objets soigneusement représentés, en un mot
tout ce qui peut étonner, dans les textes des époques plus
rapprochées de nous^ l'observateur de ce système graphique
à tous égards si remarquable. C'est un grand problème que
de supputer les siècles qui séparent le règne des fondateurs
des pyramides de celui des Ramsès, contemporains de Moïse
et déjà voisins de l'âge de la Fable. Mais combien de siècles
a-t-il fallu pour former la civilisation qui construisit les
pyramides et qui a laissé, sous les sables de Memphis, de
si magnifiques traces de son développement intellectuel?
262 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
Telle est la question que s'adressera involontairement tout
explorateur des antiquités égyptiennes.
S'il nous était donné de suivre les tâtonnements des pre-
miers âges, nous reconnaîtrions probablement que les signes
polyphoniques ont eu dans l'origine des formes diverses,
chacune desquelles correspondait distinctement à une valeur
particulière. Mais, pour simplifier ou pour tout autre motif,
les scribes auront successivement confondu sous un type
unique des signes plus ou moins voisins de forme, et le
type ainsi adopté a représenté, à lui seul, la valeur phoné-
tique de tous les signes primitifs qu'il a remplacés. On
conçoit dès lors qu'il soit impossible de donner aujourd'hui
des explications tant soit peu satisfaisantes de l'origine des
sons divers figurés par un même signe, et nous devons nous
borner à les observer et à les noter pour en faire application
au besoin.
Le signe | se rencontre aux plus anciennes époques; on
voit notamment que, dès le règne de Snefrou*, il fermait
latéralement le cadre des stèles, ce qui indique qu'on lui
attribuait déjà une valeur mystique, telle que celle que nous
retrouverons aux époques plus récentes. A peu près vers le
même temps, des inscriptions nous le montrent tenu par la
main des divinités', qui s'en servaient pour communiquer
les vertus spécifiques qu'il symbolise. Indépendamment du
sceptre simple 1, on trouve les variantes T» T^ ]» ^» ^* ®tc..
dont les dernières montrent peut-être des formes anciennes,
tombées en désuétude et finalement confondues avec celles
qui seules ont survécu jusqu'aux derniers siècles de l'écri-
ture hiéroglyphique.
Sous ces diverses formes, le signe étudié entre, aux
anciennes époques, dans la composition de deux groupes
1. Denkmàlcr, II, 39.
2. Denkmàler, II, 64 b; 72 a, 81, 84, 94, etc.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 263
désignant certaines liqueurs employées dans les cérémonies
en rhonneur des morts. L'un de ces liquides portait le nom
de t'rser-t, d'après les groupes :^^ \ o [Denkm., Il, 148 a],
^ 1\=^ o [11,44 6]; lautre ser-t', ainsi qu'on le voit
dans V^^ [II, 58], Wo [II, 69], OoJ^ [III, 260],
<3> I [II, 35]. L'orthographe ser-t est aussi représentée par
^X'^[II, 28], "^^ [if>id.lW\2[U, 58]. Placés
l'un à côté de l'autre sur le même tableau d'offrandes [II, 25],
les groupes ^ f et devront désigner, Tun, deux
vases de t'eser, l'autre, deux vases de ser. Cependant on
trouve aussi, dans la môme position relative, V=^ ^ et
^'^ 1 [II, 58], c'est-à-dire deux espèces de ser. Lorsque
le signe étudié est initial, comme dans ^i_V=^ [II, 35],
T ^ , T^^» etc., il est difficile de distinguer^s'il repré-
sente t'ser ou ser. Mais il les remplace l'un et l'autre dans
la forme double JU-vy [II, 92]. Il y avait deux sortes de
t'eser, aussi bien que deux sortes de ser, comme on le
voit par les légendes consécutives : ^^o et ^^TO[II^
147 a]. La forme ^ f , er-t-ti [II, 67], si elle est
correcte, constituerait un artifice graphique au moyen du-
quel l'une et l'autre liqueur seraient figurées par leur lettre
finale seulement.
L'usage de la liqueur ser dans les offrandes subsista jus-
qu'aux basses époques. A PhiUc, Ptolémée Néos Dionysios
en présente deux vases à Hathor *. Un liquide du môme nom
était employé dans la médecine des anciens Égyptiens; on
le mélangeait au miel, à l'huile et à divers végétaux, et on
1. Dans t'eser-t, comme dans ser-t, le t final n'est que le signe du
féminin et ne se prooonce pas.
2. Denkniàler, IV, 52 b.
264 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
Tadministrait sous forme solide ou comme breuvage*. Quant
au t'eser, on le trouve cité sur une stèle de Mentuhotep II
comme le blanc nectar d'Isis dont les mânes aiment à
s'abreuoer^. Remarquons enfin que les deux liqueurs se
remplacent dans la formule ô\ '^^'^^ / — i Q
W^ , leur nourriture est de pain, leur breuvage
I I 1 JM^aOIII
est de ser. Cette légende, qui se voit au tombeau de Séti I®'
à Biban-el-Moluk', est reproduite avec deux variantes sur
le sarcophage de ce pharaon, aujourd'hui transporté en An-
gleterre. On V lit : Leur nourriture est de chair, leur breu-
vaqe est de — — teser.
<r=>lll
II est bon de faire observer ici que l'idée générale ali-
ments, nourriiurej le manger, est rendue en égyptien par le
signe des pains, de même que l'idée générale, boisson, breu-
vage, le boire, est représenté par le hak, Q o, la liqueur le
plus en usage chez les Egyptiens*. Je ne vois absolument
aucun motif de supposer, avec M. Brugsch*, que ce nom de
HAK ait été le thème antique de ^ajl«, vinaigre. Ce mot n'a
jamais dû signifier à la fois vinaigre et liqueur de grains.
Quant au hak doux, c'était un médicament anodin et rafraî-
chissant qui n'avait rien de commun avec la bière, si l'on en
juge par son emploi en lavements.
Dans les groupes que nous venons de discuter, le signe j[
admettait donc la double valeur ser et t'eser. Nous allons
en signaler une troisième, en étudiant le groupe j
dont la finale est m, et que Champollion lisait ^cai, perver-
tere, La signification de ce mot est, par rapport aux choses,
1. Papyrus médical, pi. XII, lig. 12; pi. XIV, lig. 10, etc.
2. Lepsius, Auswahl, 9.
3. Denkmàlcr\ III, 135 a,
4. Voyez Todtcnbuch, cxxiv, 3, et ailleurs; Papyrus Sallier, II, pi. X,
lig. 6.
5. Recueil de Monuments II, p. 119.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 265
décadence, détérioration, ruine, et, par rapport aux per-
sonnes, infirmité, délabrement, état de maladie ou de souf-
france.
On lit dans les légendes de Médinet-Habou la niention des
restaurations accomplies par le pharaon prophète d'Ammon,
Pinetem, et le texte rapporte que, lorsque ce monarque fut
entré pour visiter la maison du dieu son père, A^ ^^^^^
1 V ù 1 ^^i::^^ ' '' ^'ûï?a«/ trouvée parvenue à la ruine \
De môme au temple de Khons, Ammon félicite le même
roi : « Ce sont de nouveaux monuments que tu m'as faits;
\\
/VWWk
» mon cœur s y repose en paix;
1 , tu as mis de nouveau ma demeure
A^^
» en fête, tu as rebâti ce qui était ruiné*, »
Je citerai enfin un curieux paSv<îago du beau papyrus n** 6
de Berlin, commençant à la ligne 115. Ce manuscrit a pour
titre : Adoration à Phra-Haremkhou au commencement
du matin. Entre autres mentions importantes, on y trouve,
à Tendroit indiqué, une espèce de litanie dans laquelle Phra,
le dieu Soleil, et Sbau, Timpie, le pécheur^ Tennemi de Dieu,
sont alternativement caractérisés, Tun par ses attributs glo-
rieux, l'autre par les vices opposés. Je reproduis en entier
ce passage précieux pour la philologie' :
AA/WW
Puissant est Phra; infirme est l'impie.
-M -f^^
Élevé est Phra; bas est l'impie.
1. Denkmâler, III, 251/.
2. Ibid., 250 a. Pour le mot mu, mau, nouceau, renouveler, j'adopte
les vues de M. Brugsch, qui ont été contestées mal à propos, selon
moi.
3. Le texte hiératique répète à,chaque verset les mots Phra et Sbau.
266 RKCHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÊBES
f
/\AAAAA
Vivant est Phra ;
Grand est Phra;
Rassasié est Phra ;
A/SAAAA 0 .......
Abreuvé est Phra ;
AAAA/W
Mo
Radieux est Phra;
î
Bon est Phra;
1PS
Opulent est Phra;
:^=^
mort est Timpie.
petit est l'impie,
affamé est l'impie,
altéré est l'impie.
/VWVNA
a A/vw/w
/S/WNAA
C% /VWVNA
/WVAAA
terne est l'impie,
méchant est l'impie.
/WVAAA g ^
misérable est l'impie.
Sans nous arrêter à examiner en détail les données lexico-
graphiques de ce texte qui nous fournit une page du Dic-
tionnaire égyptien nous noterons seulement que j ^s^^'^^
y est l'opposé de ^-^"^^ j\ . la puissance, la force victorieuse
et prépondérante. Le même mot se rencontre dans d'autres
textes. Au Rituel Cadet, passage correspondant au cha-
pitre cxxv, 1. 6, il est remplacé par ? \\ ■^^, qu'on lit abm
et qu'on trouve aussi sous la forme ¥ .S^ "^5^, abmer. Cette
lecture n'est pas certaine. Quoi qu'il en soit, abm et abmer
signifient mal, maladie, douleur, et ne paraissent pas être
les équivalents habituels de 1 ^^"^^ • La lecture «aum, ^jul,
donnée par ChampoUion, est possible, mais nullement
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈSES 267
prouvée, quoiqu'il ne nous reste aucune incertitude sur le
sens du mot.
L'un des noms de l'or présente une forme tout à fait ana-
logue. C'est j , dont on trouve r orthographe pleine
dans de nombreux textes, et notamment dans
^ \ variante de ron , la chambre d'or, la salle du
Jl I I I d
3grapne pieme
nid ^ A_M^
sarcophage de Vhypogée, Comme dans le cas précédent,
nous avons ici la finale um, cm, mais nous sommes sans
aucun moyen de découvrir la valeur du signe initial. L'autre
nom de Tor f^^^^J ^ • » qui se termine en ub, ob, est cer-
tainement le copte hotA. Il a pu exister une forme num en
même temps que la forme nub. C'est ainsi par exemple que
le nom antique du dieu Num, aussi Khnum, est devenu Kv/çp,
Xvoû^tc, et en copte x'^^'^^c. Chnouphis, Chnoubis. Dans les
listes des rois thébains, relevées par Erathosthène sur les
écritures sacrées, se rencontre XvoOSo; rvEjpoç, dont il traduit
le nom Xpj<TTi; XpSdoo uioc, ce qui donne quelque poids à notre
comparaison. Il ne faut pas, du reste, perdre de vue que les
groupes I , et pcrj seul, ou P^j y'» o^^t identique-
ment les mêmes emplois. Ils nomment lun et l'autre l'or
au sortir de la mine, aussi bien que l'or à l'état de métal
travaillé. Je ne pense pas avoir besoin de prouver ce fait
que j'ai déjà constaté ailleurs.
Que « ne soit pas nécessairement initial lorsque la finale
est M, c'est ce qui n'a pas besoin d'être démontré. Toutefois,
malgré sa rareté, le groupe j^ ^ 10(1*' smsm, nous en
fournit une preuve assez palpable. Nous n'avons donc plus
qu'à confesser notre ignorance à propos du véritable son de
notre signe dans 1 ^^^"^^ et dans 1 ; nous savons seu-
lement que c'est une syllabe terminée par cm, um.
1. Sharpe, 1" série, 105, 16; voyez aussi ChampoUion, Monuments ,
XXXVIII, 9, 10; Papf/rus d'Orblney, pi. XVII, lig. 4, etc.
2. Denkmâlcr, IV, 80 a.
268 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈSES
Tels sont les principaux emplois phonétiques de 1. Il nous
reste maintenant à étudier les fonctions du sceptre de cette
forme.
Rien n'est plus multiplié, sur les monuments de l'Egypte,
que les scènes dans lesquelles sont représentées des divi-
nités tenant à la main le sceptre à tête de coucoupha. Dieux
et déesses, mais plus rarement ces dernières, portent éga-
lement cet insigne, au moyen duquel ils distribuent la vie
dans ses plus parfaites conditions de plénitude et de sta-
bilité. On voit, par exemple, dans certains cas, la vie
s'échapper du haut du sceptre vers le suppliant : ^^^V .
Ailleurs le signe de la permanence suit celui de la vie
oH**^=^j['. Dans d'autres cas, le j lui-môme vole des mains
du dieu vers son adorateur*, et quelquefois il est accom-
pagné du signe de la vie*. Sans cesse rapprochés par les
textes, ces trois signes, qui expriment trois idées abstraites
distinctes, se transforment souvent en trois sceptres spé-
ciaux -T-ïï j*, ou se lient ensemble comme dans A*, et dans
le sceptre de Ptah ou de Chons, qui les comprend tous les
trois. Il ne faut pas considérer les deux derniers comme
qualificatifs de la vie, et traduire la vie stable et paisible,
mais la vie, la stabilité et la paix, étant admis pour un ins-
tant que l'idée paix est celle que symbolise notre sceptre. Il
en est de même de l'expression nr U'i si fréquente dans les
textes, comme attribut des Pharaons et des hauts person-
nages ; elle ne signifie pas la vie saine et forte, mais bien
viia, incolumitas et salus.
1. Denkmàler, III, 273, 275, etc.
2. /6td.,III, 12, 57 b.
3. Ibid,, III, 246.
4. /6wi.,IlI, 46.
5. Ihid.,l\Ubl,
6. /6«i.,III, 179.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 269
La combinaison Iïï-t" n'est pas moins fréquente, mais
elle n'a pas le môme emploi. Elle représente les plus hautes
faveurs de la divinité ; d'abord la vie •¥- , puis la per-
manence, la stabilité, dont le ciel élevé au-dessus des orages
est le parfait emblème : A •' ïï ïï Q 0 ïï '^=^ i qu'ils accordent,
III La LJk ^t I Ls
dit un texte, une stabilité pareille à la stabilité du cieV ,
enfin 1 , l'objet de notre étude.
La distinction de ces trois choses est montrée par les
combinaisons séparées "Tïï], "Tj, ïïy» ïï j, ^t ïï^ seul,
le tout généralement superposé au signe de la totalité ^:z:7.
Elle résulte aussi de cette prière du Rituel qui illustre bien
exactement l'une des scènes que nous venons de rappeler :
la vie de vos mains j le 1 de votre poing. On trouve d'ailleurs
des personifications du signe de la vie et du sceptre portint
l'un et l'autre des enseignes au-dessus des Pharaons*. 1 n'est
donc point un qualificatif de la vie, mais un état d'être
particulier.
Nous avons dit que le signe de totalité accompagne souvent
ces symboles. Dans le même esprit, ils sont souvent associés
aux signes numériques récemment classés par M. Th. Devé-
ria*. Les Égyptiens, qui exprimaient rarement l'idée d'im-
mortalité, la remplaçaient ainsi par des arrangements de
nombres tellement considérables qu'ils frappent peut-être
plus vivement l'imagination. Au temple de Kummeh, par
exemple, on voit Thoth inscrivant les années qu'il accorde
1. Denkmàler, III, 58.
2. Todtenbuch, ch. lxxi, lig. 13.
3. Denkmàler, III, 48.
4. Reouc archéologique, 1862, 2' semestre [t. I, p. 257-266, des Mé-
moires],
a70 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
à Thotlimès IIÏ ' ; le dieu tient de la main gauche un assem-
blage de symboles comprenant :
1° Le sceptre des panégyries, ou fêtes trentenaires ;
2° Superposés les uns aux autres, les signes dix mille,
ceut mille, un million et dix millions ;
3° Le signe de la vie au sommet.
En face de Tliotli, Num tient un faisceau analogue, dont
les éléments fourniraient un produit encore plus élevé.
Il serait trop long de décrire toutes les scènes dans les-
quelles le sceptre à tête de coucouplia, combiné avec celui
de la vie, joue un rôle important. Quelquefois, il est sus-
pendu aux griffes de la déesse vautour planant au-dessus des
Pharaons; ailleurs on le voit rattaché au disque à double
urseus ou au serpent, symbole de la déesse Uati. Ces divi-
nités en font le véhicule des faveurs qu'elles répandent sur
les rois. Il parait que les liqueurs sacrées, dont nous avons
parlé précédemment, étaient également censées posséder la
|. propriété de communiquer les mêmes dons. C'est
1 ce que montre cette figure mystique', qui repré-
li sente une table chargée de trois vases. Le vase du
I milieu, traversé par le 1, contient la liqueur pos-
' sédant les propriétés de ce symbole, sans doute le
SER OU le t'eser, tandis que les deux autres sont remplis
de l'eau pure de libation, dont l'usage donnait la vie, ainsi
qu'on le voit par les deux croix ansées qui y sont sus-
pendues.
Aucune variante, bien constatée, ne m'a fourni la finale du
mot que représente 1 lorsqu'il est combiné avec le signe de
la vie. A la vérité, un texte de basse époque, -s™ 21 ■■ —
T 1 TOÎs.''' J^ '^ donne des millions d'années en vie et en...,
1. Denkmàler, III. 59 a. Voyez aussi JII, 53, M
2. Denkmàler, IV, pi. III a.
3. AmmoD A Alexandre II, Denkmàler, IV, 3.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 271
semblerait montrer que cette finale est m, mais ce texte ne
m'inspire qu'une médiocre confiance. On lit d'ailleurs, dans
une inscription des temps pharaoniques : •¥• j'^^^^^'^::i::^=== \
où. la finale pourrait être r. Cette légende est toutefois sus-
ceptible d'interprétations diverses et n'a rien de décisif. Au
poème de Pentaour, se rencontre une forme indécise que je
crois être •¥■ j| 3\ rappelant un peu ? j '; on y voit aussi
T Iwl^*' Le déterminatif dieu, dans ces deux exemples,
n'est qu'un signe d'honneur qu'on remarque souvent à la
suite des expressions se rapportant aux rois ou aux dieux.
La transcription hiéroglyphique du même document donne
la forme ordinaire T"]*-
De même qu'il y avait deux sortes de liqueurs teser et
de liqueur SER, il existait aussi deux sortes de sceptres de la
forme qui nous occupe. J'en rencontre la preuve bien claire
et bien manifeste dans un tableau d'objets funéraires qui
date de l'Ancien Empire. Je veux parler du tombeau d'un
personnage nommé Méru, exploré par M. Lepsius à El-
Assassif •. Des trois colonnes horizontales reproduites dans
le dessin de la Commission prussienne, la première contient
Tacte de consécration ; sur la troisième, sont représentés les
objets consacrés, et la colonne intermédiaire donne les noms
de ces mêmes objets, dans l'ordre du dessin, avec les signes
numériques qui en font connaître les quantités offertes. C'est
1. Denkmàler, ITI, 246.
2. Papyrus Sallier III, pi. X, lig. 9.
3. Cartouche d'Âménophis III, Denkmàler, III, 71 &, 3. Le signe du
féminin s'explique par le fait que l'animal dit coucoupha porte en égyp-
tien un nom du genre féminin, comme c'est le cas en français pour pan-
thère, once, hyène, etc. Voyez Champollion, Notices y [t. I], p. 294, et
Brugsch, Recueil de Monuments.^ t. II, pi. LXXI, 4.
4. Papyrus Sallier III, pi. XI, lig. 4.
5. Brugsch, Recueil de Monuments, pi. XXXII, lig. 42.
6. Denkmàler, II, 148 c et c?.
272 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
donc encore un de ces textes précieux qui nous fournissent
de sûrs moyens d'enrichir le vocabulaire. On y trouve suc-
cessivement indiqués :
1 .200 vases de l'espèce set ;
1.000 vases h anse de l'espèce haken;
120 chevets, uols, portant le nom du défunt;
300 vases de l'espèce sept;
3.013 colliers à franges;
2.320 ornements ou glands nommés ankhet;
3.010 bracelets ou périscélides de quatre différents mo-
dèles ;
110 PAT, objets recourbés à leur extrémité supérieure et
dont je ne distingue pas l'emploi;
105 PAOUT, espèces de gâteaux ronds ou de mets préparés ;
346 PAOUT d'une autre sorte, placés sur des supports.
Viennent ensuite les quatre objets suivants : î 11 9. et la
partie correspondante de la légende explique qu'il y a :
205 J;
210 |;
110 ;^ , T'M ;
Et 320 9 ou miroirs \
Ainsi donc, bien qu'absolument identiques de forme, il y
avait, comme nous l'avons dit, deux espèces distinctes de
sceptres à tête de coucoupha, dont la légende, que nous
venons de reproduire nomme seulement la moins impor-
tante. C'est le t'am ou t'om, qui figure ici au second rang
et seulement pour 105, tandis que l'autre espèce était en
1. L'énumération comprend encore 110 fouets, 320 arcs, 100 objets
représentés par -¥- ^^ nommés aasaa, 200 supports à fourche nommés
AB-T, enfin 100 autres objets indéterminables.
RECHliRCHIiS SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 273
quantité double et occupait le premier rang dans l'énumé-
ration.
M. de Rougé a, je crois, signalé le premier la valeur t'am^
t'amma\ et depuis lors cette valeur phonétique a été ac-
ceptée pour la plupart des cas, et notamment pour le nom
de Thèbes, que tous les égyptologues n'ont pas cessé de
transcrire t'amma ou t'om. Mais cette lecture est très excep-
tionnelle, quoiqu'on puisse signaler la légende ^^"^x v
^. I*, nom d'une divinité qui ne porte pns le 1 , et qui est
nommée ailleurs ï _ r et .I^\ \ Un document de
*jI ^ \\A ^=[}\\
bonne époque fournit la variante ^^i ' '^^^' "' ^^*
douteux que l'objet nommé par le Rituel
TAMM, ait quelque rapport avec le sceptre à tête de cou-
coupha.
Mais le phonétique •^^^M> uas, par contraction 6s, as,
n'est pas moins bien constaté. C'est le nom de l'autre espèce
de sceptre. On en trouve la mention au Rituel, qui en donne
la définition suivante : Qu'il explique ce qu'est le sceptre
>Q^\ 11. Son nom, est-il répondu, c'est le donneur de
souffles'*.
D'après cette définition, on voit que le sceptre uas contri-
buait au rétablissement ou au maintien de la respiration,
c'est-à-dire à Tune des conditions les plus essentielles de la
vie. Il semblerait qu'une idée die force, de pouvoir, y était
aussi attachée, ainsi que le démontrent ces paroles d'Osiris
1. Inscription d'Ahmès, p. 132.
2. Denknxàlcr, III, 79 a.
3. /6trf.,225, nMO.
4. Sharpe, 2* série, 20, 9.
5. Ibid., 2-smV, 38, 16.
6. Todtcnbuch, ch. cxxix, 2; ch. c, 2.
7. Todtenbuch, ch. cxxv, iig. 50 et lig. 51.
BiBL. ÉOYPT., T. X. IS
fl
274 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
à Philométor P^ ; 1 ifl fl [0 ', mon sceptre uas donne la
puissance à ton bras.
C'est en imprimant certains mouvements à leurs sceptres
que les dieux en faisaient jaillir les vertus au profit de
leurs protégés. De là, la légende citée par M. de Rougé :
wfl/vwwv^^ 1 AA/vNAA^ agites, secoues vos sceptres
t'am. Je crois que l'idée porter, admise ici par le savant
académicien, est insuffisante. Mais plus ordinairement le
nom de l'insigne lui-même exprime le verbe correspondant
à son efficacité. C'est pour ce motif que le verbe | Mr^»
osoR, est figuré par le sceptre à tôte de chacal, symbole de
richesse, d'abondance, dejbrce*, mais nullement de garde,
• soutien, comme le croyait Champollion, dont les idées sur
ce point sont à tort encore admises par quelques-uns de ses
disciples. A l'égard du sceptre uas, ce point est mis en
lumière par la légende suivante : 1 fi Yr n . 1 '
Ifl Yr li ' — I f^ ^ *j faites l'acte VAS
/VSA/SAA
et l'acte sekhem alternativement ; faites l'acte uas avec
votre sceptre uas et Vacte sekhem avec votre sistre sekhem.
Il est permis de supposer que, par le premier de ces actes,
les dieux distribuaient la force, l'énergie vitale; l'autre a
trait à la faculté de posséder les choses, d'en jouir. Le mot
?^^ * p^"-- ^^"^»*«« ?®k^' ?S '' ?®l^
r «*, qui fournissent la finale h'm; quant au signe initial,
1. Denkmâlerf IV, 25, légende d'Osiris. Voyez aussi Denkmâler, III,
122 6.
2. Inscription d'Ahmès, loo. laud.
3. Papyrus magique Harris, p. 50, et Glossaire^ n* 161 ; Les Ins-
criptions des Mines d'or^ p. 16 [cf. p. 201, note 1. du présent volume],
4. Tombeau de Djétho, au Louvre; Sharpe, 2* série, 9, 12.
5. Voyez Denkniàler, III, 262 a et c, et 254; ibid., 194, ult., 203, 224,
225; Papyrus Sallier IV, pi. V, lig. 10; IX, lig. 10, etc.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 275
c'est une espèce de sistre nommé [1 s , seh'em * ; ce qui
nous montre que le groupe comporte une s initiale. De là les
variantes P^^^» P | ^"^^ ^^ P®^^' ^^^ toutes se
prononcent seh'em. Sous sa forme graphique cursive, le
sistre sekhem se confond avec des signes de formes ana-
logues, mais de valeurs phonétiques bien différentes, four-
nissant un excellent exemple des confusions qui ont donné
lieu aux hiéroglyphes polyphoniques*.
On retrouve la valeur uas pour le sceptre dans la légende
qui a pour variante ^^37 If' I V. Cet exemple nous
montre qu'il n'est nullement nécessaire de retrouver les
éléments phonétiques uas pour adopter cette lecture au lieu
de t'am, et il faut remarquer que le son uas^ contracté en
ôs, explique bien l'orthographe: |-<2=»- |, 1o |, du nom
d'Osiris, déjà signalée par Champollion, et à propos de la-
quelle M. Devéria a fait une excellente remarque*.
Un texte de l'Ancien Empire* me semble jeter quelque
lumière sur les analogies qui ont pu déterminer remploi du
sceptre comme initiale du groupe 1 Vi^"^fe^ , délabrement,
ruine. Un personnage y raconte qu'il a considérablement
embelli les monuments funéraires de ses ancêtres, « réta-
1. Denkmàler^ IV, 62 ^.
2. L'antiquité classique a connu la puissance mystérieuse du sistre.
Au temple délais, à Pompéi, la déesse est représentée tenant de la main
droite un de ces instruments. « Et irato ferlai mea luminii slsiro »
(Juvénal, Satires^ XIII, v. 93); « Te oninipotens et oniniparcns Dca
Syria cœcuni reddat » (Apulée, Métamorphoses , VIII). Les mouve-
ments qu'on devait imprimer aux sistres sont mentionnés par Plu-
tarque, De Iside et Osiride, ch. Lxni. Voyez aussi Tibulle, Élégies, III;
Martial, XIV; Ovide, Ide Ponio, él. I.
3. Denkmàler, III, 79, 3* rang. L*5 finale ne laisse aucun doute sur la
lecture, malgré la disparition des premiers signes.
4. Notice sur le basilicogrammate Thoiith, p. 6 [t. L P» 39, note 1,
des Mémoires].
5. Denkmaler, II, 113 b.
276 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈSES
» blissantro qui avait été détruits et P^jl^^û^^
» ^^. (']. 5MU KEMi-T UAs, renouvelant ce qui avait été
» trouvé vieux ». L'idée de vétusté est ici évidente; c'est
le copte «.c, ce. Il est intéressant de comparer cette légende
avec celle que nous avons citée page 15 ci-devant.
Cette idée de vétusté n'a probablement aucun rapport
avec celle que symbolise le sceptre; cependant il n'est pas
impossible que la notion d'une extrême prolongation de la
vie ou de la durée n'en soit le fonds commun, et que nous
ne trouvions ici certaine connexité comme entre les expres-
sions vieillesse, vétusté et longévité.
Cette valeur vieillesse f^ornit nu surplus acceptable dans
la formule | ir^^^^'^^^l ' '^^ années après la
vieillesse, c'est-à-dire les années de l'homme très avancé en
âge. Elle se trouve au Livre des préceptes de Ptah-Hotep',
à la fin d'un paragraphe contenant des recommandations
que je ne me flatte pas de comprendre clairement ; le
vieux philosophe s'exprime ainsi : Ne fais pas cela à qui
s'approche de toi : c'est l'ordre d'un homme qui possède les
années de la vieillesse. Je rencontre quelque chose d'ana-
logue dans un autre document de l'Ancien Empire'; un
fonctionnaire d'Osortasen P^ nommé Entef, fils de Sen, y
réclame Tassistance des dieux en vantant snns mesure ses
propres vertus. Dans ce texte, la locution |. a1, après
la vieillesse, est en antithèse avec ^ ^\ > ciprès les
années. Il y a en définitive certaine vraisemblance que le
j caractérise les qualités physiques qui assurent la longueur
1. ^ ^__^ -^b^ , usT^ mot nouveau pour moi, qui a le son et le sens
de Tanglais ivaste,
2. Papyrus Prisse, XV, 2.
3. Sharpe, 2» série, pi. LXXXIV, lig. 2, 3 et 4.
1
RKCHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THKBES 277
de la vie, et qu'il représentait quelquefois la longévité, l'an-
tiquité, la durabilité.
Indépendamment des valeurs phonétiques que nous venons
de passer en revue, le sceptre étudié paraît en avoir admis
plusieurs autres. Sans citer des formes indécises et peut-être
incorrectes*, nous mentionnerons cependant, outre semsem
déjà cité, le nom du chacal divin ( ^ '^^ww |, anepun,
que deux variantes réduisent à la forme ] ' '. Ici le sceptre,
/www
à lui seul, écrit le mot Anepu (Anubis).
Les lecteurs qui auront suivi avec un peu d'attention la
discussion qui précède conviendront avec nous que rien
absolument ne nous autorise à assigner au nom de Thèbes,
, le phonétique djom ou djam. En présence des valeurs
diverses que nous avons reconnues, le mieux serait de dé-
clarer notre entière ignorance à l'égard du choix à faire
entre elles. Nous avons cependant obtenu un résultat, celui
do démontrer le peu d'autorité de la transcription admise
aujourd'hui par tous les égyptologues sans exception.
Le terrain étant ainsi déblayé, nous n'hésiterons pas à
accepter une donnée nouvelle qui se présenterait avec un
caractère de spécialité.
Or, c'est précisément ce que nous fournissent deux impor-
tants monuments de l'Ancien Empire. Il s'agit de deux ins-
criptions sculptées sur les rochers d'Hammamat, où nous
ont été conservées de précieuses indications que les Pasteurs
n'ont pu atteindre. Le premier' est daté du 15 de paophi,
en l'an II de Mantuhotep Ra-neb-ta (le Mantuhotep III de
M. Lepsius). Le dédicateur du monument s'exprime ainsi :
« Le roi fit partir le noble préfet civil, V intendant des tra-
» vaux qui remplit le cœur du roi, Amenem/ia, avec des
1. Denkmdler, II, 144, 9; ibld,^ III, 56, adroite, etc.
2. Ihid,, III, 79, 3' rang; 225, à la lin.
3. Ibid., II, 149 ci, 9.
I I 1
278 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
» soldats ail nombre de. . . (effacé), des procinces méri-
» dionales i i , de la réqion du Midi ^ vS © , les-
» quels étaient dans la ville d'Obè, pour amener la précieuse
)) pierre qu'on trouve dans la montagne. » L'expression
^ " "^ J V 1 ' h'enti-u obè, dans laquelle la pré-
position est affectée du signe du pluriel, me semble se
rapporter aux soldats.
La seconde inscription^ est du 3 de pachons, en l'an .VIII
d'un pharaon dont le prénom seul est connu (S-onkh-ka-ra).
Comme dans le premier cas, le dédicateur y rend compte
d'une mission aux carrières d'Hammamat : « Il quitta Cop-
)) tos, accompagné, par l'ordre du roi, de soldats du Midi,
» venant d'Obè. » Le passage est un peu mutilé, mais il n'y
a rien de douteux pour nous dans la phrase • fe^ ' i ^^
^ J y , 1 , des soldats du Midi, d'Obè.
Il était d'usage, à cette époque, d'indiquer l'origine des
troupes employées dans des expéditions lointaines ; on
trouve un bon exemple de cet usage dans l'inscription
d'Améni', traduite par M. Birch'. Ce personnage raconte
qu'// était parti avec six cents hommes des plus courageux
du nome de Sahou.
Nous voici donc en possession d'un nom géographique
•^'^ J v^ 1., OBK, déterminé dans un cas par le sceptre
a tétc de coucoupha, duquel pend une espèce de draperie,
et dans le second, ayant de plus l'indice, un peu indistinct,
il est vrai, de la plume de la justice, en un mot muni des
symboles le plus ordinairement usités dans le nom de
Thèbes; il est en outre superposé au signe d'honneur,
comme le furent dans certains cas les noms des nomes. Les
1. Dcnkmaîert II, 150a.
2. Ibid., II, 122. Voyez lig. 14, 15.
3. On a rcmarhable Inscription of thc ticclfth Dr/nasO/. Voyez aussi
Pupurus Anastasi I, pi. XVII, lig. 3; Denkmàler, IL 137 c.
RECHKRCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 279
textes dans lesquels nous rencontrons ces groupes per-
mettent parfaitement de les appliquer soit à la ville de
Thèbes, soit à la Thébaïde, et je crois fermement qu'il doit
en être ainsi : mais en fût-il autrement, ce ne serait pas un
motif pour ne pas reconnaître, dans les éléments phoné-
tiques que nous trouvons ici, le véritable radical du nom de
En effet, le nom de 1 est du genre féminin ; c'est ce que
démontre positivement l'emploi du possessif s dans le pas-
sage suivant d une inscription gravée par les ordres de
Thothmès P' à l'île de Tombes, sur les confins de TÉtliiopie.
Le Pharaon y célèbre pompeusement les faveurs qu'il a
agrandir les bornes de Thèbes, et la murer entièrement
par-deoant; les Barbares Herusha travaillant pour elle.
En outre de l'utile renseignement grammatical que nous
livre le texte, nous y trouvons une indication importante
à propos du mur ou rempart établi en avant do Thèbes. Ce
rempart est mentionné dans d'autres textes, notamment par
l'inscription d'Amada, où il est dit qu'Aménophis II y fît
pendre six chefs asiatiques*. Il s'agissait probablement d'un
système de fortifications protégeant la ville, au moins du
côté du désert Arabique. Les cent portes par lesquelles sor-
taient vingt mille chars armés ne trouvent guère leur expli-
cation dans les pylônes placés en avant des temples, non
plus que les passages souterrains par lesquels les Pharaons
pouvaient envoyer leurs troupes au dehors, à l'insu des
habitants '.
1. Denknullrr, III, pi. V, lig. 3.
2. /6/d., III, 65, lig. 16. Voir Inscriptions des Mines d*o/\ p. 19
[p. 207-208 du présent volume].
3. Pli.ne, Histoire naturelle, liv. XXXVI, ch. xiv.
880 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈSES
Personnifiée sous les traits de la déesse belliqueuse \ Q
w yt Q ^ h mit
^^71 ou L Thèbes nous apparaît comme une cité
martiale, dont le type divin, armé de la lance, de l'arc et
do la hache d'armes, assure aux Pharaons la domination
sur toutes les nations \ Retrouvera-t-ou quelques débris de
la ville habitée et des fortifications qui la défendaient, et
que mentionnent nos textes ? A cette question pourront
peut-être répondre les explorateurs habiles qui ont fait de
si riches moissons au milieu des ruines des temples et des
palais de l'ancienne capitale des Pharaons.
Avec l'article féminin o, ^^1^. t, ta, le nom d'Obè est
devenu tôbè. C'est ainsi, pour citer un cas bien constaté,
que U , AELAK, avec l'article masculin Q-^^^'^v » p»
PA, Cîit devenu p-aelak et par contraction m'A&K. où les
Grecs ont puisé «ï>(Xai, Philae. Il est inutile de rappeler encore
une fois la variabilité des sons voyelles, que je transcris
d'une manière conventionnelle. Tôbè, peut-être têbè, a
formé le grec ei^ri. C'est un point qui me paraît désormais
acquis à la science*.
Il nous reste à faire remarquer que les textes originaux
nous signalent | , et. non (1 n , comme le nom usuel
de Thèbes. A propos de la description d'un édifice élevé par
Ramsès II dans la Basse-Egypte, un papyrus affirme qu'il
n'y avait rien qui pût lui être comparé parmi les édifices de
j , Têbè'. C'est Tébè, et non Apetu, qui est la ville d'Am-
mon, ainsi qu'on l'a vu dans un exemple déjà cité et qu'on
le retrouve dans un discours du grand prêtre Her-Hor à ce
1. Dcnkmalcr, III, 221 ij ; ibid., 252; ihid,, 145.
2. n^Ç\ a formé le copte ne; de là, la transcription è que j'adopte
pour le dernier signe.
3. Pupfirus Anastasi III ^ pi. II, lig. 1. Au papyrus Abbott sont
mentionnes les fonctionnaires de l'occident de la ville, ou de Toccident
de Têbè.
rkcherche:s sur le nom kgyptikn de thèbks 281
dieu\ Ammon, qui réside dans Apelu (le grand temple de
Karnak), est le roi de la Thébaïde, V ancien dans Hermontlu's,
11 y a aussj une déesse Apet, (I ^ ^:!iè^ 1 wj ' ' ^P^^*
la grande maîtresse des dieux. Coilïcc du bynibule Q et des
cornes d'Hathor, elle nous apparaît comme une déesse paci-
fique, personnifiant les sanctuaires établis sur la rive droite
du Nil à Thèbes. Sous ce caractère, elle reçoit le titre de
génitrice des dieux.
Nous pouvons actuellement reconnaître Tautorité de la
tradition qui rapporte que le nome de Thèbes ou la Thébaïde
avait emprunté son nom à sa métropole. Ce nom de nome
est en effet \ ___, c'est-à-dire qu'il est formé radicalement
par rhiérogly|)he 1, de la môme manière que celui deTébè.
Si la transcription Apktu a quelque analogie de son, néan-
moins on ne trouve jamais (1 Q dans le nom de nome, et
les hiéroglyphes s'opposent absolument à toute confusion
sous ce rapport».
Notons encore, pour assurer nos conclusions, deux faits
qui ont leur importance : ^
1** L'emploi de la voyelle initiale (E, dans ? *, ce qui
convient parfaitement à notre lecture ôbè. Le groupe est ici
disposé comme «A , ut'a ;
2^ L'emploi de la finale b dans le groupe j j jf *, qui
est, selon M. Brugsch, le nom du nome aphroditopolite et
dont ce savant cite la variante 11. Ceci prouve que la finale
1. Dcnkmâler, III, 249 d.
2. Ibid., III, 246.
3. Le nom copte de la Thébaïde est ^h&«^cic. CharopoiUon a cité
pour Thèbes une forme T«^ne, qui ne m'est pas connue.
4. Denkindlery IV, 85 a.
5. Ihid., III, 124, 14.
282 RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
B est bien du nombre de celles qu'admet le signe j , quoi-
qu'elle ne soit pas toujours figurée. M. Birch a trouvé la
forme 1 J j J dî^ns un papyrus du Musée britannique'.
Ce savant transcrit gebgeb. C'est certainement abab, l'ar-
ticle n'étant pas exprimé.
Nous terminerons cette étude en proposant l'adoption de la
lecture Têbè pour le groupe 1 . C'est un point de quelque
intérêt, non seulement en vue de l'explication du nom de
Thèbes, mais encore en raison des nombreuses dénomina-
tions de localités, de fonctions, de titres royaux et divins,
de noms de personnes, etc., dans lesquels ce groupe entre
comme élément'.
APPENDICE
Dans la dissertation qui précède et qui s'adresse surtout aux
égyptologues, j*ai laissé sans transcription un certain nombre de
textes hiéroglyphiques. Pour les continuateurs de ChampoUion,
les transcriptions ne présentent d'intérêt que lorsqu'elles éclairent
dos signes douteux ou nouveaux ; pour le public non initié, elles
restent généralement sans aucune utilité.
Il y a peu d'années encore, lorsque les procédés de Tégyplologie
étaient, de la part d'un grand nombre de savants et même d'orien-
1. Reçue archcolotjiquc [2* série], 1863, t. II, p. 126.
2. L'un de ces noms to^l wi * qu'on lisait Sha-em-djom,
devient Shaemtêbè {id est : le couronné dans Thèbes). La lecture du
signe &, sur laquelle j'ai longtemps hésité, est prouvée par les variantes
du nom du perséa, igAc, Q-4mA, s'ob (Derthmàler^ III, 141, a)\
f-TT-i jQ 1 A, s'oB, Brugsch, Recueil de Monuments, XXXVI, 1;
^'^fl'^ J^O' ^*^"^^" (^m/rus d'Orbineii, pi. XVI,
lig. lu;.
RECHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 283
talistes, l'objet de doutes sérieux, il pouvait être nécessaire de
placer sous les yeux du lecteur les mots que nous savons lire si
aisément dans ces innombrables signes. Chacun pouvait ainsi se
rendre compte de la persistance de nos lectures et de Tidentité
générale de nos vues. Mais aujourd'hui il est difficile d'admettre
que, parmi les hommes éclairés, il s'en trouve un seul qui refuse
sa confiance à une méthode scientifique qui s'affirme par tant de
travaux consciencieux, et dont les adeptes portent des regards si
assurés dans les plus profonds arcanes du passé.
Les personnes qui connaissent le mécanisme des hiéroglyphes
comprendront aisément que nul système de transcription ne saurait
réussir à représenter fidèlement la forme originale des textes.
Comment, en efïet, figurer les signes syllabiques, tantôt employés
seuls, tantôt avec l'addition de l'initiale, tantôt avec celle de la
finale, quelquefois enfin avec l'une et l'autre ensemble? Comment
faire sentir la présence ou l'absence des voyelles de valeur variable,
qui parfois surabondent et ailleurs manquent complètement? La
présence ou l'absence des déterminatifs dont le rôle est si impor-
tant dans l'écriture, surtout lorsqu'ils remplacent, à eux seuls, les
expressions phonétiques, souvent multiples, dont ils sont les sym-
boles! Et ce ne sont pas les difficultés les plus grandes, car je n'ai
pas parlé des bizarreries orthographiques.
Ainsi donc rien ne peut remplacer les textes originaux, que le
caractère de l'Imprimerie impériale permettrait de reproduire avec
toute l'abondance désirable, si les règlements de cet établissement
étaient en harmonie avec les besoins de la science. Il suit de là que
tout système de transcriptions est en lui-môme une chose assez
indifférente, pourvu toutefois qu*il ne soit pas calculé de manière
à induire en erreur sur le véritable caractère de la langue égyp-
tienne.
Or, tel est précisément, selon moi, le cas d'un système dont
M. Brugsch paraît être le plus ardent promoteur.
On a trouvé dans les hiéroglyphes une cinquantaine de mots
hébreux, chaldéens ou syriaques, transcrits d'après des règles à
peu près constantes; puis, au moyen de ces transcriptions, on a
formé un alphabet qu'on appelle sémitico-égyptien, et qu'on
applique d'emblée à la langue hiéroglyphique tout entière. Ce
système viole à la fois les principes qui ont présidé à la formation
284 RKCHKRCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
de Talpbabet copte et les conséquences qu'on peut tirer des trans-
criptions égyptiennes des mots persans, grecs ou latins.
Jusqu'à présent les principiiux égyptologues, tels que MM. de
Rougé, Lepsius, S. Birch, Goodwin, Le Page Renouf, etc., sont
demeurés dans les vrais principes, et les vues nouvelles restent le
partage de deux ou trois adeptes seulement. Il est toutefois néces-
saire de discuter la question avec quelques détails, et c'est ce que
je me propose de faire dans un travail qui m'occupe en ce moment.
En attendant, je crois devoir élever la voix pour inviter les égypto-
logues qui conserveraient quelques hésitations à réserver leur opi-
nion jusqu'à Tapparition de mon livre. J'espère démontrer que la
pénétration de l'égyptien par quelques mots sémitiques est un fait
bien incomplètement observé par ceux qui en prennent texte pour
réformer Torthographe hiéroglyphique.
Je m'appuierai sur des textes qui prouvent que l'engouement de
certains littérateurs de l'époque des Ramsès pour les mots et les
tournures sémitiques fît le désespoir des scribes classiques de la
vieille Egypte. Ces derniers critiquèrent amèrement une adultéra-
tion de la langue nationale qui rendait les écrits hybrides aussi
inintellif/ibles que Vêtait pour les Efiyptiens méridionaux le lan-
gage de la population mèb^e du nord-est du Delta, population
chez laquelle M. Mariette a retrouvé de nos jours le type sémitique
encore bien conservé.
Utile au regard de l'observation spéciale des mots sémitiques
introduits dans l'égyptien, l'alphabet sémitico-égyptien doit être
strictement limité à cet emploi. Quant à la langue égyptienne, elle
est fidèlement représentée par le copte ; aussi le meilleur système
de transcription serait évidemment l'alphabet copte; telle était du
reste la manière de voir de Champollion, à laquelle on n'a renoncé
que pour éviter des confusions entre les mots réellement coptes et
les mots purement égyptiens. Cet inconvénient, qui est réel, dis-
paraîtrait si l'on se servait à la fois de deux types coptes avec
affectation spéciale. Les ressources de l'Imprimerie parisienne per-
mettront aisément l'adoption de ce système.
Dans tous les cas, il est incontestable que la transcription de
l'égyptien en lettres modernes doit obéir aux mêmes lois que celle
du copte. Cette transcription ne présente, en ce qui touche la
représentation des articulations de la langue parlée, aucune diflS-
RKCHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES 285
culte qui ne se rencontre au même degré dans l'hébreu, l'arabe, le
sanscrit, etc. Aussi les méthodes adoptées par les orientalistes
satisfont pleinement aux conditions du problème, et les égypto-
logucs n'ont nul besoin de se singulariser sous ce rapport. Lorsque
des savants versés dans l'étude des langues orientales auront admis,
pour les mois coptes ^po'J-, pioT, les transcriptions xredi, rod, on
pourra comprendre qu'on veuille représenter sous ces formes
étranges les mots tout semblables de la langue antique. Mais, en
attendant, le plus sûr est de s'en tenir aux excellents principes de
Pcyron.
Ces considérations trouveront leur développement dans l'ou-
vrage que je prépare. J ajouterai ici une courte observation sur ce
que j'ai nommé les bizarreries orthographiques de récriture
hiéroglyphique^
Mes idées n'ont pas été admises par tous. On a trouvé plus com-
mode de traiter d'étourderies d'écolier ou d'erreurs accidentelles les
singularités que j'ai signalées comme un écueil de f/lus à surmonter
dans V investigation des textes. En persistant dans leur manière de
voir, mes contradicteurs se préparent de nombreuses déceptions;
ils hésiteront sans doute à reconnaître la préposition sous la
forme ^^» ^tii est celle du verbe tomber, et qu'on rencontre
dans des monuments d'ordre très élevé. Ce serait un singulier
lapsus calami que celui qui consisterait à ajouter à une particule
qui veut dire en, auprès^ la figure d'un homme étendu à terre.
Pour avoir méconnu l'attention que réclame ïorthographe abusive,
mon savant ami, M. Th. Devéria, s'est mépris dans deux passages
de l'inscription du grand prêtre Bak-en-Khons". Je veux parler
de la formule gA S^ M , nok ker ma, dans laquelle la
préposition est figurée par le verbe QA . Cette formule est
d'occurrence fréquente; elle signifie : Moi f ai la vérité, je possède
la vérité^ ; on trouve aussi uet-a ker ma, mon cœur possède la
1. Voir mes Mélanges ègyptologiques [1" série], p. 99.
2. Monument biographique de Bakenkhonsou, Paris, 1862 [repro-
duit au t. II, p. 275-324, des Mémoires et Fragments de Devéria].
3. Litt. : Moi, avec la vérité.
286 RKCHERCHES SUR LE NOM ÉGYPTIEN DE THÈBES
rt^rité. M. Devéria a introduit ici un verbe d'élocution qu'il croit
signifier proclamer, énoncer, et il me cite à ce propos, ce qui me
met à Taise pour signaler ma propre erreur, tout en rappelant que
je suis depuis longtemps revenu sur cette valeur*, à la suite d'une
suggestion de M Goodwin*.
Le verbe V 9^' Rwpo ', signifie se (aire, garder le silence.
Le passage du papyrus Prisse, auquel M. Devéria fait allusion,
énumërc les infirmités de la vieillesse; j'avais traduit : La bouche
crie (pousse des sons inarticulés-, elle ne parle pas. Mais le véri-
table sons eî>t : La bouche reste muette, elle ne parle plus, A la
suite d'un colloque, l'un des interlocuteurs, se taisant^ ne répond
pas :
^ g7\ .JU.^ C3SZD J QA K-a^ , Rtopo «Lit-OTigÀ-q.
Je pourrais citer plusieurs passages encore plus concluants. Ainsi
donc, la phrase nok ker ma ne peut donner lieu à la moindre
équivoque ; mais il fallait ne tenir aucun compte du déterminatif
des actions de la bouche, que le scribe y a introduit par un de ces
caprices singuliers dont les exemples ne sont pas très rares \
1. Mélanges c(/f/ptolo(/ifjucs [r* série], p. 96.
2. A roccasion d'un travail fait en commun, entre M. Goodwin et
moi, sur le papyrus AnastasI I, et principalement sur le voyage en
Palestine et en Syrie qui termine cet important manuscrit, un certain
nombre de dinicultés de la langue et de l'écriture ont été résolues. Comme
ce travail ne pourra paraître que vers la fln de l'année, j'ai cru devoir
signaler, dans mes Mélanges èf/t/ptologifiucs [V* série], les découvertes
les plus importantes. J'aurais pu y joindre l'explication du verbe MO ^ ,
KATNU, qujlquefois kat, sans la nasale. C'est le copte crrot, dormir,
M. Brugsch Ta reconnu de son côté dans une phrase des plus claires.
Cette constatation fournit une preuve de plus, surabondante selon moi,
de la lecture katks' pour le nom de A J^ , ïhp, le plus fameux
sanctuaire de la Syrie avant 1 époque de 1 Exode.
3. Le système sémitico-égyptien ferait de ce mot gr, gor.
4. L'erreur que je relève ici porte sur un détail sans importance dans
le travail de M. Devéria, l'une des plus intéressantes publications de
ces derniers temps. La hiérarchie du sacerdoce d'Ammon y est claire-
RECHERCHKS SI:R LR NOM KGYPTIEN DK THÈBEIS 287
Malgré ses immenses progrès, la science égyptologique D*à pas
dit son dernier mot : aussi ne faut-il pas se hâter de proclamer des
règles auxquelles on devra renoncer demain. D*après un excellent
principe de M. Goodwin, nous devons nous maintenir l'esprit à
Tétat plastique, c'est à-dire disposé à recevoir toutes les impres-
sions nouvelles que nous réserve Texamen des textes, tant qu'il
restera des points ignorés.
ment exposée. On y voit aussi que les Egyptiens considéraient comme
l'enfance proprement dite les quatre premières années de la vie; qu'en-
suite l'enfant était mis aux écoles préparatoires pendant douze ans. A
dix-sept ans, il pouvait obtenir la dignité de simple prôtre
LKS
PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
Récits d'il tj a quatre mille ans
AVEC UN
INDKX GEOGRAPHIQUE ET DEUX PLANXHES DE FAC-SIMILE
AVANT-PROPOS
L'attention des savants vient d'être vivement excitée par l'expli-
cation sommaire, due à ^^. le vicomte de Rougé, de l'inscription
du roi éthiopien Piankhi, découverte par M. Mariette au mont
Barkal. Cette vaste page de pierre nous introduit à la connaissance
de personnages et de faits nouveaux, très importants pour l'his-
toire de rÉgypte vers l'époque qui vit finir la domination des
Bubastites; elle démontre une fois de plus combien sont incom-
plètes et incertaines les informations que nous ont conservées les
anciens annalistes, même pour une antiquité peu reculée; elle
apporte une preuve nouvelle de la haute valeur des monuments
épigraphiques que la vieille Egypte nous a légués en si grande
abondance.
Nul mieux que M. de Rougé ne pouvait réussir à saisir la
nature et lenchalnement des événements racontés par la stèle de
1 . Ce mémoire porte la dédicace suivante : A Monsieur le D' Richard
Lkpsius, de Berlin^ tcmoigna(jc de gratitude^ F. Chabas. Il a été, comme
le précédent, publié en 1863 à Chalon-sur-Saône, chez J. Dejussieu, à
Paris^ chez Benjamin Duprat et chez Hérold (Librairie A. Franck), en
une brochure in-8* de 94 pages et 2 planches.
BiBL. ÉOYPT., T. X. 19
â90 LES t^At>YRUS HIÉRATIQUES DE BERLlN
Barkal. Aussi de ce côté restera-t-il peu de chose à faire; mais la
publication du texte de cette stèle n'en est pas moins indispensable
au progrès de la science, soit pour la discussion des points de
détail, soit au point de vue philologique. Un aussi long texte his-
torique doit être en effet plein d'enseignements utiles pour Tétude
des formes du langage.
La possession du texte serait en particulier nécessaire pour Télu-
cidation de Tun des sujets que je me propose de traiter; mais je ne
saurais oublier que, de la riche moisson recueillie par M. Mariette
depuis bientôt dix ans, il n'a été livré à Tctude qu'une seule ins-
cription importante, et cela, grâce à un estampage parvenu en
Angleterre. Sans cette heureuse circonstance, qui a valu à la
science deux excellents mémoires \ et des renseignements géogra-
phiques du plus haut intérêt, les égyptologues et les savants en
général auraient eu à s'en tenir à des remarques provisoires, qu'on
ne peut ni contrôler ni faire servir utilement au progrès de Tétude.
On excusera, j'aime à l'espérer, les impatiences d'un égyptologue
ardent, qui depuis longtemps a vu l'immensité du problème à
résoudre et recherché les moyens d'en accélérer la solution. C'est
ce même sentiment d'anxieuse curiosité qui m'avait porté à for-
muler des plaintes à propos du mode de publication des Papyrus
de BerlinS qu'on ne pouvait obtenir séparément du grand ouvrage
dont ils font partie. Ces plaintes ont été entendues', et, en ce qui
me concerne spécialement, j'ai été mis, de la manière la plus gra-
cieuse, à même de me livrer à l'étude des documents que j'ambi-
tionnais.
Que l'illustre égyptologue étranger, qui m'a donné en cette cir-
constance une marque si considérable do sa sympathie, reçoive ici
le témoignage de ma reconnaissance!
Les Papyrus de Berlin réclament un examen de longue haleine;
quelques mois d'études interrompues n'auraient pu suffire pour
1. S. Birch, On a historlcal iablet of ihc rcif/n of Tlioihmcs III
{Avchrvolofjia, vol. XXXVIII, 2); E. de Roagé, Étude sur dicers
monuments de Toutmès III (Renie archéologique, 2" série, 1861).
2. Alèlanges èfju/ptolofjir/ues [1" série], p. 56.
3. Les Papyrus séparés ont été mis en vente. Je ne saurais trop re-
commander à tous ceux qui s'occupent d'égyptologie Taequisition de ces
documents dont l'importance est sans égale.
Les t^APYRUS HiéRATIQUES DE BERLIN 291
préparer le travail qu'ils méritent. Cependant il peut y avoir
quelque utilité à en rendre un compte même sommaire, ne fut-ce
que pour montrer que la publication n*en est pas restée stérile, et
qu'il a suffi de les rendre accessibles pour qu'aussitôt ils aient cessé
d'être leiire morte.
I
NOMENCLATURE DES PAPYRUS DE BERLIN
Les Papyrus hiératiques rapportés dl'^ypte par la Com-
mission prussienne, sous la direction de M. le docteur
Lepsius, sont au nombre de onze. Dans la publication des
monuments recueillis par cette Commission, ils occupent
les planches 104 à 124 de la sixième partie et sont numé-
rotés de I à XI.
Les n^ I, II, III et IV sont de beaucoup les plus impor-
tants, à cause de leur date; ils appartiennent au type gra-
phique lourd et ferme de TAncien-Empire, que nous a déjà
fait connaître le Papyrus Prisse*. Toutefois, Técriture en
est beaucoup plus négligée et difficile à lire que celle de ce
célèbre manuscrit. Il est aisé de reconnaître, à Temploi
fréquent de certains mots, de certaines formes archaïques,
ainsi qu'à certaine communauté dans les idées, que ces
documents remontent à une même époque et qu'ils pré-
sentent un caractère bien différent de celui des manuscrits
de Tâge des Ramessides. Par exemple, les articles posses-
sifs composés >^((lïee:^ , 1k (l]^;3>*, etc., que le copte a
conservés et que les papyrus de la XVIII® et de la XIX® dy-
nastie emploient si fréquemment, n'apparaissent pas dans
le style de ces anciens manuscrits; en revanche, les formes
verbales à sujets pléonastiques y sont encore plus compli-
1 . Voir Le plus ancien Licre du monde^ Étude sur le Papyrus Prisse
[reproduit aa té I, p. 183-214, de ces Œuvres dicerses]^
292 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
fi liées, comuic on le voit par cette formule si souvent répétée :
■^^ û '^^ y N Vif <=> <=> F^i de lui cet ou-
vncr rural à supplter lia, c est-à-dirc : cet oucrier le sup-
plia.
L'écriture est en général, clans ces vieux manuscrits,
d'une hardiesse (jui avoisine la négligence; nul compte n'est
tenu de la distinction à faire entre les groupes, qui s'en-
chevêtrent sans loi comme sans nécessité. Le scribe parait
n avoir eu qu'une seule préoccupation, celle d'aller vite.
Aussi un certain nombre de pages sont-elles difficilement
lisibles.
Le papyrus n® I, de nature anecdoti(iue, comprend
311 lignes sans revers; il en manque au commencement,
mais il est complet à la fin.
Le papyrus n*l II, de sujet analogue, se compose de
256 lignes au recto et de 70 au verso. Le texte imprimé ne
j)orte que 255 lignes au recto, parce que la ligne verticiile
(jui suit la 76'', et qu'il faudra numéroter 76 bis, a été
confondue dans les cincj lignes horizontales, 78 à 82, dont
il faudra distraire les premiers groupes*. Le texte du revers
fait suite immédiate à celui du verso. Il en manque au com-
mencement et à la fin. L'histoire racontée par ce manuscrit
a pour théâtre principal la ville nommée I ^A ,
sur laquelle la stèle de Barkal, dont j'ai parlé au commen-
cement, vient d'appeler l'attention des savants. On trouvera
donc sur ce point, dans notre travail, des renseignements
qui ont échappé à nos devanciers. Aussi ce papyrus for-
mera-t-il l'objet principal de cette étude.
Le papyrus n® III est aussi de sujet anecdotique; il occupe
1. N* IV, L 108. Cet exemple montre un cas d'orthographe abusive
dans le mot spcr,
2. Cette observation peut donner la mesure de Tassurance avec la-
quelle les égyptologues analysent un texte égyptien, même des plus
difiQciles.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 293
Î80 lignes écrites. Onze autres ont été effacées après la
ligne 155, à laquelle se terminait une première composition
par la clause déjà connue : C'est Jini de son commencement
ù sa fin, comme on le trouve dans récrit \ Les vingt-cinq
dernières lignes, qui racontent un voyage ou une inspec-
tion, forment la suite des onze lignes effacées. Le texte est
incomplet au commencement comme à la fin.
Le papyrus n** IV est un fragment d'un duplicata du
n<* II, au texte duquel il ajoute 35 lignes à partir de la
ligne 103, endroit correspondant à la fin du n** II. Mais cette
addition ne nous donne pas encore la fin de Touvrage.
Il est probable que ces vénérables manuscrits de Tâge
patriarcal de TKgypte ont été Tobjet d'un partage lors de
leur découverte par les Arabes. Combien il serait à désirer
qu'on parvint à en rassembler les morceaux épars !
Les papyrus n<** V, VI et VII appartiennent au beau type
de l'époque des Ramessides. Ils forment ensemble plus de
250 lignes et contiennent des hymnes d'un style très élevé
dont j'ai déjà dit quelques mots*. Je ne connais aucun texte
mythologique de plus grande importance. Faciles à lire et
à traduire, ces textes reposent agréablement la vue après
l'inspection des écrits de l'ancien style. J'en publierai la
traduction complète quand j'aurai mis fin à de plus lourdes
tâches.
Les papyrus n^' VIII, IX, X et XI sont des fragments
de rituels et de textes mystiques de différentes époques,
tous remarquables par la netteté et Télégance de leur type
graphique. Ils rendront de grands services pour l'étude de
la mythologie.
En somme, les Papyrus de Berlin, précieux pour l'his-
toire, pour la géographie et pour la mythologie, forment
1. Voyez Le plus ancien Licre du monde [t. I, p. 186, de ces Œueres
dicerses],
2. Recherches sur le nom de Thèbes [p. 265-266 du présent volamè].
294 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
au point de vue paléographique un ensemble du plus grand
intérêt.
n
LE PAPYRUS N^ U
Il est impossible d'apprécier l'étendue de la portion qui
manque au commencement de ce manuscrit. Nous sommes
introduits m médias res, et le texte rapporte tout d'abord
la suite d'un dialogue entre deux personnages, l'un des-
quels est un yj^!] X \ ^ • ^ ™^*' composé du signe polypho-
nique campagne, et dont par conséquent la lecture est
incertaine, répond à la même idée que le latin villicusj vil-
lanus. Il nomme les ouvriers employés dans les domaines
ruraux des riches personnages. Le chef de ces ou\Tiers
apparaît, dans la description d'une résidence princière,
comme chargé de pourvoir le maître de gibier*. Il ne s'agit
donc pas nécessairement de travaux agricoles. Il semble
résulter d'un passage du texte que l'ouvrier dont il est
question ici était préposé ou occupé à une exploitation de
natron et de sel. A défaut d'appellation plus exacte, nous
le nommerons simplement ouvrier rural.
Son interlocuteur est désigné par le groupe hiératique
, composé d'un signe principal à moi
^ inconnu et de la finale ti, qui n'est
^ probablement qu'une marque du re-
doublement du premier signe. Le nom est suivi du signe
de rhomme tenant le casse-tête, qui, dans l'hiératique, dé-
termine les mots en rapport avec les actions exigeant l'em-
ploi de la force. Comme nous voyons le personnage exercer
surveillance et autorité, nous le nommerons simplement
surveillant. C'est, dans tous les cas, un officier d'ordre infé-
4
1. Papyrus Anastasi IV ^ 3, 8.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 895
riour, dont le scribe no daigne pas nous dire le nom, non
plus du reste que celui de Touvrier. Il nous rappelle ces
exacteurs préposés par Pharaon à la surveillance des travaux
imposés aux Hébreux.
La ligne 1 commence par le mot tout, qui finissait une
phrase. Ensuite le texte continue :
« Ce surveillant dit : Fais. . . ' ; ne marche pas sur mes
» vêtements.
» Cet ouvrier rural dit : Je suis ton obligé. Mes voies
» sont bonnes".
» Il sortit par le iiaut.
» Ce surveillant dit : (As-tu trouvé)' mes dattes sur lo
» chemin?
» Cet ouvrier rural dit : La montée* était longue; le
» chemin avait des dattes qui étaient ta propriété; nous
j) étions loin avec tes vêtements; . . .
» Voilà que cet âne-ci, qui est à moi, remplit sa bouche
» de palmes de dattes.
» Ce surveillant dit : Permets que je t'enlève ton âne,
» puisqu'il a mangé mes dattes, car il faut l'envoyer à
» sa tâche.
» Cet ouvrier rural dit : Mes voies sont bonnes; un seul
» inconvénient, c'est que je mène mon âne aux mines*, et
» tu t'en epapares, parce qu'il a rempli sa bouche de palmes
» de dattes. »
Il paraît que le surveillant avait surpris l'ouvrier cher-
1. Lacune.
2. Dans celte phrase, qui se rencontre encore deux (ois, le mot
^^s^ O ^ £?£ est employé comme le copte a&(oit, dans nen^
juLuiiT THpoY 2.«^n AiceAJiHi itc {Apocalf/psc^ XV, 3).
3. Lacune.
i . Sens douteux.
5. av^vnax^, ign«^; un fonctionnaire y était préposé. Cf. Sharpe,
Egtjptian Inscriptions, I, pi. 78, lig. 27. Le sens n*est pas certain.
296 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
chant à fuir, et emportant des vêtements qui ne lui appar-
tenaient pas; Touvricr était vraisemblablement caché dans
quelque passage étroit, ou au fond d'une excavation d'où
il ne put sortir qu'avec peine et peut-être seulement en
rampant. C'est ainsi du moins qu'on peut s'expliquer la
recommandation que lui fait le surveillant de ne pas mar-
cher sur ses vêtements. La question relative aux dattes fut
sans doute déterminée par la vue de quelques-uns de ces
fruits dont le fugitif s'était approvisionné et dont peut-être
il avait chargé son âne. Ce n'est au surplus ^^
que par hypothèse que je donne au groupe ^^ "^
dont je ne connais pas le correspondant hiéro-
glyphique, la valeur dattes. Le végétal qui portait ce fruit
est nommé par le texte Jm^^^^^"^' ^^^' Le copte ii*.,
ramus palmœ, en fournit une très bonne explication, d'au-
tant mieux que la scène se passe du côté de la vallée des
lacs de Natron, au désert de Libye, où le dattier se ren-
contre encore au voisinage des oasis.
L'ouvrier continue ainsi le discours que ces remarques
ont interrompu :
« Mais je connais le maître de ce domaine\ Il appartient
)) au grand intendant' Méruitens, celui qui s'occupe de
)) châtier la violence dans ce pays tout entier. Scrai-je vio-
» lente par lui sur son domaine?
» Ce surveillant dit : Quelle est cette réclamation? Les
)) hommes disent : Le nom d'un misérable résonnc-t-il au-
)) dessus de celui de son maître? Moi, je te le dis, le grand
» intendant t'accusera.
1 . , domaine rural, ferme, métairie, closerie. Le phonétique
parait être .. ^^^^ (Denhmàler, II, 150); il est opposé à ,
tille, urbs (Brugsch, Recueil de Monuments, t. I, XXII, 12).
2. |\ <i:>^ 1^. C'était une fonction très élevée.
>?
TRADUCTION.
FAC-SIKILI D'UN PAS3AGE DU PAPYBUS NM
p. Bertniil. Clulaii-i/S.
BlBL. ÉGYPT., T. X.
Pl. VI
t I O
"^ T t "£
^ IW
U«i
iu
TAC-SIMIIX irUN PASSAGE DU PAPYRUS fPIL
Imp. Bertrand, Chalon-i/S.
BiBL. ÉGYPT., T. X.
LKS PAPYRl'S HIKRATIQUFS DE BERIJN 297
)) Alors il se saisit do branches do tamarisque* et d'acîi-
)) cia% et il lui en flagella tous les membres.
» Il prit son âne et le fit entrer dans sa métairie.
)) Cet ouvrier rural pleura très fort de la douleur de sa
» petitesse*.
» Ce surveillant dit : N'élève pas la voix*, ouvrier! fais
» attention à la ville du divin seigneur du silence*.
)) Cet ouvrier rural dit : Tu m'as frappé, tu as violenté
» ma propriété, tu t'en es emparé. Compatissant à ma
» bouche* sera le divin seigneur du silence. Rends-moi
» ce qui m'appartient; oui! je ne mo plaindrai pas de ta
)) dureté.
)) Cet ouvrier rural passa la durée d'un jour a implorer
)) ce surveillant. Il ne lui fit pas droit pour cela.
» Cet ouvrier rural partit pour Soutensinen, afin d'im-
)) plorer le grand intendant.
» Il le trouva sortant de la porte de sa maison pour
» monter dans son caïque^ d'Arri.
)) Cet ouvrier rural dit : 0. . . compatis à la réclamation,
» en ce moment. Fais-moi venir ton serviteur, Tintimc de
» ton cœur. Je te renverrai (instruit) sur cette affaire.
. » Le grand intendant Méruitens fit partir son serviteur,
1 . (1 il <ir> n, «.cp, copte occ, hébreu ^ï>K, tamarisque.
2. v7-7^ A, ^T, bois dur fournissant des ingrédients à la médecine
égyptienne; probablement i'acacêa nllotica,
3. D'être si faible.
^* ^^^^^ R I I yî^ Qû ^^^3^. Ai-R*. dpoT-R; très bon exemple
de ^\ négatif.
5. Ceci semble se rapporter à une propriété royale.
6. Ma plainte.
7. A ^^^ ^^ èâ*S, K«».K«^, barque ou canot de petite dimension.
Voir Inscription de la princesse de BaUiien^ lig. 16; E. de Rougé,
Étude sur une stàle^ p. 136.
298 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
» rintiine de son cœur, le premier auprès de lui. Cet ou-
» vrior rural le fit informer sur cette affaire \ telle qu'elle
)) était entièrement.
» Le grand intendant Méruitens se fit rendre compte de
» ce surveillant par les jeunes gens qui étaient auprès de
I) lui. Ils lui dirent :
» Kn faute' est son ouvrier rural; il est allé se placer chez
» un autre, et c'est ainsi que les gens agissent avec leurs
0 ouvriers ruraux qui vont à d'autres maîtres pour se placer.
)) C'est ainsi qu'ils font. En cette occasion, il avait été
)) rebuté pjir ce surveillant, i\ cause d'un peu de natron et
» d'un peu de sel. Il lui avait été enjoint d'en tenir compte,
i) et il n'en avait tenu aucun compte*.
» Le grand intendant Méruitens garda le silence * ; il ne
» répondit pas à ces jeunes gens; il répondit à cet ouvrier
» rural. »
Comme on le voit, la narration est des plus simples; elle
nous apprend que l'ouvrier fugitif se trouvait du nombre
de ceux qui étaient soumis à l'autorité du personnage que
nous avons nommé surveillant; à la suite d'une altercation
au sujet d'un déficit dans la quantité de natron et de sel
qu'il devait fournir, déficit qu'il fut forcé de compenser,
l'ouvriep s'évada et fut arrêté dans s;i tentative de fuite par
le surveillant, qui s'empara de l'àne dont le fugitif était
accompagné et sur lequel on peut supposer qu'il avait chargé
1. A QA, «TT, employé comme Thébreu nan, verbum, sermo,
negotium. Coin parez la phrase ^^ ^KS. Jl wi " ^ "^^Z^
(Sallier F, 20, 3). "^""^ ' "^^^
^' ^^ ^^ QA,cAiOTii, mot dont je ne connais qu'un second
exemple. Voir Prisse^ Monuments, XXVI, 19; sens douteux.
3. ^=^^11 <>^ ^. A cfia, tA«^, remplacer^ compenser, substituer,
récompenser,
4. ^ ^. Voir Nom de Thèbes,^, 43 [p. 285 du présent volume).
LES PAPYRUS HIKRATIQUES DE BERLIN 299
les provisions, les vêtements et les instruments qui lui
étaient nécessaires pour s'ôtiiblir ailleurs. C'est Tenlèvcment
de Tâne qui donne lieu aux vives réclamations de l'ou-
vrier; mais, à propos des choses dont il a été privé et qu'il
redemande, il se sert du terme 5 vï o^ , £*jiiiot\
qui me parait s'appliquer à la propriété, au bien en gêné-
ml, de môme que l'hébreu ^Sa se dit des vases, de toute
espèce d'ustensiles, de meubles et de parures.
Le surveillant était au service d'un haut fonctionnaire
portant le titre de grand préposé de maison ou grand
intendant, et nommé Méruitens. Ce personnage important
habitait Soutensinen. C'est à lui que l'ouvrier va porter sa
plainte. Mais il n'obtient pas justice immédiate; Méruitens
se fait renseigner de différentes manières sur les personnes
et sur les faits. Puis il fait au suppliant une réponse que le
texte ne rapporte pas, mais à coup sûr une réponse dila-
toire, car le malheureux est obligé de revenir à la charge.
« Cet ouvrier rural vint implorer le grand intendant
» Méruitens; il lui dit : Mon maître, le plus grand des
» grands, guide du malheureux*, si tu descends au bassin
» de la justice, vogues-y avec la justice; . . . qu'il n'y ait
)) pas de gémissements dans ta Ciibine; que l'infortune ne
» te suive pas ; que tes amarres (?) ne soient pas coupées ;
» que ton adversaire (?) ne te maîtrise pas sur la terre; que
» Teau ne (te) soit pas emportée; ne goûte pas la vase (?) du
» fleuve ; n'aperçois pas la face de terreur ; que les poissons
» viennent à toi ; que tes pas soient détournés de la terre
» d'Aa! Pas d'impureté (?) sur TeauM Toi, tu es le père du
1. Tous les mots qui ne sont pas expressément désignés comme ap-
partenant à la langue copte sont des transcriptions de mots égyptiens
en lettres coptes.
/> /www
2. "^^lô ^ , sans chose, n'amnt rien.
^ o W I I I
3. loui ce passage se rapporte aux incidents du voyage des m&ues
avant le jugement d'Oslris. 11 est très intéressant au point de vue
mythologique.
300 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
» misérable, le raari de la veuve, le père de Torphelin, le
» vêtement de celui qui n a plus de mère! Que ton nom
)) soit comme une loi dans le pays. Bon seigneur, guide
)) sans rudesse, grand sans petitesse, qui anéantis la fausseté
» et fais vivre la vérité, viens à la parole qu'émet ma
» bouche. Je parle, écoute-moi et fais-moi justice. Homme
)) généreux, le plus généreux des généreux, détruis ce qui
)) cause ma douleur; prends soin de moi; relève-moi; juge-
)) moi; prends un peu soin de moi.
» Cet ouvrier rural parlait ainsi du temps du roi de la
)) Haute et de la Basse-Egypte, Nel>-ka-Rii, défunt. Le
» grand intendant Méruitens, le premier auprès de Sa Ma-
» jesté, partit. Il dit (au roi) : Mon seigneur, j'ai rencontré
)) celui-ci qui est un ouvrier rural, insistant à dire' qu'il est
)) vrai qu'on a violé sa propriété. Fais qu'il vienne à moi
» pour être jugé sur cela. »
Méruitens, quoique propriétaire du domaine sur lequel
l'ouvrier était employé, ne se croyait pas néanmoins en
droit de faire justice lui-même. Il part; le texte montre
qu'il s'agit d'un déplacement. Le roi n'habitait donc pas
Soutensinen; mais ici, comme dans les passages déjà ren-
contrés, le voyage est à peine mentionné, et nous trouvons
immédiatement le grand intendant en présence du roi Neb-
ka-Ra, ro'^3:7LJ j^ pharaon de la XP dynastie, dont le car-
touche-nom n'est pas encore connu. Ce souverain porte le
titre de roi de la Haute et de la Basse-Egypte, ce qui
prouve au moins que cette division de l'Egypte en deux
régions distinctes était pratiquée dès les plus anciennes
dynasties. D'après l'expression de Méruitens : i ^v ^ T,
Ul|!l w^, on peut conclure quil avait emmené l'ouvrier
avec lui; en effet, en s'expliquant de la sorte, il semble
1. T H QA.^ûi ^i M^P "siT-T, îi oth xi«i, bon pour
dire qu'il est vrai. . .
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 301
présenter rouvrier au roi. Du reste, dans sa réponse, le
pharaon parle de Vouvricr qui est venu.
Le roi ordonne vraisemblabloment un interrogatoire de
l'ouvrier, et c'est seulement après s*étre fait rendre compte
de Tattitude du fugitif devant ses examinateurs, qu'il
répond à Méruitens par le discours suivant, dont la pre-
mière phrase m'embarrasse. Je crois qu'il y est question de
flagellation.
(( Le roi dit : Veuille ne pas. . . Il ne répond à rien de ce
)) qu'on lui dit. Si Ton veut qu'il parle, il se tait. Qu'il nous
» soit fait rapport par écrit; nous comprendrons la cliose;
» que sii femme et ses enfants soient au roi; car c'est un
» de ces ouvriers ruraux siins domicile qui est venu. Que
» Ton veille encore en silence sur cet ouvrier rural, sur sa
» personne*. Tu lui feras donner du pain; fais qu'il ne sache
» pas que c'est toi qui le lui donnes. »
Le roi, comme on le voit, ne donne pas de solution im-
médiate à lallaire. Il est à présumer que l'ouvrier avait
été interrogé sur des circonstances qu'il était de son intérêt
de tenir secrètes. L'instruction n'avait pu être complétée,
et le roi ordonne qu'elle soit continuée et cju'il lui soit en-
suite fait un rapport écrit. Mais il avait été suHisamment
constaté qu'il s'agissait d'un ouvrier nomade, n ayant plus
de domicile {<:=>n\\^^ »^.=^). Aussi, conformément
à un usage de l'Kgypte antique que la Bible nous a fait
connaître, sa femme et ses enfants deviennent propriété
royale. C'est ainsi qu'à une époque prol^ablement un peu
postérieure à celle des événements que raconte notre papy-
rus, Abraham, cherchant sur les bords du Nil un refuge
contre la famine, se vit enlever sa femme Saral, qui fut
placée dans la maison du roi*.
1 . Sur ses membres.
2. Genèse, xii, 10 et sqq.
303 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE 6ERL1N
Le texte continue ainsi :
« On lui fit donner un pain et deux vases de hak' chaque
» jour. Le grand intendant Méruitens les lui fit donner par
» son majordome. Ce fut celui-ci qui les lui donna.
» Le grand intendant Méruitens envoya vers le Hak du
)) pays de la campagne de sel, pour que Ton fit des pains
» pour la femme de cet ouvrier rural . . . trois par jour. »
Tel est le contenu des 87 premières lignes du papyrus
n° IL Le surplus est rempli en entier par les supplications
réitérées que louvrier adresse au grand intendant et par un
petit nombre de réponses brèves de ce dernier. Ces discours
déprécatifs, conçus en un style très imagé, sont d'un grand
intérêt au point de vue des usiiges et des mœurs; et, sous
ce rappoi't, ilô sont dignes d'autîint d'attention que le Papy-
rus Prisse; malheureusement ils présentent les mêmes diffi-
cultés que ce document, et Ton devait s'y attendre, puisqu'il
s'agit, dans l'un et dans lautre cas, de compositions de
nature philosophique. Malgré l'immense profit que l'on peut
retirer de l'étude de cette partie du papyrus, je ne m'y
arrêterai néanmoins pas ici; elle n'ajoute aucun fait nou-
veau au récit que nous a livré la première partie, et la fin
du manuscrit, même en y comprenant le papyrus n** IV,
nous laisse encore dans le cours des interminables suppli-
cations de l'ouvrier rural. Le fragment qui manque à la fin
nous aurait probablement appris le succès de ces réclama-
tions si souvent réitérées.
Il nous suffira, quant à présent, de faire remarquer que
le roi n'intervient plus dans l'affaire. Tout se débat entre
l'ouvrier et Méruitens, qui Tun et lautre étaient rentrés
à Soutensinen. C'est ce que nous montre un passage dont
nous allons encore donner la traduction (lig. 193 et sui-
vantes) :
« Cet ouvrier rural vint le supplier une quatrième fois;
A
1. 9 0 0 1 1. Le hak était une pièce de bière.
Les ^APYRUs hi^:ratiques de berlIn 303
» il le trouva sortant de la porte du temple de Horshaf. Il
» lui dit : Qu'il t accorde ses faveurs^ le dieu Horshaf, de la
» demeure duquel tu sors; qu'il te fasse jouir du bonheur;
» qu'il ne s'oppose pas à toi », etc.
Ainsi que l'a déjà fait remarquer M. Brugscli, Horshaf
est désigné par les monuments comme le dieu principal de
Soutensinen. Mais notre papyrus nous apprend de la ma-
nière la plus positive que le temple de cette ville porfciit
réellement la dénomination de temple de Horshaf. Résu-
mons maintenant ce que l'on sait do cette localité impor-
tante, en y ajoutant les données du papyrus que je viens
de faire connaître.
III
LE soutensinen
fy) se rattachent plu-
sieurs des plus anciens mythes de la doctrine osiridienne;
son nom hiéroglyphique est écrit de différentes manières,
dont la plus ordinaire est celle que je viens de reproduire;
souvent le mot suten est exprimé par son premier signe
seulement, et quelquefois le signe demeure est combiné avec
les autres éléments du nom, sous les formes 1 ^)
n n <? AWWV Ck ^ I I_d M /WWSA ©
^^^ 4 r r^ » ^1^^ jettent quelque embarras dans la lec-
T ID il AAAAr^A O
ture et dans l'interprétation du nom, parce qu elles tendent
à faire considérer le signe de l'enfant comme indépendant
dc^.
Il y a lieu toutefois de remarquer que Ion possède deux
autres dénominations géographiques d'une construction
analogue ; la première est 1 '^^ © , suten-nen, le Nen
i^ A -v -S /www di
du roi, et la seconde, 4-4- > ta-nen, le Nen du
304 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
pain. 1 ^) serait donc le A^en dujils royal ou du
prince. On n a pas encore trouve de variantes substituant
au signe de lenfant ses éciuivalents, Toîe ou Tœuf, qui se
lisent SE, si, tandis que l'enfant S) peut admettre la valeur
piioncli(iue des mots nombreux auxquels il sçrt de déter-
niinatif habituel, tels que c, ogp, juc, ctt, ^po^-, etc. Il suit
de la que, quant à la lecture du nom, elle reste provisoire-
ment incertaine. Nous admettons celle de Soutensinen, qui
est plus euphonique et qui présente d*ailleurs au moins au-
tant de probabilité que toute autre.
M. Brugsch a rassemblé dans sîi Géographie les passages
du Rituel qui ont trait au Soutensinen. L'un des plus im-
portants est celui qui nous montre ce lieu mystique servant
de retraite au Bennu, ou phénix*. C'est là que Toiseau
sacré changeait de forme ou renaissait de lui-même, ainsi
que le constate un autre passage où le défunt est assimilé
au soleil prenant naissance dans le très grand nid qui est
à Soutensinen*. Après cette naissance a commencé Torga-
nisation du monde et le règne du soleil, à ce que nous
enseigne encore un texte du Rituel : C^est le soleil quand
il s'est lecé et quil a commencé son règne. Il a fait le
commencement; c'est le soleil qui s'est lecé à Soutensinen,
étant non engendré^.
Ainsi donc Soutensinen avait été le théâtre de faits qui
se transformèrent en mytlies fondamentaux. S'il est vrai
(jue le soleil soit le dieu spécialement nommé dans les textes
(lue je viens de citer, il ne s'agit point ici de la forme
céleste ou sidérale de ce dieu^ mais de l'une de ses manifes-
tations terrestres, dont le développement constitua le per-
sonnage d'Osiris. C'est pour cela que le dieu lociil est invo-
1 . TodtcnhucJi, ch. cxxv, 11 : Ma pureté est celle de ce grand Bennu
qui est dans Soutensinen.
2. Ibid., ch. XVII, 16.
3. Ibid.^ ch. XVII, 2.
LKS PAPYRUS HiÉRATfQUKS DE BERLIN 3()5
que SOUS le litre d*Osi'ris, le très redoutable, seigneur de la
couronne A te/ dans Soutcnsinen\
Soutensincn fut d'ailleurs le théâtre du triomphe d'Osiris,
et ce dieu y reçut lu double couronne, qui symbolise la
royauté de la Haute et de la Basse-l^gypte*. Il v mourut
AAàÈààààMêt i^k
et fut enseveli sous la forme de ^A^p^ a , df^^e bien fat-
/WSAAA T
santé. A ce moment, Torganisation des deux mondes, c'est-
à-dire des deux Égyptes, et leur réunion sous un même
spectre furent définitivement accomplies*. Ce fait considé-
rable remonte ainsi aux dvnasties divines, c'est-à-dire aux
temps héroïques de TÉgypte; aussi Menés, le premier roi
humain dont le nom soit parvenu jusqu a nous, reçoit à bon
droit le titre de roi de la Haute et de la Basse-Egypte dans
les cartouches que nous connaissons de lui.
La forme particulière d'Ammon et d'Osiris, spécialement
adorée à Soutensinen, porte le nom de { ( 35.""^^^rj)>
qui présente diverses variantes, et notamment l'orthographe
papyrus. Ce nom comporte trois signiflciitions, dont les
Égyptiens faisaient probablement application au mémo
dieu, savoir : Face de bélier, Supérieur de la crainte, et
Supérieur de sa localité.
M. Brugsch a identifié Soutensinen avec l'oasis d'Ammon,
où Ton a retrouvé les restes du temple du dieu à tête de
bélier, mentionné par les anciens historiens* : Partout, dit
1. Todtcnbuch, ch. cxui, 25, 3* rang. Cf.: Osiris Ounncfei\ dieu
firand de VAtcf, chef^ seif/ncur de la crainte^ (c très redoutable (stèle
d'Entef aa Louvre, lig. t).
2. Todtcnbuch, ch. xvii, 69, 70. ^^^
3. Ibid,, lig. 71 et 72, [1 ^~^ Il ^^ ; le mot Ame, écrit ici
par le bélier kà., rappelle par allusion le dieu criocêphale de Souten-
sinen» en sa qualité à\ime d'Osiris,
4. Léo Pellœus, Frmjmenta Hlstoricoruni fjrœcorum, édit. Didot,
t. II, p. 382; Pliœstus, Lacedœmoniaca, ibid,, t. IV, p. 72; Pausanias,
liv. VIII, XXXII : Arietis cornua capitc prœfcrt, etc.
BiBL. ÉOYPT., T. X. 20
306 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
M. Caillaud, en décrivant les ruines d'Omm Beidali, la
figure à tête de bélier y est répétée et reçoit des offrandes ^ .
C'est aussi un dieu criocéphale que les monuments relatent
comme Tobjet principal du culte de Soutensincn, et, sur
ce point, notre papyrus est des plus concluants lorsqu'il
nous montre le grand intendant Méruitens sortant du temple
de Horshaf.
Indépendamment de cette identité de culte, M. Brugscli
s'appuyait encore sur les données de la stèle de Naples»,
dans laquelle un fonctionnaire de Tordre sacerdotal raconte
(jue son dieu lui ordonna de se rendre à Soutensinen; i[\ïil
navigua sur le Ouat-Oer*; qu!il n'eut pas de crainte; qu'il
ne faillit pas à Vordre du dieu^ et qv!il arriva à Soutensinen
sans avoir perdu un cheveu de sa tête. Ces mentions
prouvent en effet que Ton pouvait se rendre par mer à Sou-
tensinen et que le voyage présentait quelques diflicultés et
quelques dangers. Or, ces conditions sont précisément celles
du voyage à l'oasis d'Ammon, par le port de Para^tonium,
aussi nommé Ammonia, sur la Méditerranée, à 1.300 stades
d'Alexandrie*. De ce port on se rendait en cin(| jours à
TAmmonium, par la route du désert, sur laquelle Ptolémée
indicjue la station d'Ale.randri Castra. C'est en effet sur
cette route qu'Alexandre et ses troupes faillirent succomber
à la soif et ne durent leur sitlut qu'à une pluie abondante,
phénomène rare dans ces climats et qui fut considéré comme
un signe de la protection divine*.
l!^xaminons les données que notre papyrus nous fournit
pour la solution du problème.
Ces données se résument en ceci : qu'un ouvrier établi
1 . jCailiaud, Voyage à Mèroè et au Jlencc Blanc, t. I, p. 119.
2. Brugsch, Géographie^ t I, pL LVIII.
3. La Méditerranée.
4. Strabon, Géographie, XVII, § 14. Les Grecs, qui allaient consulter
l'oracle, prenaient vraisemblablement la môme route.
5. Quintus Curtius, Historia Magni Alcxandri, lib. IV.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 307
(2
dans un pays nommé ()j)j) ï^^^])^' c'est-à-diro la
contrée de la camparjne de sel, puni pour une tentative
d'évasion, se rendit à Soutensinen pour implorer la pitié
du propriétaire du domaine. Dans ce piiys de la campîigne
de sel, Touvrier était employé à Tex traction du mitron
renseignements nous permettent de placer le lieu de la
scène entre la vallée des lacs de Nation et l'oasis d'Ammon,
où le sel et le muriate de soude se rencontrent en abon-
dance. M. Caillaud y a vu de vastes plaines couvertes de
ser et a remarqué que les roches, qui sont de nature cal-
caire, y sont décomposées par la soude muriatée*. Mélangé
avec le sîible et les terres, le sel s'extrait en blocs dont on
construit les maisons; le muriate de soude y est aussi em-
ployé à cet usage. Les anciens temples se tenaient abon-
damment approvisionnés de sel et de natron, substances
précieuses Tune et l'autre par la diversité de leurs emplois.
D'après un passage relevé par M. Ilarris dans son grand
papyrus, l'inventaire de l'un des temples de Thèbes comptait
48.000 tebs (<=:»J ) de natron et pareille quantité de sel. Il
est permis d'en conclure que l'exploitation de ces minéraux
étiiit réglementée par les Pharaons, ou que tout au moins
elle formait un objet de grand intérêt pour les propriétaires
des terrains qui les produisi\ient.
Nous avons vu que l'ouvrier avait emmené un âne dans
sti fuite. C'est encore aujourd'hui avec des ânes que les
habitants de l'oasis et des rares villages qui l'entourent se
rendent à Alexandrie et à Terraneh. En ce qui concerne les
végétaux cités, j'ai déjà avoué mon incertitude relativement
au groupe J ^^^. "^ ^^Ê*' ^'^^ s'agit réelle-
•ment du palmier-dattier, comme c'est probable, on sait que
1. Loc. Itiuff,, p. 50.
2. IbitL, p. 52.
308 LES PAPYRUS HIERATIQUES DE BERLIN
c'est un arbre dont on retrouve encore les traces au voisi-
nage des lacs de natron, tandis qu'une foule de troncs pétri-
fiés de la même espèce jalonnent la vallée du fleuve aujour-
d'hui siuis eîiu. Avant d'arriver à Glianih, village situé à
20 lieues de l'oasis, M. Caillaud vit une vallée fertile en
palmiers et en acacias, avec beaucoup d'herbes épineuses'.
On sait d ailleurs que les dattes de Siwali sont classées en
première ligne parmi les plus estimées, et qu'elles consti-
tuent la branche principale du commerce de Toasis avec la
Barbîirie, TÉgypte, le Fezziin et les autres oasis*. Au sur-
plus, les arbres fruitiers abondent dans cette localité célèbre;
on y trouve notamment la vigne, Tolivier, le figuier, le
prunier, le pommier, l'abricotier et le grenadier*.
Deux autres végétaux sont cités dans notre papyrus,
savoir : le tamarisquc, arbuste des déserts, qui a été re-
connu exister de nos jours au voisinage des lacs de Natron,
et le ^5-^ A , arbre que la forme de son nom nous représente
comme un bois dur ou épineux, et que j'ai assimilé à l'aca-
cia. Cette espèce, qui croît de nos jours dans les déserts
voisins de Siwah, est connue comme ayant fourni des in-
grédients à l'ancienne thérapeutique. De même, le v^^^ A
est fréquemment désigné dans les recettes du Papyrus mé-
dicaL
Tout semble donc se réunir, quant à présent, pour assurer
l'identification de Soutensinen avec l'oasis d'Ammon. Il se
présente cependant une objection, en ce que notre texte dit
que Méruitens sortit de la porte de sa maison pour monter
N à sa barque d*Arri\ ce qui semble supposer l'existence
1. Loc. laud,^ p. 50.
2. /!«•(£., p. 101.
3. Ibid., p. 87.
4. <=>t ( , A'Ppi, désigne une espèce de forteresse ou de poste
pouvant servir de prison et d'entrepôt fortiâë. Des postes de cette nature
devaient avoir été établis pour recevoir les approvîsionneonents destinés
LES PAPYRUS IIIÉRATIQUKS DE BERLIN 300
d'un lac ou d'un cours d'eau navigable. A cette condition
pourrait à la rigueur satisfaire le lac d'Arachieh*, au nord-
est duquel se voient encore des tombeaux égyptiens. Mais,
dans la réalitt^ le passage ne doit p\s être entendu comme
s appliquant nécess:iirement à un embanjuement immédiat
à la sortie de la demeure. Le texte est en général très sobre
de détails en ce qui concerne les déplacements des person-
nages. Il se contente de mentionner le départ, comme par
exemple lorscjue l'ouvrier part pour Soutensinen : ^-j^ \
U v;^ . . . , et lorsque Méruitens va trouver le roi :
^jj^ ^\ ; aucun incident du voyage, ni de l'arrivée, n'est
relaté; les voyageurs sont sîins transition mis en présence
des personnages qu'ils se proposiiient de voir. En ce qui
touche le retour à Soutensinen, (jui eut certainement lieu,
puisque nous retrouvons plus loin Méruitens revenu à son
domicile et visifcmt le temple de Horshaf, il n'en est même
fait aucune mention. Il est donc bien certain que, lors même
qu'il se fût agi d'un voyage depuis l'oasis jusqu'en K^ypte,
le texte ne se serait pas expliqué différemment. On en
tirerait seulement la conséquence que Méruitens alla s'em-
barquer au port le plus voisin, c'est-à-dire à l'un des endroits
qui furent plus tard Apis ou Paraetonium.
Une inscription gravée sur les rochers d'Hammamat' ra-
conte que le roi Osortasen III envoya chercher à Rohannu^
des statues de pierre qu'il y avait fait faire pour son père
Horshaf seigneur de Soutensinen. Ce zèle orgueilleux,
à l*oasis lors de lear débarquement au port sur la Méditerranée. Dans
ce cas, la barque qui servait spécialement aux transports du grand
intendant se nommait naturellement sa barque d'ArrL
1. Ce lac a cinq ou six lieues de tour. On y voit quelques Ilots qui
n*ont pas été explorés (Caillaud, Vot/agc, etc., vol. !, p. 249).
2. Dcnh-mûler, II, 136 a.
3. Rohannu est Tune des principales carrières de la vallée d*Ham-
mamat, au désert Arabique.
310 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
qui consistait à déplacer d'énormes masses pour les trans-
porter d'un désert dans un autre, était tout à fait conforme
aux prétentions qu'afficliaient les anciens Pharaons. Divers
monuments nous les montrent en effet se vantant d'avoir
substitué les unes aux autres les populations les plus di-
verses, et fait servir à la splendeur du culte les tributs des
nations les plus éloignées. Assurément la statue du dieu de
l'oasis, que Quinte-Curce nous décrit comme richement
parée d'émeraudes et de perles', n'avait point été taillée
dans un bloc des roches du voisinage. Du reste, M. Caillaud
a reconnu, parmi les matériaux du temple, de gros blocs
de calcaire spjithique ou d'albâtre mamelonné', qu'ont dû
fournir les Ciirrières situées à l'est d'El-Bosra, dans la chaîne
Arabique.
Mais à ces renseignements sur le Soutensinen viennent
aujourd'hui s'ajouter ceux qu'a livrés à M. de Rougé l'ins-
pection de la stèle de Barkal. Ainsi que je l'ai expliqué en
commençant, je n'ai pas l'espoir d avoir prochainement la
faculté d'examiner le texte; je suis donc forcé de m'en tenir
aux explications du savant aciidémicien, quoiqu'elles n'aient
pas été rédigées en vue de l'étude particulière du point qui
m'occupe.
Ce qui me frappe au premier abord, dans le récit de la
campagne de Piankhi, c'est l'absence de toute date; rien
n'y indique l'intervalle qui s'est écoulé entre les événements.
Après sa première victoire, le conquérant était revenu à
Thèbes ; il ne se décida à se porter contre les troupes de la
Basse-Egypte qu'à la nouvelle du succès partiel obtenu par
le roi Nemrod, l'un de ses adversaires. Encore ne se mit-
il en marche qu'après avoir célébré la grande panégyrie
d'Ammon. Quoique la guerre eût été continuée par ses géné-
raux, il est vraisemblable que les événements ne furent pas
1. Historia Mag ni Alexandrie lib. IV; Diodorus Sictdas, XVII^ 50.
2. Loc. laud.y p. 120.
LES PAPYRUS HIKRATIQUES DE BERLIN 311
précipités, puisque, dans rintorvalle des deux premières
batailles, les vaincus eurent le temps d'org^aniser contre
Pianklii une formidable coalition. Il serait donc possible
que les chefs de larmée vaincue, après leur défaite au sud
do Tlièbes, se fussent retirés au Fayoum, et, de là, à l'oasis
d'Ammon, par Tune des nombreuses routes qui existent
encore.
On conçoit d'ailleurs Tutilité de ce mouvement; il s'agis-
sait de s assurer lalliance des Maschawascha, -^n^ T»T<Î "^^
-^l 1^ T(LT ^^ ] ^ , dans lesquels je vois le peuple de race
libyenne qui occupait la Marmarique, la Cyrénaïque et les
oasis^ et dont les Siwahiens, race de couleur plus foncée
(|ue les Mgyptiens, sont peut-être les descendants directs.
Constamment mis en rapport par les monuments avec les
Tainahu.]|s^|^)^4. et les Libu. TJ^l.^..
peuples du nord de 1 Afiicjue, les Maschawascha sont aussi
rapprochés des Nègres dans le Papyrus Anastasi I. Ce docu-
ment, en énumérant les troupes diverses employées à une
expédition dans le désert Arabique, cite en effet 480 Ma-
schawascha Ncgres\ ce qui cependant pourrait aussi expri-
mer ridée Maschatcascha et Nègres.
Mais, soit que ce peuple comprit réellement des Nègres,
soit qu'il se les procurât par suite de son voisinage ou do
ses relations avec le Soudan, nous sommes toujours amenés
à conclure que les tribus dont il étuit composé s'étendaient
de la Méditerranée jusqu'aux déserts méridionaux. Les
Mgyptiens eurent fort à faire pour empêcher les dépréda-
tions de ces Bédouins indociles. Nous les avons vus enrôlés
dans les troupes auxiliaires de Ramsès II; plus tard, on les
trouve chargés de la police des hypogées à Thèbes; mais
cette soumission de quelques tribus stipendiées n'assurait
piis celle du reste de la nation, et Ramsès III, dans ses
1. Papyrus Anastasi /, pi. XVII, lig. 3.
312 LFS PAPYRrS HIKRATIQUES DE BERLIN
guerres contre les Libu, eut à combattre les Maschawascha.
Ce pharaon, dit un texte\ s'empara des Tamahu aidés
des Maschaicascha. Ceux qui exerçaient des dépréda-
tions contre l'Egypte journellement furent jetés étendus
sous ses pieds.
L'alliance de ces dangereux voisins était donc un point
de grand intérêt pour le chef de la Basse-t^ypte, menacé
par Tarmée éthiopienne. Pour traiter avec eux, nul lieu
n'était plus convenable que rétablissement égyptien de
l'Ammonium, placé au centre de leur territoire.
Cette alliance fut en effet conclue, car, au nombre des
personnages qui firent leur soumission après le succès défi-
nitif des armes éthiopiennes, on compte trois grands chefs
et deux chefs des Maschawascha, ce qui prouve évidem-
ment qu'un corps de troupes considérable avait été fourni
par ce peuple.
Le préfet égyptien de Soutensinen, dont le titre habituel
était celui de "^ , ^«^ {prinripium, princeps), avait imité
les chefs des autres provinces de la Basse et de la Moyenne-
Egypte; il s'était fait attribuer le titre de souten ou roi,
et avait pris part à la coalition. Mais, après la prise d'Her-
mopolis, il se hâta de faire sa soumission.
M. de Rougé, en analysant le texte de la stèle, conclut
que Soutensinen ne doit pas être fort éloigné d'Hermopolis.
Cette conclusion ne résulte toutefois pas nécessairement
des données que je viens de rappeler. De ce qu'après la
bataille qui eut lieu au sud de Thèbes, les vaincus se sont
retirés à Soutensinen pour y organiser une coalition des
chefs de la Basse-Egypte et des Maschawascha, il ne s en-
suit pas que Soutensinen doive être cherché dans l'un des
nomes de la Haute-Egypte; le lieu n'aurait pas été bien
choisi. L'organisation de la coalition, la distribution des
commandements et le rassemblement des troupes exigèrent
1. Brugsch, Reciied de Monuments^ pi. LV, 2;
LES PAPYRUS IIIKRATIQL'FS DK BERLIN 313
forcément un temps assez long. Aussi le lieu de la première
rencontre des confédérés avec Tarmée éthiopienne, lieu
que le texte ne fait pas connaître, ne peut évidemment rien
faire préjuger quant à la situation de Soutensinen. Il est
évident du reste que les chefs seuls se sont transportés dans
cette localité, et que leurs forces respectives, cantonnées
dans la Basse-l\gypte, dans le Fayoum, et peut-être, en ce
qui concerne les fuyards, dans les j)lus rapprochées des
oasis, ne furent qu'après le traité réunies et conduites à la
rencontre des Éthiopiens. Rien ne nous indique que le roi
de Soutensinen n'ait pas pris part en personne à la cam-
pagne. Mais, lors même qu'il aurait appris à Toasis les
succès de Piankhi, son voyage à Hermopolis n'offrait au-
cune difficulté sérieuse, et cette visite au vainqueur ne
suppose pas nécessairement la proximité de la résidence du
vaincu.
Mais il est en outre un point capital, c'est que Souten-
sinen ne s'est pas rencontré sur la route de l'armée éthio-
pienne, qui a suivi les bords du Nil. On ne le trouve
mentionné ni parmi les villes occupées par les chefs de la
Bîisse-Égypte, ni parmi celles dont les Éthiopiens s'empa-
rèrent de gré ou de force, ni parmi celles où le roi vain-
queur se rendit pour faire ses dévotions à des sanctuaires
célèbres. Le roi de Soutensinen n'apparaît pas non plus au
nombre des chefs de la Basse-Egypte, énumérés au nombre
de quinze, sans compter le prince de Saïs, qui se soumit
le dernier.
De ces circonstances, il est permis de conclure que Sou-
tensinen, centre religieux et politique d'une très grande
importance, n'était pas topographiquement situé de telle
manière .qu'il pût facilement être occupé par une armée
marchant dans la vallée du Nil. S'il en eût été autrement,
Piankhi n'eût pas manqué d'aller rendre hommage au dieu
de la localité, comme il le fit à Thèbes, à Memphis, aux
divers sanctuaires d'Héliopolis et à Remuer.
314 LES PAPYRUS IHKIIATIQUKS DR BERLIN
Remarquons enfin que les tableaux des nomes n'ont jamais
fait mention de Soutensinen. Ceci exclut tout d'abord l-i
pensée que cette ville puisse être confondue avec Héra-
cléopolis, métropole d'un de ces départements de lancienne
Kgypte, et il faudrait admettre, si l'on devait nécessaire-
ment la chercher dans un nome égyptien, qu'elle ne fut
\yas même une bourg-ade de quatrième ordre, un éciirt (en
égyptien o, pahu), ce qui est évidemment inadmissible
pour une ville qui fut le siège d'une royauté partielle.
Il serait surprenant, en définitive, qu'un lieu aussi célèbre
dans l'antiquité que l'oracle d'Ammon n'eût pas laissé de
souvenirs dans les hiéroglyphes. Cet oracle était rattaché
par la tradition aux mytiies des temps héroïques de la
Grèce. Persée l'avait consulté avant de combattre la Gor-
gone; Hercule, dans sa guerre contre les Libyens*. Plus
tard, Sémiramis vint l'interroger sur la manière dont elle
mourrait*. A son tour, Alexandre le Grand voulut y rece-
voir la confirmation de son origine divine \ Mais le conqué-
rant macédonien, en cette circonstance, n'obéissait pas
uniquement à lexemple des héros fabuleux dont il se préten-
dait le descendant, car la fréquentation de loracle d'Ammon
par les Grecs n'était point un fait rare à son époque. Nous
n'irons pas sacrifier à Delphes ni àAmmonj dit Pisthété-
rus dans la Comédie des Oiseaux, un siècle avant Alexandre,
et, dans la même pièce, le chœur, célébrant les services
que les oiseaux rendent aux mortels, constate qxfils leur
tiennent lieu d'Ammon^ de Delphes, de Dodone et de
PhœbuS'Apollon\ c est-à-dire des oracles les plus renom-
més, au premier rang desquels figure celui de Toasis. Pau-
sanias constate aussi le crédit dont jouissait chez les Grecs
1. Arrien, Expédiiton d'Alexandre, iiv. III, ch. m.
2. Diodore de Sicile, iiv. II, cli. xiv.
3. Arrien, loc, cit.; Diodore, iiv. XVII, ch. xlix.
4. Aristophane, Les Oiseaux^ v. 619 et 716.
LKS PAPYRUS IIIKRATIQUES DE BERLIN 315
le Jupiter libyen \ Pour se rendre Toracle favorable, Ly-
sîindre ne craignit point de chercher à corrompre les grands
prêtres». C'est encore à cet oracle que s'adressèrent les
Rhodicns pour savoir s'ils devaient honorer Ptolémée Soter
comme un dieu".
Rapportant à leur propre mythologie les légendes des
autres peuples, les Grecs firent d'Ammon le père de Dio-
nysus (Bacclms). Secrètement élevé à Nysa sous la protec-
tion d'Athéna (Minerve), la déesse vierge, Dionysus acquit
toutes les perfections physiques et intellectuelles. Son père
Ammon ayant été renversé du trône par Cronos (Saturne),
Dionysus reconquit son royaume par les armes, et fonda à
l'oasis une ville et un temple dans lequel il établit le culte
et Toraclo d' Ammon. Le dieu était représenté ayant une
tête de bélier. Après avoir, le premier, consulté Toracle de
son père et appris ainsi que l'immortalité lui était assurée
pour les bienfaits dont il comblerait les humains, Dionysus
parcourut le monde, enseignant aux Égyptiens et aux
autres peuples à cultiver la vigne et les arbres fruitiers*.
Après Ammon et Dionysus, Zeus (Jupiter) liérifci de l'em-
pire du monde.
Toute défigurée quelle l'a été par l'imagination des
Grecs, cette fable reproduit encore quelciues-uns des traits
essentiels du mythe d'Osiris. Ce dieu, reformé par Lsis, fut
on effet élevé secrètement, et quand son bras fut devenu
fort, il se fit rendre justice et obtint de nouveau la souve-
raineté des deux mondes'. En égyptien, Ammon est le
dieu caché, dont Osiris est l'émanation bienfaisante. Mais
les Grecs, étrangers à la connaissance des hiéroglyphes,
1. Livre III, ch. xviti.
2. Diodore, liv. XIV, ch. xni.
3. Diodore, liv. XX, ch. c
4. Diodore, liv. III, ch. Lxvnetsuiv.
5. Voir Hymne à Osiris, Reçue archéologique [l** série), 1856, p. 12
[cf. t. I, p. 109-110, des Œucres diverses de Chahas].
310 LES PAPYRUS HIKaATIQUES DE BERLIN
se contentaient des rapprochements hasardeux que leur
fournissait leur propre langue, et Jupiter-Ammon fut pour
quelques-uns d'entre eux le Jupiter des sables ("Ajifio^).
D'autres prétendaient qu'un pasteur nommé Ammon avait
été le premier fondateur du temple. En ce qui touche la
tête de bélier, ^imagination des Grecs n'a pas été moins
féconde. Aussi, dans ce qu'ils nous rapportent des temps
antiques, devons-nous éliminer avec soin les commenfciires
dont ils ont presque partout surchargé les faits originaux.
Quoi qu'il en soit, il est bien certain que le dieu que les
Grecs allaient consulter à l'oracle était un dieu égyptien.
Quatre-vingts prêtres, au dire de Diodore\ étaient occupés
aux cérémonies de son culte. Porté par eux sur une barque
d'or, conformément à la pompe si souvent figurée sur les
monuments de l'Egypte, le dieu rendait ses oracles par
l'organe du prêtre du rang le plus élevé. Nous savons de
même, par les renseignements empruntés aux monuments
de l'Egypte, que des prêtres du rang de prophètes, H y i ,
étiiient attachés au sacerdoce de Soutensinen. Sous les
Bubastites, un prince de la famille royale occupa le poste
de chef de ce sacerdoce". Des femmes aussi participaient au
service du temple; elles portaient le titre de (1 8 q(| ^ , «.g^i,
qui suppose une fonction en rapport avec le chant ou la
musique. Diodore mentionne aussi la foule des vierges et
des matrones (nXf.Oo; itapôivwv xal l'jvatxwv) qui suivaient en
chantant le cortège du dieu.
On se rend à l'oasis par plusieurs routes qui débouchent
sur la vallée du Nil et sur le Delta, depuis le Fayoum
jusqu'à Alexandrie. La plus courte de ces routes part de
Terraneh et traverse la région des lacs de Natron'. Elle
1. Livre XVII, ch.L.
2. Mariette, Les Apis, p. 12.
3. Hérodote plaoe l'oasis d'Àmmon à sept joarnées de Thèbes (liv. III,
Les t^APYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 3l7
exige dix à onze jours de marche; on y rencontre do Tcau
de distance en distance. Mais, au temps de la puissance
des Pliaraons, des communications mieux organisées avaient
dû être établies; il est probable qu'alors la contrée présentait
une physionomie bien diflérente de celle qu elle a revêtue
de nos jours. D'après les observations des savants de la
Commission d'F^ypto, un bras du Nil a dû s'écouler jadis
par la vallée du fleuve sans eau. On sait (jue les branches
par lesciuelles ce fleuve se jette dans la Méditerranée ont
subi diverses modifications; les eaux se sont retirées de
Touest vers Test. Du reste, ni Teau ni la végétation ne
manquent absolument dans les déserts de Libye; mais, de-
puis la disparition du peuple puissant et riche qui n avait
pas craint d*y fonder Tun de ses principaux sanctuaires,
les s;ibles ont continué leur marche éternelle et couvert les
derniers vestiges du travail de l'homme. A Memphis, tout
près du Nil, il n'étiiit pas sans danger, au temps de Strabon,
de parcourir Tavenue de sphinx dans laquelle, aux jours de
fête, défilait jadis le pompeux cortège des rois et des dieux.
Depuis Tépoque du célèbre historien, les sables ont tout
surchargé d'une couche épaisse, et tout a disparu, même do
la mémoire des hommes. Il a fallu la merveilleuse sagîicité
de M. Mariette pour rendre à la lumière temples et sphinx
perdus depuis de longs siècles.
Nous ne devons donc pas juger de l'état de ces déserts
aux temps pharaoniques d'après celui dans lequel nous les
retrouvons tant de siècles après la destruction des éfciblis-
sements qui firent leur gloire*. Les récits merveilleux des
cb. xxvi), et une autre fois à dix journées (liv. IV, ch. cxci). Ces deux
évaluations sont beaucoup trop faibles.
1. Les troupes que Cambyse envoya contre les Ammoniens partirent
de Thèbes. Hérodote afTirnie qu*elies allèrent jusqu'à Toasis et qu'elles
périrent (liv. III, 26). On a généralement révoqué en doute les diffi-
cultés que les soldats d'Alexandre eurent & surmonter dans leur marche
jusqu'au temple de Jupiter-Ammon. Les historiens ne sont pas d'accord
3l6 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
Arabes qui les iréquentent de nos jours pourraient n'être
pas seulement le fruit de Timagination ingénieuse de ces
conteurs. Ces délicieux jardins cachés au milieu des sables,
et qui échappent aux recherches de ceux qui veulent les
découvrir \ se réfèrent peut-être à un état de culture dont
un vague souvenir s^est perpétué de siècle en siècle. Dans
tous les cas, le papyrus de Berlin n^ I nous apprend de la
manière la plus certaine que la contrée de la plaine de set
était habitée et gouvernée, comme tous les centres de popu-
lation établis dans les déserts voisins de TF^ypte, par un
hak ( I /i j|). qui y faisait exécuter les ordres du pharaon.
Remarquons d'ailleurs que Toasis d'Ammon a constam-
ment fait partie du domaine des maîtres de Tl^^ypte, de-
puis les plus anciennes dynasties jusqu'aux Lagides et aux
Romains. A leur tour, les Arabes s en rendirent maîtres
et en convertirent les habitants à l'islamisme. En 1820,
Méhémet-Ali y envoya une petite armée avec de lartillerie,
et soumit les Siwahiens à un tribut de dattes. Nous n'avons
donc pas à éprouver le moindre étonnement s'il nous arrive
de rencontrer cette localité célèbre, mentionnée par des
documents égyptiens comme ayant été en rapports religieux
et politiques avec l'Kgypte des temps pharaoniques. C'est
le contraire qui pourrait nous surprendre.
Soutensinen, localité où les documents originaux nous
montrent le temple du dieu criocéphale établi à une époque
de beaucoup antérieure aux plus anciennes dates de This-
toire rapportées par les classiques, présente avec le célèbre
oracle de Jupiter-Ammon, qui remonte aussi aux siècles
de la Fable, des points de ressemblance tellement frappants,
qu'il était utile de les rassembler, en y ajoutant les rensei-
surie chemin qu'ils prirent au retour (Arrien, Expédition d'Alexandre,
liv. III, ch. II).
1. Caillaud, Voyage, etc., t. I, p. 44. Les Arabes racontent aussi que
le pays a été civilisé par Bousir, ancien roi égyptien, dans lequel il est
aisé de reconnaître Osiris.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 319
gnements que vient de fournir Tintéressant travail de M. do
Rouge sur la stèle de Barkal, ainsi que ceux que j*ai pu
déchiffrer dans le papyrus hiératique n'* II de Berlin. Ces
éléments importants ont manqué à mon savant ami, M. le
docteur Brugsch, qui, le premier, a proposé Tidentification
sur laquelle je reviens aujourd'hui. La question touche, ainsi
(|u on Ta vu, à des points très intéressants pour Thistoire
et pour la géographie. Espérons (juc de nouvelles décou-
vertes viendront bientôt combler les lacunes que laissent
encore subsister les documents actuellement connus.
IV
LE PAPRVUS HIÉRATIQUE N^ I
De même que pour le papyrus n° II, nous n'avons aucun
moyen d^évaluer Tétendue du fragment qui manque au
commencement du papyrus n° I. Mais celui-ci est complet
à la fin, ainsi que le prouve la clause finale déjà rencontrée
dans le n^ III et dans le Pai)yrus Prisse : Cestjîni, de son
commencement à sajin, comme on le tronce dans l'écrit.
Le papyrus n" I contient les relations d'un de ces hardis
pionniers que les Pharaons de rAncien-Einpire chargeaient
d'explorer les régions voisines pour y établir peu à peu la
domination égyptienne. Les missions dont l'auteur nous
entrelient se placent sous le règne d'Amenemha V^ et sous
celui de son lils Osortasen ^^ Ainsi, ])ar leur nature et par
leur date, les indications que cet antique manuscrit nous
livre en font un titre réellement inestimable.
Au début de ce qu'il nous reste du texte nous trouvons
le voyageur dont le nom est ^^ rn 0 '^ W ' '^'^*' partant
pour un voyage périlleux. Il gagne un lieu, dit le bassin de
Snqfrou, et s'arrête au domaine de la campagne ( "^
■lAll
320 LES PAPYRUS IHKRATIQL'ES DE BKRI.ÎN
« Je m'éloigne, dit-il, il faisait jour; je surprends un
» individu; se tenant éloigné, il me salue; il avait peur. Il
» arriva ensuite qu'il avait la face d'une jeune filleV Jeconti-
» nue ma route jusqu'à la ville de (lacune). Je m'embarque
» dans un bateau de transport (\>v ë^!^ ) , sans gouvernail .
» Je gagne le village d'Abet [de r Orient, f J^*^ )*• »
Ici une nouvelle lacune de plusieurs mots interrompt la
narration. D après les débris du dernier groupe, il parait
que le voyageur avait visité un sanctuaire.
« Je me mis ix marcher à pied jusqu'à ce que j eusse
» rejoint la muraille que le hak avait faite pour repousser
» les Sati. »
Celte importante indication nous montre que les Pha-
raons de r Ancien-Empire avaient construit un rempart pour
arrêter les incursions des Sati. J étudierai plus loin le nom
de ce peuple. Il est à présumer que la muraille en question
se trouvait placée entre le golfe de Suez et le lac Menzaleh,
ou dans la direction de Péluse, et qu'elle défendait les pas-
sages les plus faciles de cette région déserte. La première
localité où nous trouvons notre explorateur porte le nom de
She-Snefrou, (Pi^T c'est-à-dire de bassin de Sne-
frou*. Il s agit certainement d'une bourgade à laquelle cet
ancien pharaon avait laissé son nom, et l'on sait que c'est à
lui que remontent les plus anciens établissements égyptiens
du Sinaï. She-Snefrou était sans doute l'une des stations
qu'il avait disposées au désert d'Anibio, sur la route de la
1. Le voyageur raconte ici sa rencontre soadaine d'ane jeune flile^
qu'il prit d'abord pour un homme, et qui manifesta des signes de
frayeur.
2. Ces localités pourraient très bien être comprises dans le territoire
qui forma plus tard le nome d*Orient, le XIV* dans les listes de
M. Brugsch.
3. La présence de l'eau était une des conditions indispensables à
rétablissement de tout centre de population.
LES PAPYRUS UIKRATIQUES DE BERLIN 321
mer Rouge. Sineh s'embarque sur cette mer, et comme le
navire, grossière l)ar(jue de transport pour le cabotage des
marchandises, n'avait pas de gouvernail, il est forcé de dé-
barquer et de continuer sa route à pied jusqu'au mur élevé
par le pharaon ou par le hak\ gouverneur de la province.
« La fatigue* me surprit dans un bois d'effrayante appa-
» rence; je m'arrêtai. Au jour où ma tête se trouva nifraî-
)) chie, je repartis; c'était au temps de lequinoxe; le soleil
)) se levait. J'arrivai à Patan; j'entrai dans la bourgade de
» Kam-Uer. La soif tomba sur moi soudain. . . ; je dis : Le
)) goût de la mort est tel. Je relevai mon cœur et rétablis
)) mes membres; j'entendais la voix délicieuse des troupeaux.
» J'aperçus un Sati, (pii me demanda mon chemin par là'
)) et si j'étais de TÉgypte. Il me donna de l'eau et me fit
» chauffer du lait. J'allai avec lui vers sa tribu. Il voulut mi;
» donner une terre de sa terre. Je refusai sur-le-champ. Je
» me hâtai (d'arriver) à Atem. »
/vww, PATAN, nous est complètement inconnu: mais
M. ihugsch a classé deux bourgades portant le nom de :
^^û:£^ , KAM-UER, Tunc commc écart du nome llélio-
polite, l'autre dans le nome Coptite. Ni l'une ni l'autre ne
peuvent être assimilées au Kam-Uer de notre papyrus, au-
près duquel notre voyageur fut exposé à périr de soif. Les
noms significatifs attribués par les K^gyptiens à des localités
trouvaient aisément des applications nouvelles, et les mêmes
particularités topographiques donnaient fréquemment lieu
à des appellations identiques. Il y avait sans doute des Kam-
1. Ce titro de AaA-, équivalent de celui de meleh-y ctait quelquefois
attribué aux Pharaons eux-môines; mais il désigne le plus souvent les
petits souverains, tributaires ou non, des contrées voisines de TKgypte.
Les peuplades du désert Arabique étaient gouvernées par des haks
nommés Hahs de Toshcrtt,
2. Litt. : la courbature.
3. C'est-à-dire: où faillis par là,
BioL. ÉGYrr., T. x. :îl
322 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE ÔEKLlN
Uer {très noir^), comme chez nous des Bellevue. Dans tous
les cas, il s'agit ici d'une localité qui n'était pas peuplée
d'Égyptiens, mais occupée par une tribu de Sati, chez qui
notre voyageur reçut l'hospitalité. On lui offrit un territoire
qu'il refusa, parce qu'il devait se rendre à Atem ou Atema,
en vertu de Tordre royal auquel il obéissait, ainsi que nous
le verrons plus loin.
Ce pays d'Atem ((j ^v cy^, aussi Atema, ||'
C^^) rappelle parfaitement le nom de Tldumée, et il ncst
pas impossible que nous ne retrouvions ici im très ancien
souvenir de la région dans laquelle vint s'établir Ésaû.
Malgré son extrême simplicité, le récit excite une certaine
émotion dans le tableau qu'il fait du voyageur accablé par
la soif et succombant à la fatigue et au découragement,
puis reprenant courage en entendant la délicieuse voix des
troupeaux.
Nous l'avons laissé à son arrivée à Atem :
« Un cheykh' m'y accueillit;... c'étiiit le hak du pays
» de Tennu supérieur. Il me dit : Sois le bienvenu avec moi.
» Comprends-tu la langue de l'K^ypte*? Ayant ainsi parlé,
)) il sut ce que j'étais; il comprit mon mérite. Des F^yp-
» tiens, qui étaient là auprès de lui, m'interrogèrent. Puis
» il me dit : F^ourquoi arrives-tu ainsi*?. . . ))
Le hak du pays de Tennu songe immédiatement à s'atta-
cher Sineh. Pour le déterminer, il lui raconte l'histoire de
sa vie. On verra (lue les deux aventureux personnages étaient
faits pour s'apprécier mutuellement.
1. La coaleur noire du sol indiquait le terrain fertile.
-&. , «^n«k, un ancien.
A/WWA
C^
'^' ^^^^^^^^ ' '^— ^^ik.iiik» cu>Tii-R po«n-RKAit, entends-
tu la bouche de V Egypte f
4. Lacune.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 333
Sans attendre une réponse à sa question, le hak continue
ainsi son discours :
« Je suis né à la cour du roi Amenemha I*', qui est allé
» au ciel sans qu'on sache ce qui s'est passé à ce sujet*. Le
» roi me parla secrètement. . . »
Il se trouve ensuite six colonnes de texte entrecoupé de
lacunes et présentant de grandes diflicultés; le narrateur y
parle d'un voyage qu'il fit au pays des Tamahu \ |\ 8
^1 i^î)] ; puis il s'étend sur ses propres mérites et il passe
aux louanges d'Osortasen P', fils d'Amenemha I*'.
« Ce dieu bienfaisant, sa crainte était chez toutes les
» nations, comme celle de la déesse Pakht... Il me par-
» lait, je lui répondais*. Son fils nous a sauvés en entrant
)) au palais; il a pris possession de Théritage de son père;
» ce dieu, il n'avait pas de frères, nul autre n'était né avant
)) lui ; il était tout à fait prudent ; ses actions étaient pieuses. .
» Ses ordres allaient et venaient comme il le voulait; il
» avait rassemblé (sous sa domination) toutes les nations.
» Son père était dans l'intérieur de son palais; il lui inspi-
» rait ses principes; devenu fort, il fit avec son glaive des
» exploits; quiconque le voyait ne demeurait pas ferme; il
» abattit les Barbares, subjugua les pillards, châtia Tadver-
)) saire; il était un paralyseur de mains;. . . il se complut
» à briser les sommités; personne ne résista de son temps.
» C'est un coureur aux pas rapides qui a immolé le fuyard.
» On ne pouvait s'approcher de ses deux bras.
» Cœur debout à son heure, ses bras étaient prompts ;
» cœur ferme,... il regardait les multitudes;... sa joie
)) était d'abattre les Barbares. Il saisissait son bouclier,
1. .^A^ ® m /Rk > M- Il parait que les circonstances
de la mort d'Amenemha I" restèrent mystérieuses.
2. Cette familiarité du monarque est une marque de faveur que le
narrateur se plaît à rappeler.
3â4 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
» frappait de la hache, recommençait à frapper et tuait; on
» ne pouvait échapper à son glaive; personne ne pouvait
» bander son arc; les Biirbares fuyaient; ses bras étaient
» comme ceux de la grande déesse . . .
» Il tomba malade, ce grand prodige qui s'emparait de
» lallection; sa ville laimait plus qu'elle-même; elle se
» réjouissait en lui plus qu'en une divinité; hommes et
» femmes s'assemblaient pour lui rendre gloire. Il fut roi
» dès qu'on le sortit de l'œuf; il fut redouté dès sa nais-
)) sjmce; en lui se multiplièrent les naissances. Seul, il est
ï) d'essence divine. Ce pays se réjouit de sa domination;
» ce fut un élargisseur de frontières ; il s empara des pays
» du Midi, sans parler de ceux du Nord. Il devint seigneur
)).puissimt des Sati, pour fouler aux pieds les Nemma. . .
» Ce qui fait le bonheur do la terre, cela provient de son
» essence. Il me dit en face : Guide Tligypte, pour déve-
» lopper tout ce qu'il y a de bon en elle. . . Sois avec moi ;
)) mon œil est bon pour toi. Il me nomma gouverneur de
» ses jeunes guerriers et me maria à sa fille aînée; il me fit
» choisir dans son pays, dans le choix de ce qui lui appar-
» tenait, sur la frontière d'une autre contrée. Ce pays est
» bon, Aa* est son nom; il produit du tah^ et du froment
» en quantité considérable; du vin plus que de l'eau, beau-
» coup de miel, beaucoup de bak (espèce de liqueur), toute
» espèce d'arbres fruitiers et des céréales de deux sortes,
» sans limites, et toute espèce de bétail; il y a aussi une
» ville plus grande à parcourir que je ne le voudrais. Il
» me nomma chef de tribu dans le meilleur de son pays.
» Je fis du pain ainsi que des man-t^ et du vin pour chaque
» jour; des viandes cuites, des oies séchées, en outre du
•1
, mentionné deux fois dans le papyrus. C'est sans
doute une^dépendance de Tennu ou d'Atema.
2. Métal que je ne puis identifier.
3. Espèce de liqueur.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERUN 325
» gibier. Et je lui donnai, et je continuai à lui donner au
» delà des revenus de mes cultures. Je fis beaucoup de lait
» cuit de toute espèce. J'y passai beaucoup d'années. J'avais
» des jeunes guerriers dans mes expéditions militaires,
» chacun réprimant sa tribu. Un messager allait et venait
» auprès du roi, dirigé par moi; et je satisfaisais toute la
» population; je donnais de Icau à quiconque avait soif.
» J'ai fait se détourner au loin, j ai enlevé, j'ai saccagé les
» Sati, jusqu'à anéantir, à repousser les bras des Ilaks des
» nations. J'ordonnais, ils partaient. »
Si j ai bien compris les mentions relatives au roi Amen-
cmha P', il faudrait en conclure que des circonstances
assez mystérieuses entourèrent la mort de ce monarque,
qui alla au ciel sans qu'on sût comment cela sejit. On sait
que, sur la fin de son règne, Osortasen P' partagea l'autorité
royale, et que les sept premières années de celui-ci se
confondent avec les sept dernières de son père. De gré ou
de force, le vieux monarque avait abdiqué toute initiative.
Osortasen P', qui n'avait pas de frères, pas d'aîné, s'était
mis en possession de l'héritage paternel, et à lui désormais
revenaient le soin et la gloire d'écraser les ennemis de
J'^^ypte^quant à Amenemha, relégué au fond du palais,
^Î^3?5Î (D^ '^*=*^' ^^^^ ^^^ ^^ bornait à donner des
conseils à son lils.
Notre papyrus célèbre en termes pompeux l'activité et
la valeur d'Osortasen I", qui, dit le texte, soumit les pays
du Midi y sans parler de ceux du Nord. On connaissait déjà
quelques-unes des campagnes de ce pharaon contre les
Nègres; nous apprenons ici pour la première fois ses rap-
ports avec la race des Tamahou et ses guerres contre les
Sati. Les Ru-Petti | ^ , que ma traduction
I û Ml I I \
nomme les Baroares, formaient probablement une popu-
lation distincte.
Le narrateur devint le favori de ce monarque, et fut, pen-
326 LES PAPYRUS HIKRATIQUES DE BERLIN
dant quelque temps, préposé à Tadministration de TÉgypte,
pour en développer les ressources. Ce détail nous rappelle
le rôle que, selon rÉcriture, Pharaon attribua au patriarche
Joseph \ Nommé chef des jeunes soldats de l'Egypte, il
épousa la fille de son roi. C'est ainsi du moins que je tra-
duis la phrase : '^^^Qll^'^^^^^'^--^' d»"s
laquelle le verbe Aiit«^ présente seul de la difficulté; il y a
évidemment : rV. . . moi à sa^fille aînée, et Ton trouverait
difficilement à introduire ici un autre verbe que marier,
faire épouser. Le sens propre de Oll^ ^^t arriver,
aborder; d'où la signification dérivée inhumer, enterrer;
celle d'épouser devra être vérifiée sur d'autres exemples,
mais elle est au moins fort probable ici; on ne connaît
d'ailleurs aucun autre mot égyptien qui rende cette idée.
Le roi confia ensuite à ce personnage, devenu son gendre,
une mission politique de haute importance, et lui conféra
le titre de T-^ J| '^'^ O^'^^ù^^, c'cst-à-dirc de hak
ou gouverneur du pays de Tennu. Ce titre de hak corres-
pondait à l'autorité la plus élevée; quelquefois il servait â
désigner les Pharaons eux-mêmes. Quant à Tennu, tout ce
qu'on en peut savoir, c'est que c'est un région voisine
d'Atema et comprenant un pays nommé ij ^^^. f>yv>^ •
AAA, dont la richesse et la fertilité remettent en mémoire
ces mots des explorateur envoyés par Moïse au pays de
Chanaan : Venimus in terram ad quam misisti nos, quœ
rêvera Jluit lacté et melle, ut ex his fructibus cognosci
potest\ L'analogie est d'autant plus frappante que l'abon-
dance du lait, du miel et du vin est précisément mentionnée
1. Voir le dlscoars de Pharaon à Joseph, Genèse, ch. xli, 38 et
sqq.
2. Nombres, xiii, 27. Les explorateurs hébreux rapportaient une
branche de vigne couverte de raisins, qui faisait la charge de deux
hommes, ainsi que des grenades et des figues.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 327
dans Tun et raiitrc cas\ On conçoit toutefois quo je me
borne à indiquer ce rapprochement ; Tétude approfondie de
la géographie des premiers âges du monde, d'après les écri-
tures égyptiennes, est un sujet qui demandera à être traité
séparément, et seulement lorsqu'un plus grand nombre de»
faits de détail auront été élucidés et mis en lumière.
Fidèle tributaire de TKgypte, le hak de Tennu envoyait
au pharaon une partie du revenu de sa province; on y voit
figurer du lait cuit de toute sorte, c est-â-dire différentes
espèces de fromage. Le laitage jouait un grand rôle dans
Talimentation des K^gyptiens de Tépoque, et l'on en juge
jwr les mentions qu'en font les monuments. Dans une ins-
cription à peu près contemporaine de notre papyrus, un
fi)nctionnaire nommé Ameni se vante d'avoir rassemblé
dans le nome de Sahou, dont il était préfet, un troupeau
de 3.000 taureaux avec leurs génisses, et dit que, pour ce
fait, il reçut du pharaon des récompenses à raison du lait
annuellement fourni*. Diodore nous a conservé un rensei-
gnement curieux sur l'usage abondant du lait dans les céré-
monies du culte; trois cent soixante patères étaient journel-
lement remplies de lait par les prêtres qui célébraient les
mystères d'Osiris'. Sous le Nouvel-Empire, des fonction-
naires étaient chargés de l'inspection des taureaux, des
vaches, des bouvillons, des jeunes génisses, ainsi que du
personnel domestique dépendant du domaine d'Ammon.
C'est ce que nous apprend l'une des curieuses légendes
recueillies par M. Brugsch dans le tombeau du scribe
Anna, à Qourna; à ce personnage était également dévolu le
soin de faire placer le laitage dans le dépôt du domaine
1. Il faut noter aussi les urhcs grandes et muratas, qae rappelle la
rUlc si grande à parcourir de notre papyrus.
2. Dcnkmaler, 11, pi. 122, NordL Mauerd., lig. 3 et 4; S. Birch,
On a remarkable Inscription ofthc XI V^ dynasty.
3. Diodore, liv. I, eh. xxn.
328 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
d'Ammon*. Le lait ne pouvant se conserver longtemps en
nature, il est prol)able que les anciens Égyptiens savaient
le transformer en fromage, et que l'expression de notre
papyrus ^ j || ^ § \ %^ ^ P ^^"^^ beaucoup de lait
en cuisson tonte, doit s'entendre de fromages de toute
espèce.
Suivant les inspirations d'une politique prudente que les
Égyptiens du Nouvel-Empire imitèrent', ce gouverneur
avait incorporé dans son armée des jeunes gens, fils des
chefs indigènes, qui lui servaient à la fois d alliés et d'otages.
Chacun guidait sa tribu (^^^^^l^^ JJ^)- Grâce à
cette force armée, il put contenir les Sati et repousser toutes
les attacjues des Haks des nations, c'est-à-dire des chefs
indépendants du voisinage. Un service de correspondance
étiût établi entre ce gouverneur et le roi d'Egypte. En
somme, nous trouvons (jue Tennu et ses dépendances for-
maient une colonie bien orgîmisée, soumise à l'Egypte, et
que cette colonie, qui comprenait des territoires extrême-
ment fertiles, avait aussi des parties où le manque d'eau se
faisait habituellement sentir, puisque l'un des mérites dont
se vante le hak, c'est de n'avoir laissé personne souffrir de
la soif.
La beauté et la prospérité du pays séduisirent notre voya-
geur, qui du reste était arrivé au lieu que Tordre royal lui
désignait. Il reprend en ces termes le récit interrompu de
ses aventures :
(( Ce hak de Tennu me fit rester plusieurs années, comme
» organisateur de ses jeunes guerriers. Tout pays que
» j'envahissais, je m'y faisais redouter; on tremblait sur les
» pâturages de ses sources*; je m'emparais de ses trou-
1. Brugsch, Recueil de Monuments^ pi. XXXVI, n* 2.
2. Voyez à ce sujet les Annales de Thothmës III et le Traité des Khita.
3. Ce passage indique que les cultures étaient localisées près des
puits. C'est encore une spécialité du désert.
U:S PAPYRUS lUKRATIQUES DE BERMN 321^
» peaux; j'emmenais sa population; j'enlevais leurs vivres;
0 j'y tuais des hommes par mon glaive et par mon arc;
» mes démarches et mes actes étaient parfaits et plurent
» à son ccrur; il m aima; il reconnut ma vaillance; il me
» nomma commandant de ses jeunes guerriers, o
Telle est la teneur des 108 premières lignes du papyrus.
Juscjua la 165* se continue la narration de Sineh; elle
se réfère à des sujets divers que je n ai pas encore sulli-
samment étudiés. Puis le narrateur mentionne la (in de sa
carrière :
« Le roi d'Kgypte, je vécus dans sa paix ; je rendis mes
» devoirs à la régente du monde qui est dans son palais';
» j'entendis les appels de ses enfants. Oui, son essence
» fut la jeunesse de mes membres. La vieillesse est tombée
» sur moi; la décrépitude ma surpris; mes yeux s appesan-
» tissent, mes bras sont débiles, mes pieds fléchissent; la
» défaillance du cœur m'approche du départ'; on me
)) conduira aux villes éternelles*. J'y servirai le seigneur
» universel. Oui, les enfants royaux qui sont passés à 1 eter-
» nité diront de moi : le voici; le roi Osortasen P', dit juste,
» parlera sur cet appareil funèbre sous leciuel je serai; c'est
» le roi qui m'a envoyé avec des libéralités royales, dans
» la joie de son cœur. . . comme hak de toute nation; et
» les enfants royaux qui sont dans son pilais me feront
» entendre leurs appels*. »
Avec la ligne 179 commencent la copie de Tordre royal
1. C*est-à-dire la reine,
2. Il existe dans le Papyrus Prisse un passage analogue; les infir-
mités de la vieillesse y Hont décrites à peu près dans les mômes termes.
3. ^ Q Q ^> expression philosophique très remarquable pour
l'époque.
4. Notre personnage compte jouir dans Tantre monde de la faveur
du roi et des princes, comme il en avait joui pendant sa vie. Le Rituel
funéraire promettait aux morts de toute condition la société des rois de
la Haute et de la Basse-Égypte (cb. cxxv, 69).
330 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
et les instructions officielles délivrées à notre personnage
à propos des missions qu'il a remplies. Le premier docu-
ment n'est pas daté; mais, comme il émane à la fois
d'Amenemlui et d'Osortasen, on doit le placer dans Tune
des sept premières années du règne de celui-ci, ce qui du
reste concorde parfaitement avec les circonstances que le
récit nous a fait connaître. Cet ordre est ainsi conçu :
« Ordre royal (1 çV j v fl ^ ''^^ serviteur Sineh :
» Comme on t'apportera cet ordre du roi pour que tu fasses
» la reconnaissance des eaux et que tu parcoures les terres,
» partant d'Atema jusqu'à Tennu, embrasse-le dans ton
» cœur, regarde ce que tu as à faire », etc.
La rubrique, ligne 187, prévoit le retour et les récom-
penses destinées au voyageur s'il accomplit bien sa mission :
(( Prends avec toi toutes les richesses qu'on te donnera,
)) en totalité, et effectue ton retour en Egypte; regarde le
» cabinet du roi, et quand tu y seras, prosterne-toi devant
» le grand double Ru-ti supérieur^ », etc.
Ces citations suffisent pour faire bien apprécier la nature
et la grande importance du document étudié; elles nous
montrent lîi politique envahissante de TK^gypte aux prises
avec des peuplades asiatiques. Quoique nous n'ayons exa-
miné guère plus de la moitié du texte, nous avons déjà
recueilli une abondante moisson de faits entièrement nou-
veaux. Le surplus promet d'être aussi fécond; mais, comme
il se compose surtout de la partie écrite en lignes horizon-
tales très serrées, l'écriture en est bien plus embrouillée et
plus difficile à transcrire. D'un autre côté, il ne s'y trouve
pjis autant de ces simples récits, dans lesquels le contexte
aide puissamment à l'intelligence des passages où se ren-
contrent des mots et des formes non encore connus. Il sera,
par conséquent, nécessaire de soumettre le papyrus à une
1. Cette expression désigne le pharaon.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 331
étude complémentaire; c'est une tâche que j aborderai
quelque jour, je respère.
V
APERÇUS HISTORIQUES ET CHRONOLOGIQUES
Jetons maintenant un coup d'œil sur les principaux noms
géographiques que nous venons de rencontrer.
Le plus important est celui que j'ai transcrit sati, et
dont la forme hiéroglyphique la plus habituelle est n".,
I ^m ; mais on trouve aussi ^^ '^ 1 , où sont très
distinctement les éléments snk-ti'. M. Brugsch a cité hi
variante des basses époques •^- ,, An, et suffisamment
prouvé que } — ^ ^^^^ n est qu'une forme particulière du même
nom. C'est ce que démontre la variante ? — ^m^*o"^^m
que cite ce savant.
Kn définitive, la lecture de ce mot offre des difficultés que je
ne suis pas en état de résoudre. On trouve ^^f ^ m f%
dans les Papyrus de Berlin la forme «^1 j^ -^y M
dont le second signe varie notablement; ^^ ^^^^^%
il devient, par exemple, ^^, J^, etc. Si Ton compare ces
formes aux groupes i^X^, ^M> ^t^> rencontrés dans les
mêmes manuscrits pour le mot que les hiéroglyphes
rendent par flY^^^^^— ^> on pourrait être tenté de lire
SOK, SUAK, et cette lecture serait appuyée par le groupe
; mais il est à remarquer que le
I ^f ^fc/^^ n'est pas phonétique dans les exprès-
'^•^ éfi^^ sions de ce genre, ainsi qu'on ^
peut s'en rendre compte en examinant la forme' àf
1. Voir Papyrus magique Harris, p. 50.
2. Papi/rus hiératique de Berlin n* IX^ lig. 26.
332 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
du mot '^-'^'^^ Q , en copte cn^-, fundamenta , Nous sommes
Ci \\ io
donc autorisas à n'en tenir aucun compte dans les groupes
y ê j m^d ' ^^ fi'é^iuents dans les
^ "^^ ^ ^l**^ ^ ^^^ messides, et qui ont
donné lieu à la transcription fautive snk-ti. Dans le premier
de ces groupes, l'initiale est riiiéroglyplie de la flèche, en
copte cK'^; ce signe se retrouve dans la combinaison fl*,
que les hiérogrammates du Nouvel-Empire ont adoptée
pour transcrire le nom embrouillé du peuple qui nous
occupe et aucpiel, pour ce motif, les égyptologues ont at-
tribué le phonéticpie sati.
On a donné le même son au groupe *[j m i , qui dé-
signe les rayons du soleil. Ce sens n'existe pas en copte;
mais on y retrouve c*.tc, iynis, Jlamnia, splendere, dont le
thème antique est fl ^ [A et 1 ^ 1^ l/l . Il n'y a donc encore
aucune preuve certaine à tirer de ce mot.
En définitive, nous reconnaissons qu a Tépoque pha-
raonique, les signes embarrassants que j'étudie ont été
transcrits ^'^'^^ , snti ; ^^^^^^ , snkti, et Ji , très proba-
blement sati; (ju en outre les plus anciennes variantes ont
une forme identique à (' T r~^» sok, suak. Toutefois, il
n'est pas douteux que, dans l'antiquité et malgré ces bizar-
reries orthographiques dont nous ne devons plus nous sur-
prendre*, les scribes ne fussent parfaitement d'accord sur
la prononciation du nom d'un peuple aussi important. Pour
nous, il n'y a d'absolument sûr que l'initiale s; au premier
siècle de notre ère, alors que la littérature démotique floris-
sait encore et que les anciennes doctrines de l'Egypte se
perdaient dans les rêveries du gnosticisme, on était pro-
1. Voir, à ce sujet, Mélanges ègypiologiques [V* série], p. 99; Nom
de Thèbes, p. 42 [cf. p. 285-287 du présent volume].
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 333
bablement déjà dans la même incertitude que nous. On
trouve en effet, dans un manuscrit do cette époque, le
groupe ^"^Lf r^ employé pour représenter uniquement
la consonne s, dans les mots magiques 4 ij ^ T^^^ il— • )C?
et j^^ ,, é^^f Q^ic 1^ g^^c transcrit abpaias et ias\ Les
hiéroglyphes donnent très distinctement AnPAi:(KKTi)AKi et
^(KKTijAKS. La [)ortion entre parenthèses, qui, dans les hiéro-
glyphes, est suivie du déterminatif des actions fortes, ne se
prononçait pas; il n'en était tenu aucun compte. On savait
donc, encore à cette époque, que des syllabes et même des
mots polysyllabiques pouvaient, dans certains cas, n'expri-
mer ((ue le son de leur première lettre. Ces cas sont fort
rares; on conçoit que l'écrivain du papyrus démoticjue ait
donné, pour figurer des mots magiques, la préférence à ce
moyen complicpié et obscur. Dans tous les cas, il y a dans
ce fait rindication d'un ordre de recherches extrêmement
importantes.
A défaut de solution plus certaine, nous nous en tiendrons
à la lecture Sati, généralement adoptée jusqu'à ce jour, en
faisant remarquer au surplus qu'aucune des autres valeurs
phonétiques que nt)us avons passées en revue ne nous don-
nerait une expression plus facile à rapprocher des noms que
l'histoire et l'Kcriture-Sainte nous ont conservés. L'h^ypte,
(pii se nommait Kemi, n a jamais été connue sous ce nom
par les Hébreux, ses voisins, qui l'appelaient Mi:;raïin,
c'est-à-dire d'un nom complètement étranger à la langue
égyptienne. Les mêmes divergences existaient certainement
à l'égard des autres nations, et il est, dès à présent, certain
que la géographie biblique, qui nous montre les premières
cités et les premiers empires fondés par les descendants de
1. Papyrus dénxotique de Loyde,à transcriptions grecques, pi. XVI,
24. La forme snk-tl était devenue skk-ti, ce qui s'explique parce que
les Grecs changeaient en n la première gutturale.
334 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
Noé, et nommés d'après les noms de ces patriarches, a pris
son origine dans des traditions qui n'avaient pas cours dans
lanciennc Egypte.
L'espèce humaine, en se répandant progressivement sur
la terre, a d'abord formé des groupes séparés de familles,
puis des tribus englobant un certain nombre de ces groupes.
Plus tard, la guerre et la conquête réunirent, sous une
même domination, de vastes territoires déjà couverts des
villes et des cultures créées par les premiers occupants. La
géographie des temps qui précédèrent ces premières grandes
agglomérations nous montrerait la distribution des premières
sociétés organisées. Avec les Papyrus de Berlin, nous
sommes bien reportés à une épocfue de beaucoup antérieure
à Babylone et à Ninive, mais nous nous trouvons déjà loin
de l'origine des sociétés, c^ir nous y rencontrons la mention
do plusieurs peuples d'assez grande importance. En ce qui
touche les Sati, nous avons vu qu'ils étaient les voisins
immédiats de l'Egypte, et que les Pharaons de TAncien-
Empire avaient fait construire une muraille pour arrêter
leurs incursions. Un passage malheureusement mutilé du
Papyrus Anastasi Iir nous donne un renseignement ana-
logue, en nous parlant dupar/s de Khov ( T ^gv ^ ),
qui s'étend, dit co texte, depuis Tjsor ( ^^ qXj )
jusqu'à Aup (^\\ A^ (vX^ ). Les cliefs des Sati sont men-
tionnés dans la même phrase. Au XV'' siècle avant notre
ère, cette race s'étendait donc encore jusqu'à la limite
orientale de la Basse- P'^ypte, .Ciir les belles recherches de
M. Brugsch sur la géographie du nome de l'Est l'ont porté
à reconnaître dans Tzor* la ville que les Grecs nommèrent
Héroopolis. Quant à la limite septentrionale, que le passage
cité place au pays d'Aup, nous savons seulement qu'elle
1. PI. I, lîg. 10.
2. D'après la signification de son nom, Tzor était probablement la
ville des étrangers. Cf. 1T| alicnusy cxtraneuss et le copte ^(oiAi.
LES PAPYRUS HIKRATIQLLS DE BERLIN 335
n'était pas très éloignée du Liban. Les Sati étaient probable-
ment répandus sur tout ce territoire. C'était une race asia-
tique, différente de celle des Mena ou Pasteurs, ^v 1
'^i, qui n'apparaissent que plus tard sur les monuments \
Les Khita ( D^è^ lL ) et les Rutennu ^ « /j> cXi » qui
précédèrent les grands Empires de Babylone et de Ninive,
sont également postérieurs à Tépoque de notre papyrus. Il
y a quelque motif de penser que les Egyptiens avaient, dans
l'origine, donné ce nom de Sati aux tribus qui habitaient
les régions comprises entre l'Arabie, l' Asie-Mineure et
l'Huphrate. C'est dans ce même espace que les Mena, peuple
de race sémitique, se firent ensuite une place avant de
conquérir l'Egypte. Mais la domination des Mena sur l'Asie
ne fut pas de longue durée, ou plutôt leur empire se dé-
membra, et de nouvelles nations, mieux circonscrites et
marquées d'une plus grande individualité, se substituèrent
aux Sati et aux Mena. Toutefois, bien que ces deux peuples
eussent, depuis longtemps, cessé de former des corps de
nation, les t^yptiens en conservèrent les noms dans leurs
inscriptions monumentales jusqu'aux basses époques. Ces
noms, consacrés par un usage séculaire, n'étaient plus alors
(lue des désignalions générales des races asiatiques.
Dès les temps de TAncien-Empire, les Égyptiens avaient
poussé fort loin leurs expéditions, et ils connaissaient cer-
tainement une partie considérable des côtes de la Méditer-
ranée. Ils avaient lié, soit avec des peuples insulaires de
cette mer, soit avec les Hanebu (W' ^ ), dans lesquels
étaient compris les Européens, soit enfin avec les Tamahu
( ji^^8 v^l^m), qui habitaient les côtes septentrionales
de l'Afrique, un commerce assez intime. Tous ces peuples,
1. Certains monuments mentionnent à la fois les Sati et les Mena,
ce qui ne permet pas de supposer que ce sont deux dénominations d'un
môme peuple.
336 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BËRLtN
en effet, sont cités dans nos papyrus et sur les monuments
de Tépoque. 11 est très remarquable de trouver dans notre
papyrus les dieux de TEgypte associés à ceux des localités
situées autour de la Grande Mer dajis les prières en faveur du
pliaraon * . En cette même occasion, sont invoqués ^^ t^^ J 3 ,
Horiis de rOrient, qui présidait spécialement aux nations
situées à Torient du Delta, et^^Jj, oeh-t, la grande
déesse, avec le titre de maîtresse de Pount, c'est-à-dire de
TArabie. La prière demande que le roi obtienne une durée
sans limite et réterni té; que les nations ne cessent pas de
le craindre et qu'/7 châtie à son gré tout ce qu'éclaire le
soleil.
Le TA-NETER OU terre divine, ] , contrée fertile en
aromates et qui doit être identifiée avec TArabie Heureuse,
figure également dans la géographie de l'époque. Les Pha-
raons s'en procuraient les produits au moyen d'expéditions
qui traversaient le désert Arabique par hi route de Coptes,
et s'embanjuaient sur la mer Rouge. On sait que, vers le
Sud, les rois de l'Ancien-Empire avaient porté leurs armes
jusqu'en Ethiopie et mis à contribution les mines d'or de
Nubie.
Ainsi donc, dès cette époque, antérieure à toutes les dates
de l'histoire, la puissance de l'Egypte avait rayonné au
loin dans toutes les directions. L'antiquité classicjue ne
nous a pas conservé le souvenir de ces temps dont les
hiéroglyphes nous permettront probablement un jour de
reconstituer le tableau; quant à présent, il nous reste à
arracher aux Pa])yrus de Berlin une grande partie des ren-
seignements qu'ils contiennent; d'autres documents du
même âge n'ont pas encore été pul)Iiés, et parmi une tren-
1 — c
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 337
taine de papyrus historiques de l'époque des Ramsès, encore
inédits, il en est un surtout qui doit résoudre, avec toute
certitude, un grand nombre de problèmes géogniphiques.
Il n'est donc pas encore temps do songer à reconstruire
l'édifice; cette œuvre regardera nos successeurs. Bornons-
nous aujourd'hui à préparer de bons matériaux avec les
ressources dont nous disposons. Dans un avenir plus ou
moins rapproché, les précieux documents que nos investi-
gations ne peuvent atteindre verront siins doute la lumière,
et la question si importante de Thistoire des premiers âges
du monde pourra être reprise avec fruit.
11 est facile toutefois de se former, dès à présent, une idée
de l'antiquité reculée vers laquelle nous reportent les titres
écrits de l'ancienne Egypte, mais il faut renoncer à indi-
quer les dates précises. Etirées, écourtées, corrigées de mille
manières, les listes de Manéthon se prêtent à toutes les
combinaisons, nous dirons même à tous les caprices des
chronographes, et chaque année de nouveaux systèmes,
basés sur le remaniement de ces listes, affrontent la publi-
cité, puis tombent les uns après les autres dans l'oubli. Ce
sont des travaux stériles; il faut que les monuments origi-
naux parlent d'abord; et quand ils auront fourni des indi-
cations certaines, on jugera des modifications qu'il pourra
être nécessaire d'introduire dans les listes.
Telles qu'elles sont, elles ne forment pas un guide sûr,
même pour les dynasties qui ont immédiatement précédé
celle des Lagides, époque à laquelle l'original en a été
rédigé. A plus forte raison, ne faut-il pas les prendre pour
critérium dans les évaluations chronologiques des temps
antérieurs.
Quelle ({ue soit notre opinion sur la haute antiquité do
l'Egypte, nous n'entendons ni admettre, ni combattre,
(juant à présent, les systèmes chronologiques proposés par
MM. Lepsius, de Bunsen, Brugsch, etc. ; nos appréciations,
surtout en ce qui touche les époques anciennes, ne revêtent
BiBL. ËGYPT., T. X. 22
338 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
pas des formes aussi nettement accusées, et nous trouvons
qu'il reste trop de points à éclaircir pour qu'un classement
chronologique des règnes antérieurs à celui de Taaken
puisse être tenté avec quelque chance d'exactitude. Cepen-
dant, nous nous sommes formé des aperçus généraux fondés
sur les faits définitivement acquis. De tels aperçus laissent
une grande marge aux remaniements et aux changements
qu'exigeront les découvertes ultérieures; ils nous permet-
tront cependant de donner une idée un peu distincte des
grandes périodes de l'ancienne histoire de l'Kgypte.
Des documents originaux, dont ni 1 authenticité ni le sens
ne peuvent être contestés, nous apprennent que l'Egypte
fut conquise et occupée par un peuple asiatique, nommé
v\ "wj^^ > MENA. En rapportant le même fait, les
extraits de Manéthon donnent au peuple conquérant le nom
de notji£veç, qui est une traduction du nom égyptien pris
dans son acception de Aïoone, pasccre. Les extraits ajoutent
que ce peuple fut nommé les Hyksos, c'est-à-dire Rois
pasteurs, ou, d'après une autre version, Pasteurs captifs;
mais j'ai démontré' que la fausseté manifeste de ces traduc-
tions et la confusion qu'elles supposent ne permettent pas
de les considérer comme d'origine égyptienne. Ce fait suffi-
rait à lui seul pour nous faire juger de l'état de falsification
dans lequel les listes nous sont parvenues.
Il ne reste, dans tous les cas, aucun motif de continuer
à identifier les Mena avec les Shasu, T»îtî ^^ 1 v> | iî ;
la physionomie particulière de ce peuple s'oppose du reste
à cette confusion*.
Vigoureusement attaqués par Taaken, les Mena furent
définitivement expulsés de l'Egypte par Ahmès. Il existe
1. Mélanges égt/piologiques [V* série], p. 32.
2. Mélanges égyptologiques [l" série], p. 33. Je crois n'ôtre plus seul
aujourd'hui à revenir sur cette erreur des premiers disciples de Cham-
pollion.
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 339
de ces événements des preuves monumentales de la der-
nière évidence. La domination des Pasteurs a donc pris
fin vers Tan 1700 avant notre ère, époque généralement
assignée à l'accession de la XVIIP dynastie. Mais nous ne
sommes pas aussi bien renseignés sur la date de Tirruption
de ces Barbares, dont la domination parait avoir eu une
durée assez longue. En effet, il ne subsiste plus, dans TÉgypte
proprement dite, que do très rares débris des édifices pu-
blics remontant à T Ancien-Empire ; Tobélisqucd^Héliopolis,
élevé par Osortasen P', nous reste seul comme un muet
témoin de la catastrophe, et comme un spécimen de la per-
fection des monuments de Tépoquc.
Mais, au Fayoum, à Kouban, à Semneli, au Sinal, à
Ilammamat, etc., se rencontrent encore des témoignages
irrécusables de l'activité et de la puissance des Pharaons
qui précédèrent les Mena. M. de Rougé, dans son aperçu
sur l'art antique chez les Égyptiens, reconnaît que la per-
fection de cet art et l'examen des obélisques et des débris
autorisent à supposer, à cette époque, l'existence de temples
de vastes dimensions et d'une grande magnificence. Cette
conclusion est irréfutable, et il est à peine besoin de rap-
peler ici ce qui a été dit de l'exploitation active des belles
roches du désert Arabique, qui fournissaient des matériaux
et des statues pour les temples de l'Egypte et même pour
celui de l'oasis d'Ammon. Que sont devenus ces temples
ainsi que les demeures des rois? le fléau de l'invasion les a
nivelés avec le sol. Cette observation, que suggère invinci-
blement l'étude archéologique de la question, donne un
grand poids au renseignement attribué à Manéthon : « que
» les Pasteurs incendièrent les villes et dévastèrent les
» temples, en massacrant une i>artie de la population et
» réduisant le reste en esclavage. »
Nous avons montré combien avait été vivace chez les
Egyptiens le souvenir de cette effroyable calamité*. Ils
1 . Mélangea ègyptoloffiques [!*• sépie}, troisième dissertation.
340 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
avaient donné aux Mena le surnom de Jléau ou de peste,
H w^ I ^ '• ^'"* caractérisait bien les terribles ravages
que rt^ypte avait eu à souffrir. Cette haine traditionnelle
a trouvé aussi un écho dans les extraits de Manéthon, où
les Pasteurs sont appelés "A^^pturoi to vivo; âtTr^fioi, hommes de
race ignoble; riiistoricn ajoute qu'ils firent continuellement
la guerre, dans le but d exterminer les Égyptiens jusqu'au
dernier.
Après avoir assuré leur domination, qui s'étendit au
moins sur une partie de la Ilaute-Égypte et sur tout le
Delta, les Mena organisèrent leur conquête. Tout le pays
leur portait des tributs, ainsi que l'atteste le Papyrus
Sallicr, d'accord en cela avec les fragments de Manéthon,
qui mentionnent également les tributs imposés par leur
premier roi Salatis à la Haute et à la Basse-Egypte.
Les Mena purent se considérer comme assez solidement
établis en Egypte pour s'occuper à imiter les monuments
nationaux qu'ils avaient détruits; l'un de leurs rois, Apapi,
contemporain do Taaken, fit bâtir à Avaris un temple ma-
gnifuiue dédié à Soutekh, dieu qui plus tard trouva place
dans le panthéon égyptien. Les extraits ne nous avaient
parlé que de la reconstruction et de la fortification de cette
ville frontière, mais on sait que le témoignage du Papyrus
Sallier a été corroboré de la manière la plus éclatante par
les résultats des fouilles de M. Mariette à Tanis. Ce savant
et heureux explorateur a retrouvé quelques-uns des sphinx
qui formaient l'avenue du temple de Soutekh. Les savants
ont alors pu constater que des artistes égyptiens s'étaient
mis au service des maîtres étrangers et en avaient reçu des
inspirations modifiant assez profondément les règles et les
traditions do l'art national. M. Mariette constata en outre
un fait d'une non moins grande importance, c'est que le
roi pasteur Apapi s'était approprié les statues des Pha-
raons ses devanciers, en y faisant graver ses cartouches en
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 341
caractères hiéroglyphiques, ii la manière égyptienne. Ce
fait nous montre que la civilisation du peuple vaincu avait
fini par pénétrer dans les usages du vainqueur; l'Egypte
avait civilisé les Pasteurs, comme la Chine a civilisé les
Tar tares.
Tels sont, jusqu'à présent, les éléments qui nous per-
mettent de former des conjectures sur la durée de la domi-
nation des Mena. D'après Josèphc, Manéthon leur attribue
511 ans de règne, jusqu'au commencement de la longue
guerre qui aboutit à leur expulsion définitive. Ce chiffre
n'a rien d'invraisemblable.
Mais là ne se bornent pas les renseignements dont nous
sommes redevables aux découvertes de M. Mariette^; elles
nous ont encore apporté la preuve certaine que les Sevek-
hotep sont antérieurs à la domination des Pasteurs. C'est en
effet sur la statue d'un roi de cette famille qu'Apapî fit
graver son nom royal. Ainsi se trouvent placés à leur rang
relatif les rois nombreux dont les cartouches couvrent
le côté droit de la chambre de Karnak, aujourd'hui installée
au rez-de-chaussée do la Bibliothèque impériale, par les
soins de M. Prisse d'Avenne. On retrouve ces cartouches,
en plus grand nombre encore, dans les fragments du canon
royal de Turin. Quelques-uns de ces souverains ont laissé
des monuments attestant leur puissance, au moins sur la
Haute et la Moyenne-F^ypte. L'un de ces monuments
prouve incontestablement que la dynastie des Amenemha et
des Osortasen occupa le trône avant eux; ils correspondent
1. Voir, pour ces découvertes importantes, Mariette, Lettre à M. de
Rougè sur les fouilles de Tanis, Reçue archéologique, nouvelle série,
III, 97; E. de Rougé, Note sur les principaux résultats des fouilles, etc.,
Paris, Didot, 1861 ; Th. Devéria, Lettre à M. Mariette sur quelques
monuments relatifs aux Hi/q-S'os, Reçue archéologique [2* série], IV,
p. 249 [cf. t. I, p. 209-222, des Mémoires et Fragments], — Voir aussi
mon Mémoire sur le nom hiéroglyphique des Pasteurs, Mélanges
égyptologiques [V* série], p. 29.
342 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
en conséquence aux soixante rois de la dynastie Diospolite
et aux soixante-seize rois de la dynastie Xoïte, cités en bloc
dans les listes, comme ayant régné plus de neuf cents ans.
Nous arrivons maintenant, en remontant l'échelle chro-
nologique, aux Amenemha et aux Osortasen, dont on a fait
avec toute raison la XIP dynastie. Ces Pharaons exerçaient
sur rÉgypte entière une domination incontestée. De leur
temps, la division du territoire en nomes étiiit déjà prati-
quée; les monuments contemporains mentionnent notam-
ment les nomes Hermopolite, Cynopolite, Aphroditopolite,
Phatyrite, etc. Ces mêmes princes avaient porté les armes
au fond de la Nubie et y avaient établi des stations mili-
taires pour arrêter les incursions des Nègres. Vers le Nord,
les Papyrus de Berlin nous les montrent envoyant des mis-
sions chez les peuples de l'Afrique septentrionale et chez
les Asiatiques ; nous les voyons fonder sur la limite orien-
tale du Delta et même probablement sur le territoire de
TAsie, au delà du rempart qu'ils avaient construit pour
fermer l'h^ypte de ce côté, des colonies militairement or-
ganisées, dont le vice-roi ou hak percevait des tributs au
profit de rÉgypte. Le circuit de la Méditerranée leur était
connu, et les Hanebu (w^ i*), ou peuples du Nord,
furent en relations avec leurs successeurs immédiats.
Nous ne sommes pas pressés de conclure, car nous n'avons
pas encore pu examiner tous les titres retrouvés de cette
antiquité si reculée, et le sol de l'Egypte nous en réserve
encore beaucoup d'autres. Nous ferons remarquer seule-
ment qu'entre le commencement du règne d'Ahmès et
celui d'Osortasen P', il faut nécessairement placer toute
la durée de la domination des Pasteurs, les Sevekhotep,
les Neferhotep, ainsi que les sept derniers Pharaons de la
1. Le sens latéral de ha-nebu est : iou^ ceux qui sont par derrière.
Les Égyptiens s*orieDtaient en regardant le sud (voir Inscriptions des
Mines d'or, p. 34; cf. p. 224 da présent volume).
LES PAPYRUS IIIKRATIQUBS DR BERLIN 343
XII* dynastie. Que les critiques élaguent, retranchent et
retouchent à leur gré; qu'on discute un siècle ou deux sur
la date de Taccession d'Ahmès, nous y consentons; mais
nous doutons qu'on nous trouve trop hardis à propos des
quatre mille ans indiqués dans le titre de ce mémoire;
nous ajoutons en effet moins de cinq cents ans k la date
d'Ahmès, ce qui n'est évidemment pas suffisant pour rendre
compte des séries royales et dos événements.
L:i gravité de la question chronologique no roule pas
en effet sur les cinq ou six siècles d'erreur en moins que
comporte probablement cette indication. Qu'on choisisse
arbitrairement une limite inférieure, puis, que Ton examine
avec attention les monuments épigraphiques de l'époque,
nobimment les belles inscriptions funéraires dont on pos-
sède un assez grand nombre et dont le plus beau spécimen
est la stèle dite d'Entef au Louvre'; que l'on cherche en-
suite à se rendre compte du nombre de siècles qui ont dû
précéder et préparer un art aussi sérieux, un langage aussi
compliqué; on lèvera ainsi un coin du voile qui nous couvre
encore des profondeurs d'antiquité susceptibles de décon-
certer toutes les opinions en cours sur les premiers âges
du monde. C'est dans cette nouvelle période, dont les mo-
numents n'ont pas tous disparu que se placent la construc-
tion des grandes pyramides et les dynasties dont le souverain
le plus connu est Khoufou (Chéops). Nous ne luisîirdons
aucune suggestion sur l'intervalle qui sépare ce pharaon
d'AmenemhaP'; mais qu'il y ait entre eux cinq siècles ou
dix, nous pouvons rapporter aux monuments écrits de
Khoufou l'observation que nous avons faite à propos de
ceux de la XIP dynastie; là, nous retrouvons encore cet art
et cette écriture, objets d'une éternelle surprise pour qui-
conque les étudie sérieusement.
A la vérité, cette étude sérieuse ne peut être faite que
1. Salle des grands monuments, C, n*26.
344 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
par des égyptologues un peu exercés. Pour ceux-ci la langue
de rAncien-Empire se distingue de celle dont on fît usage
après l'expulsion des Pasteurs, presque aussi facilement
que cette dernière, de la langue de 1 époque saite, laquelle,
h son tour, se différencie notablement de la langue des
basses époques. A chacune de ces diverses périodes cor-
respondent aussi des caractères paléographiques spéciaux
dont Tobservateur doit être bien pénétré.
Nous doutons fort qu'un savant, suffisamment versé dans
la connaissances des hiéroglyphes, trouve, dans Tobserva-
tion des monuments, des motifs plausibles de contredire
les vues générales que nous venons d'exposer; quant à ceux
qui, sans cette indispensable étude, combattent les asser-
tions des égyptologues, ils se placent à différents points de
vue. Les uns utilisent les écrits des anciens Égyptiens sans
les comprendre et croient y retrouver des récits bibliques
à peine altérés. La saine critique a, depuis longtemps déjà,
fait justice de ces traducteurs complaisants; d'autres ne
craignent pas de nier ouvertement les principes de notre
science et d'y voir une illusion, sinon quelque chose de
pire; puis, ayant rejeté cet élément embarrassant, ils
affirment hardiment qu'il n'existe en Egypte aucun monu-
ment dont on puisse avec certitude faire remonter l'anti-
quité au delà de l'an 1012 avant notre ère\ A ceux-ci nous
répéterons ces mots d'un éminent égyptologue anglais :
« Que l'ignorance est inexcusable quand on possède des
» moyens de la faire cesser. » L'étude de la langue égyp-
tienne n'est plus aujourd'hui entourée de telles difficultés
qu'on ne puisse l'aborder avec confiance et courage, surtout
quand on est mû par d'aussi ardentes passions. S'il existe
encore de nos jours des gens de bonne foi en défiance contre
la solidité de nos procédés d'analyse, l'école de Champol-
lion compte un assez grand nombre de disciples pour offrir
1. Sir G. Cornwall Lewis, An historical Sureey of the Asironomy
of thc Ancients ,
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 345
aux sceptiques telles expériences qu'il leur plaira de nous
imposer. Il faudrait d'ailleurs nous attribuer une subtilité
bien extraordinaire et une mauvaise foi non moins étrange,
pour supposer que nous puisons dans notre imagination et
par des procédés arbitraires les sujets si divers que nous
traduisons dans les textes hiéroglypliiques, depuis les
hymnes les plus sublimes jusqu'aux correspondances les
plus vulgaires, jusqu'aux plus ridicules formules de l'empi-
risme. Si nous n'obéissions pas aux règles bien définies
d'une science réelle, ce ne serait que par un véritable miracle
qu'il nous arriverait, sans nous être concertés à l'avance,
d'apprécier de la même manière et de traduire dans les
mêmes termes un même texte égyptien. Or, le nombre de
textes inédits et complètement inconnus est encore fort
considérable. Il sera donc facile de nous mettre en demeure
de faire nos preuves; nous sommes prêts. Mais nous accuser,
sans examen, d'égarement et môme de déloyauté, par le seul
motif que les résultats de nos études contrarient certsiines
données historiques ou chronologiques, c'est une méthode
plus brutale que concluante, dont Tunique effet est de dis-
créditer radicalement les travaux scientifiques basés sur
cette dénégation systématique.
Une autre classe de contradicteurs se compose de savants
de bonne foi, qui s'attachent rigoureusement à l'arrange-
ment chronologique de l'Ancien Testament et qui y trouvent
d'infranchissables limites. Ils se montrent généralement
fort durs pour ce qu'ils nomment Vinfidélité française et
Vincrédulité germanique. Du reste, tous varient entre eux
dans les systèmes qu'ils proposent et dans les mutilations
qu'ils opèrent sur les chiffres de Manéthon, et quelquefois
aussi dans leurs appréciations des dates dérivées de la Bible.
Nous nous contenterons de les renvoyer aux aperçus gé-
néraux que nous venons de résumer, en leur donnant l'as-
surance que notre foi catholique n'est nullement ébranlée,
bien qu'il nous paraisse impossible d'admettre que cent
346 LRS PAPYRUS HIÉRATIQURS DR BERLIN
ans, ou, s'ils le veulent absolument, cinq cents ans^ avant
Amenemha !•', sur la terre, abandonnée par les eaux du
Déluge universel, il n'existât plus que les quatre couples
humains de la famille de Noé; bien que, nous fondant sur
l'autorité du Papyrus Prisse, nous croyions fermement qu'à
ces mêmes époques la vie humaine n'avait pas une durée
supérieure à la nôtre, et bien qu'en définitive il nous paraisse
nécess:iire de repousser dans une antiquité beaucoup plus
reculée le Déluge et les temps qui l'ont précédé.
Nous serions plus surpris qu'effrayés si ce zèle, que nous
n'hésitons pas à qualifier d'imprudent, songeait à renouveler
moralement le procès de Galilée. Ce n'est pas, en effet, de
ce côté que nous tournerons les yeux quand nous aurons à
solliciter des solutions dogmatiques. Nous sommes avec le
R. P. Toulemont, lorsqu'il affirme que le premier chapitre
de la Genèse souffre une interprétation qui met les géo-
logues fort à raise\ et contre M. le Recteur du Gymnase
de Hildesheim, qui ne veut pas démordre du sens littéral
du texte sacré, et s'en tient rigoureusement aux sept jour-
nées de la Création*. Nos principes ne nous permettent pas
de supposer que le christianisme puisse avoir à souffrir du
développement d'une science quelconque, davantage que des
progrès de la géologie, et nous sommes fermement convaincus
que la chronologie de l'Egypte, à quelque degré d'antiquité
qu'elle nous transporte, prendra place dans la science mo-
derne à côté de la connaissance des lois planétaires et des
grandes périodes de formation de la terre, sans le moindre
dommage pour la foi chrétienne.
1. La date la pins généralement adoptée pour le Déluge, d'après la
Bible, est Tan 2348 avant notre ère; mais il existe des supputations
différentes.
2. Éludes religieuses, historiques et littéraires. Nouvelle série,
Af . Renan et le Miracle,
3. Jatbo, Die Grundsâge der alttesta/nontlicher Chronologie^ Hil-
desheim, 1856.
LES PAPYRUS IlIÉRATIQUKS DE BERLIN 347
Il était toutefois nécessaire d'indiquer à larges traits les
développements que comporte cette grave question do l'an-
tiquité de rÉgypte. C'est pour nous une occasion de renou-
veler nos fréquents appels aux hommes de savoir; nous
nous associons de grand cœur à l'invitation qu'a adressée
le R. P. Dutau* au clergé français de prendre une part
active aux études égyptologiques : c'est un champ de re-
cherches où il y a place pour tous et qui est suffisamment
déblayé aujourd'hui pour que tous les investigateurs de
bonne foi se trouvent forcément sur le même chemin, celui
du progrès.
INDEX GÉOGRAPHIQUE
(Les noms sont classés dans Torilre de Talphabet copte)
Q£^, AA, p. [299].
C'est le nom d'une contrée mystique dont la mythologie
des temps plus modernes de l'Egypte no parait pas avoir
conservé le souvenir. Entre autres souhaits en faveur d'un
défunt parvenu aux régions de la Vérité, on trouve celui-ci :
Que tes pas soient détournés de la terre d'Aa. Le monde
des mânes était distribué topographiquement d'après des
données empruntées à la géographie du monde des vivants;
toutes les localités auxquelles se rattachaient des traditions
mythologiques étaient représentées dans les régions funé-
raires. La terre d'Aa, que je ne connais que par la mention
du papyrus n"* I, doit avoir été le théâtre de quelque événe-
ment désastreux de la lutte des dieux contre le principe de
la destruction, lutte qui forme le pivot de la doctrine reli-
gieuse des anciens Égyptiens.
^^^ wfek. ' ^^^ ^'^^ voyelles admettent toute autre
prononciation), p. [324, 326].
1 . Études religieuses, etc. Bibliographie, p. 706.
348 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
Pays appelé, selon toute vraisemblance, d'après le nom
d'un végétal qui y croissait sans doute abondamment; on
le trouve cité au Licre des Morts (cli. xcvin, lig. 6) à propos
de la navigation du défunt vers le Kar-Neter. C'est peut-
être le même que le Papyrus médical nomme auau. Ce
pays était situé à l'orient du Delta; il produisait en grande
quantité du vin, du miel, de la liqueur bak, des céréales,
des arbres fruitiers et des pâturages. Le chef égyptien qui
y était installé avait à guerroyer contre les Sati et contre
les Haks des peuplades voisines. Aaa possédait une grande
ville et formait une dépendance ou une enclave de Tennu
ou d'Atema (voir ces mots).
^^, AAT, p. [296].
Domaine rural, ferme, métairie, closerie. Ce mot est
fréquemment en antithèse avec celui qui désigne les villes .
-^ A/wNAA ( [ Q , Vaat, ou ferme de la plaine, p. [319].
D'après les indications du papyrus n° I, cette localité était
située dans l'un des nomes de la Basse-Egypte, sur la route
d'Asie. Une autre localité du même nom : a ^^ a^^/naa
, est indiquée par les monuments comme placée à l'est
de Coptos, sur la route d'Hammamat.
•|J^^^, le village d'Abet ou de l'Orient, p. [320].
Après She-Snefru, l'Aat de la plaine et une localité dont
le nom a disparu, le voyageur du papyrus n** I arrive au
village d'Abet. De là il gagne la muraille que les Pharaons
avaient fait construire pour défendre l'Egypte contre les
incursions des Sati.
^^1^^^^' ^'^^^^^^^^ ^^^"^' A^ma, p. [321].
Après le village d'Abet, le voyageur du papyrus n** I
passe le rempart qui défendait l'Egypte contre les Sati;
puis il arrive à Patan^ à Kam-Uer, lieu où des Sati étaient
établis et se livraient à la vie pastorale, et enfin à Atema.
C'est ce dernier endroit que l'ordre royal lui désignait
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 349
comme point de départ de ses explorations, lesquelles
devaient comprendre le pays de Tennu. Ce nom d'Atema
correspond exactement à riiêbreu onK, Kdom, 'Koj>'i, Tldu-
mée, l'àPaUostina iertia des Romains, que lextrême fertilité
de (luclques-unes de ses vallées fit surnommer Palœslina
salutaris. L'Idumée s'étendait au sud et au sud-est de la
Palestine, entre la mer Morte et le golfe Klamitique. L'accès
en fut interdit aux Hébreux sortis d'Egypte, quoiqu'ils
s'obligejissent à ne pas passer dans les champs cultivés, ni
dans les vignobles, et a ne pas se servir des puits sans payer
Teau (voyez Nombres^ xx, 17). Les circonstances révélées
par le papyrus n° I s'accordent bien avec les données du
récit bibli<|ue. Il est possible, du reste, que les contrées
nommées par les Egyptiens A /cv/m et Tennu s'étendissent
à l'ouest et à l'est de la mer Morte et comprissent dans leur
territoire les villes jadis célèbres de Sodome, Amorah
(Gomorrhe), Adamah et Séboïm. On sait qu'à l'époque
d'Abraham, ces villes étaient gouvernées par des Meleks,
D^abb; le papyrus n** I nous montre que le chef de Tennu
portait le titre de hak, fort analogue à celui de melek, et
qu'il avait à combattre les ? /i J| , c'est-à-dire les petits
souverains indépendants de son voisinage.
La catastrophe qui fit disparaître les villes maudites n'est
pas antérieure aux faits que nous raconte le papyrus égyp-
tien, et il n'est point invraisemblable qu' Adamah, nonK,
l'une d'elles, ne soit précisément l'Atema du papyrus. Sous
le successeur de Rainsès II, Atema était encore placé sous
la domination de l'Egypte; des forteresses égyptiennes
avaient été construites dans le voisinage de ce pays (voyez
Papyrus Anastasi VI, pi. IV, lig. 14).
^^f\^^/l, KAM-UER, p. [321].
Localité située sur la route d'Egypte en Asie, après Patan
et au delà de la muraille qui défendait l'Kgypte contre les
incursions des Sati. Le voyageur du papyrus n^ I y arriva
350 l,KS PAPYRUS HIÉRATIQUES DE RERLÎN
mourant de soif et y reçut des secours de la part d'un Satî,
qui y était établi et y possédait des troupeaux. Le nom de
KAM-UER signifie très noir et se rapporte vraisemblable-
ment à la couleur noire du terrain fertile, circonstance
caractéristique qui fut l'origine de désignations topogni-
pliiques. C'est ainsi qu'on trouve, dans les listes dressées
par M. Brugsch, deux autres kam-uer, l'un dans le nome
Coptite, l'autre dans le nome Iléliopolite.
Population des côtes septentrionales de l'Afrique. Los
l'^ypticns la comprenaient dans la race blanche, qu'ils
nommaient Tamahn. Un assez grand nombre de peuples
appartenaient à ce type, qui paraît avoir colonise les lies de
la Méditerranée et môme l'Europe. Nos vieux papyrus de
l'Ancien-Empire parlent des Tamahu, mais non des Lub-u,
que je nai encore rencontrés que sur des monuments pos-
térieurs à l'expulsion des Pasteurs. Il y a quelques motifs
de penser que les D^anS, Lahabim, les AaSts'fji des Septante,
cités dans la Genèse (ch. x, v. 13) au nombre dos descen-
dants de Mizraïm, doivent être identifiés avec les Libyens;
plus tard, l'Écriture les désigna sous le nom de D^aiS, Lub-
im, Ai6'j£;. Ce sont probablement les Lub-u des hiéroglyphes.
Les peuples du nord de l'Afrique, que les monuments nous
font connaître, ont un ciiractère de civilisation avancée,
autant qu'on en peut juger par leurs parures, leurs armes,
et l'usage des métaux précieux qui leur était familier. Mais
ces peuples ont précédé ceux qu'énumère Hérodote dans
son quatrième livre, et à propos desquels il a enregistré
tant de fables ridicules.
lîl^^fl^î^^l.f .' MASCHAWASCHA-U,
p. [311] sqq.
Peuple voisin des Lub-u, ou dépendant de cette race. On
ne les a pas encore rencontrés dans les textes qui datent de
l'Ancien-Empire. Après Ramsès II, qui en avait incorporé
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 351
quelques tribus dans ses troupes auxiliaires^ les Maschawa-
scha, de même que les Lub-u, secouèrent le joug de l'Egypte,
et les Pharaons, successeurs de ce conquérant, durent sou-
tenir contre eux une longue guerre, que termina R:imsès III.
On peut juger de l'importance des Mascliawascha par ce
fait qu'ils perdirent 9.111 hommes dans une cami>agnc
contre Menephtah-Hotephima (Denkmalrr, III, pi. 199 a,
15). Ils combattaient avec lare et le glaive, possédaient
des ornements d'or et d argent, des vases de métal, etc.
Les Bubastites se les attachèrent comme alliés et leur im-
posèrent des chefs égyptiens. Cette milice fournit des forces
considérables dans la guerre que soutinrent les chefs de la
Basse-Egypte contre le roi éthiopien Piankhi.
Les Maschawascha étaient liés par affinité de race avec
les Lub-u; mais ils s'étendaient aussi vers le Midi; et c'est
sans doute pour ce motif qu'ils sont comptés avec les Nègres
dans le dénombrement d'une troupe étrangère employée
au service de TK^ypte. Il y a lieu de croire qu'ils habitaient
la Libye Maréotique et les oasis qui s'étendent au sud jus-
(ju'au Darfour, et qu'ils parcouraient les déserts adjacents.
Cette situation les mettait, sur un vaste espace, en contact
avec l'Kgypte et ses colonies du désert de Libye. Aussi sont-
ils mentionnés par un texte hiéroglyphique comme exerçant
journellement des déprédations contre Tt^gypte.
^^1 ^ '' MENA-u, p. [338] sqq.
A/S/WS^
Peuple asiatique qui conquit TÉgypte à la fin de TAncien-
lùnpire, l'occupa plusieurs siècles et en fut définitivement
expulsé i^ar Ahmès. 11 est généralement connu sous le nom
de Pasteurs. Celui d'IIyksos n'est pas un ethnique, mais
très probablement une épithète injurieuse (hak-ii'es, vil
soucerain) à l'adresse des rois de cette race. Les Shasu
(voir ce mot) ne sont jamais confondus avec les Mena, dont
ils diffèrent très essentiellement. Après les Sati, les Mena
nous apparaissent comme les principaux adversaires de
352 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
rKgyptc du côté de TAsie aux temps les plus anciens; ces
deux dénominations continuèrent à être en usage jusqu'aux
basses êpo(|ues pour désigner les Asiatiques en général,
quoi(pril n'existât plus alors de corps de nation ainsi
nommés.
L'invasion des Mena en Egypte fut accompagnée de ter-
ribles ravages; elle lit disparaître les villes, les temples et
les pillais de TAncien-Empire, et les Egyptiens en conser-
vèrent rimpression d'une haine profonde contre leurs op-
presseurs, qu'ils désignèrent sous le nom significatif d'AATU,
/Iran, peste.
Mais, aprè< avoir assuré leur domination, les Mena su-
birent l'influence de la civilisation de l't^ypte; leurs rois
s'attribuèrent des airtouches à la manière des Pharaons;
ils s'approprièrent les statues des anciens monarques natio-
naux, et firent élever des monuments dont le style participe
à la fois du caractère de lart égyptien et de celui d'un art
étranger à l'I^'^ypte. Les Mena adoraient Soutekh, dieu
dont le culte paraît originaire de l'Asie centrale. Soutekh
prit place plus tard parmi les divinités syriennes. Les
K^^^yptiens l'assimilèrent à Set, frère d'Osiris, et les rois
conquérants du Nouvel-Empire l'associèrent aux dieux de
l'É^gypte.
D Q:^^, PATAN, p. [321J.
Localité située sur la route d'Egypte en Asie, entre le
mur élevé pour arrêter les Sati et la bourgade de Kam-Uer.
^^^
c^
L'Anibie, ainsi que M. Brugschl'a fort bien établi. Toute-
fois, ce nom de Punt ne parait pas s'être jamais étendu à
l'Arabie Pétrée. Il désigne essentiellement la contrée située
à l'est de l'Egypte, sur la côte orientale de la mer Rouge.
C'est le pays des parfums, de la gomme et des bois précieux
et odoriférants. L'un des cantons de l'Arabie se nommait le
^' ... *
, TA NETER, le patjs dwin; il convient d'y recon-
LES PAPYRUS HIERATIQUES DE BERLIN 353
naître l'Arabie Heureuse, ainsi que Ta conjecture M. de
Rougé. Les Égyptiens commerçaient avec Punt et avec
Ta-netcr par la route de Coptos et la mer Rouge; les
barques dont on faisiiit usage étaient nommées Kabni, siins
doute d'après le nom (jue leur donnaient les Arabes qui
fréquentaient cette mer.
Les produits recherchés de Ta-neter s'exportaient au loin
dès les temps antiques, comme ceux de l'Arabie Heureuse
à l'époque romaine. C'est ce qui explique comment ces
produits ont pu quelquefois se trouver compris parmi les
tributs perçus par les Pharaons dans queUiues provinces de
l'Asie centrale. Punt et Ta-neter étaient connus des l^gyp-
tiens sous l' Ancien-Empire.
^Q^^, ROHANNU, p. [309].
L'une des principales localités de la vallée d'Hammamat.
Les Égyptiens de l'Ancien-Empire y exploitaient de belles
pierres destinées à la décoration des temples. Un texte cite
le temple de Soutensinen au nombre de ceux où furent
transportés des matériaux provenant de Rohannu.
f^^^^^O, SUTENNEN, p. [303-304].
Localité dont le nom est construit comme celui de Sou-
tensinen. Le Papyrus de Leyde I 368 raconte que six
esclaves fugitifs qui s'y étaient retirés y furent poursuivis
et arrêtés pjir un olficier envoyé de Mcmphis. Dans le
Papyrus Anastasi IV, Sutennen est indiqué comme ayant
un dépôt de pièces de bois servant à la construction des
barques. De ces circonstances, on peut conjecturer que ce
lieu n'était pas éloigné de la Basse-Egypte, ni de la Médi-
terranée ou de Tune des branches navigables du Nil, et
qu'il devait se trouver dans une situation assez écartée pour
offrir un asile convenable à des esclaves en fuite. Il est donc
fort possil)le que ce nom désigne quelque point de la côte
de la Marmaricjue et (ju'il ait eu ainsi certaine connexité
avec l'oasis d'Ammon.
UiBL. KGYPT., T. X. 23
354 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
1 S) , SUTENSINEN, p. [292, 297, 299, 300, 303 à
319]. Tous les renseignements relatifs à Soutensinen, loca-
lité clans laquelle je persiste à reconnaître loasis d'Ammon,
sont résumés dans le deuxième chapitre de cet ouvrage.
^^^l'^îS, SATi-u, p. [331 à 335].
Ce nom, dont la lei'ture n'est pas al)solument certaine
(voir p. 331 ci-devant), est c^lui des tribus asiatiques avec
les(iuelles les K^yptiens de TAncien-Empire furent le plus
souvent en contact. Le papyrus n" I nous apprend que les
Pharaons de cotte époque avaient construit une mmiûlle
pour repousser les Siiti : rj n n 7 /i^<^::>ft[l\S^t, n
i ^ ^ il • ^^ rempart était situé au delà d'un vil-
lage nommé Abet; ensuite se trouvaient
les localités nommées Patan, Kiun-Uer et
Atema (voyez ces mots). A Kîim-Uer, dont le voisinage
manquait d'eau, éUiient établis des Sati qui élevaient des
troupeaux,
Diodore (liv. I, 57; dit que Sésoôsis construisît un mur
de quinze cents stiides de longueur, entre Péluse et Hélio-
polis, pour défendre la frontière orientale de TÉgypte contre
les incursions des Syriens et des Arabes. Mais on sait que
cet historien, suivant l'exemple d'Hérodote, a attribué à ce
conquérant un grand nombre de faits glorieux, dont plu-
sieurs furent en réalité l'œuvre de divers autres Pharaons.
Nous retrouvons peut-être dans le vieux papyrus de Berlin
une antique mention du rempart dont les prêtres parlèrent
il Diodore. Dans tous les ais, si le fait rapporté par l'anna-
liste grec regarde réellement Ramsès II, nous savons aujour-
d'hui que ce monarque n'avait fait que rétablir un rempart
élevé par ses prédécesseurs de TAncien-Empire.
En résumant ce qui précède, nous voyons que les Sati
étaient les voisins immédiats de TEgypte du côté de l'Asie.
Maîtres du Delta comme de la Haute- Egypte, les Pha-
raons de la XII<^ dynastie eurent fréquemment à guerroyer
UKS PAPYRUS IIlKRATtQUHS DE BKRLIN 355
contre eux. Osortasen P' est signalé par nos papyrus comme
puissant seigneur des Sati (re^^_Zl).
Dès les commencements du Nouvel-Kmpire, on trouve
les Sati en étroite liaison avec les Mena; mais le nom de
ces derniers n appaiait pas sur les monuments de l'Ancien-
Kmpire, à moins (|u'il ne faille le reconnaître sous la forme
t=3^(^3 , (lui se rencontre dans un monument
du iSinaï [DenLmaler, II, 39), ce (|ui est peu vraisemblable.
Quoi (|u'il en soit, ces noms de Sati et de Mena paraissent
avoir été employés dans la suite des temps comme des dési-
gnations généniles des races asiatiques ennemies de TP^ypte.
Sous ce nom les Égyptiens désignaient la race blanche,
([ui comprenait les peuples de l'Afrique septentrionale, les
populations insulaires de la Méditerranée, et sans doute
aussi les Européens. Cette classification remonte à l'Ancien-
Empire.
-,4.4. ^, TANEN, p. [303].
Nom de d<*meure ou de lociilité dont la forme rappelle
le Soutensinen. D'après le Rituel funéraire, il existe ime
corrélation entre certains faits mythologiques (jui eurent
pour théâtre ces deux localités. Le chapitre xvn, lig. 81
et suiv., nous dit : ^"^^^M'^^fj ^ÛÛ^^^==^8
des pains masi-u dans le Tahen dans Tanen, c'est Osiris.
Le texte ajoute ensuite que les pains masi-u dans le TaJien
dans Tanen, cest le ciel, c'est la teiTe; et qu'une autre
tradition dit (lue c'est Schou ébranlant le monde dans Sou-
tensinen. Enfin, la glose ajoute : Tahen est le dieu Œil
d*Horus; Tanen est le sam d'Osiris,
Ce texte mystique est hérissé de difficultés; je le com-
prends d'une manière fort différente de celle qu'a exposée
A^VWx
000
350 LUS PAPYRUS HIÉRATIQUES t)E BERLIN
M. de Rougé {Études sur le Rituel funéraire, p. 66, 67-,
mais je n'ai ni la prétention ni Tespoir d'avoir réussi à en
donner une explication définitive.
Le mot MAS, masi, mastu^ nomme une espèce d'aliment
qui fut présenté à Ounnefer, c'est-à-dire à Osiris, victime
des embûches de Set, dans une circonstance de sa lutte avec
le génie de la destruction. L'événement eut lieu pendant
la nuit, et cette nuit devint Tune des dates mythologiques
célébrées dans le culte. Les mânes, qui devaient subir toutes
les phases de la destinée mortelle d'Osiris, étaient censés
consommer certains aliments en commémoration des masi-u
offerts à ce dieu. C'est ce que nous enseigne la belle prière
en faveur de Ma, intendant des travaux de Thèbes, publiée
par Sharpe (2« série, pi. LXXVIII) :
« Qu'ils t'accordent de voir le soleil à chacun de ses
» levers et de lui rendre gloire; qu'il t'écoute dans tes
» demandes; qu'il te donne le souffle vital; qu'il réorganise
» tes membres ; que tu sortes et que tu entres comme l'un
» de ses favoris ; que tu sois avec les dieux de son cortège ;
» que tu suives le dieu Sakri, le collier de fleurs au cou, le
» jour qu'on fait le tour des murs {la grande panégyrie d-e
» Ptah-Soccaris) ; qu'il te soit fait une place dans la barque
» sacrée, le jour de la fête d'Uak; qu'il te soit mis des
» mets devant toi, la nuit des mas-tu, placés devant Oun-
» nefer», etc.
Ces pains commémoratifs, nommés ici f[| P^ y i mas-
TU, rappellent les pains sans levain, les matsôth (ma»), que
les Hébreux mangeaient à l'occasion de la fête du Pessah,
mais dont Tusage était connu bien avant l'Exode. Loth en
fit cuire pour les deux anges qui le visitèrent à Sodome
{Genèse, chap. xix, 3).
Le TAHEN, i» , est une substance minérale qu'on
rencontre mentionnée avec le cuivre et le lapis. On en
ornait des chars, on en fabriquait des talismans. Il s'y rat-
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLW 357
taoho une idéo dWlat, de lumière, ainsi qu'on le voit par
ce texte emprunté à une formule magique du papyrus liié-
rati(|uede Leyde I 437. pi. IX, lig. 10 : (j^j^j^^^
H^ ^ ^"^ ^^]ll ' toutes ses chairs rayonnent comme
du ia/ten.
J'<Mi ai conclu que le tahen peut être le quartz hyalin
ou cristal de roche, (jue les h^yptiens ont su tailler et dont
le nom hiéroglyphique n'a pas encore été' reconnu. Ce nom
a pu s'étendre aussi au verre ou cristal artificiel dont les
Musées égyptiens renferment de nombreux spécimens colo^
rés de nuances diverses.
D'après le Rituel (chap. CXLVI, 26), le Tanen avait une
porte de ta/ien par laquelle le défunt devait passer chaque
jour. C'est sans doute pendant qu'Osiris était renfermé sous
cette porte (|ue des mas-tu lui furent présentés.
Le Tanen est défini par le Rituel comme étant le
X^^ (sam) d'Osiris. Or, le Sam est un lieu dans lequel,
selon le Rituel, il était dangereux de s'arrêter; c'est le
cachot d'où le criminel sortait pour recevoir le coup mortel
sur le billot de la décapitation ( [^ ), ou bien le lieu où
il était mis à la torture avant de subir le dernier supplice
[Todtenbuch, xvii, 77j.
Cet emprisonnement du dieu, qui eut lieu pendant la
nuit, fut donc l'un des dangers qu'il eut à courir et dont
il triompha par Tappui d'IIorus. Aussi le souvenir de cet
événement était-il du nombre de ceux qui fournissiûent
aux magiciens de TK^gypte des charmes contre les dangers
imprévus et en particulier contre les reptiles venimeux.
J'ai cité dans le Papyrus magique Harris (p. 178) l(\s quatre
briques de tahen qui étaient dans Héliopolis et qui servai(»nt
à repousser Set, type de l'aspic méchant. Le papyrus I 349
de Leyde donne contre les scorpions une formule (|ui se
rapporte plus complètement au mythe osiridion :
358 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BBRL4N
« Je sors, je me trouve dans la nuit; je suis enveloppé
» de tahen, enlacé d'aspics. Horus est derrière moi; Set
» est à mort côté, ainsi que les dieux et une uraîus dont la
» bouclve est semblable à un livre. O toi qui es devant moi,
» toi qui es devant moi, toi qui viens contre moi, ne m'ap-
» proche pas ! car c'est le dieu grand qui est à côté de moi ;
» les dieux me préparent le chemin. Je suis l'un de vous,
» car je suis l'enfant du soleil au milieu des dieux de son
» cortège. Écoulez-vous loin de moi, scorpions ! »
Armé de ces souvenirs mythologiques, l'Égyptien croyait
pouvoir éloigner de ses pas les reptiles cachés dans le sable,
sous les pierres ou parmi les herbes du chemin.
Le dieu Outa-Hor, l'Œil d'Horus, accompagna Osiris et
le protégea contre les embûches de Set; c'est ce que nous
apprend positivement le Papyrus magique Harris (pi. IX, 6),
qui parle aussi d'un coffre de huit coudées, dans lequel
Osiris, transformé en singe, fut renfermé. Peut-être existe-
t-il quelque connexité entre ce coffre et le Tanen fermé par
une porte de cristal, dont parle le Rituel; ceci nous expli-
querait la glose qui dit que le tahen (le cristal) c'est l'Œil
d'Horus. Outa-Hor se serait substitué à la porte du lieu de
détention d'Osiris, afin de laisser passer les masi-u ou ali-
ments qui conservèrent le dieu et firent encore une fois
échouer les tentatives meurtrières de son adversaire. On
comprend alors pourquoi les masi-u du Tanen devinrent le
symbole du ciel et de la terre, dont Osiris fut proclamé le
seigneur après sa victoire définitive (voir Hymne à Osiris,
Mémoire, p. 13 [t. I, p. 109-110, de ces Œuvres diverses],
et texte, lig. 18 et sqq.).
Cette aventure d'Osiris dans Tanen est assimilée par le
Rituel à l'ébranlement du monde par le dieu Shou dans
Soutensînen. L'expression est ^ , kankanto,
que parait rappeler le copte kcjulto, terrœ motus. On trouve
en effet le mot Rnnn dans l'acception d'exciter, pousser,
/VWN/VA
LES PAPYRUS MIKRATIQUKS DE BERUN 359
secouer, ébranler. Sliou était-il intervenu dans la lutte en
faisant trembler la terre, ou bien s'agit-il de quelque fait
rentrant dans le rôle cosmogonique du dieu solaire? C'est ce
(|ue je ne saurais décider. Dans tous les cas, l'idée de la force
divine ébranlant le monde a fourni à l'auteur du livre de
Job l'une de ses plus riches images (chap. xxxviii, 13) : nni6
rofao D^ïJn noa^ pmci mwM.
0% Ij^tv^:^, TENNU, p. [322, 326-329, 330].
L'ordre royal rapporté par le papyrus n* I prescrit à un
fonctionnaire égyptien de reconnaître les eaux et les terres,
en partant d'At<»ma jusqu'à Tennu. A l'article Atema (voir
ce mot;, nous avons exposé les motifs qui nous portent à
reconnaître dans cette dénomination géographicjue le pays
d'Kdom de la Bible. Il est tout à fait probable que le décret
du pharaon a d abord indiqué le point le plus rapproché,
et que, par suite, Tennu devra être cherché au delà du
désert du Sinaî, dans la Palestine ou dans le pays situé à
Test de la mer Morte et du Jourdain. Un passage de notre
papyrus mentionne le Tennu supérieur, ce ([ui permet de
croire qu'il y avait un Tennu inférieur, c'est-à-dire une
région de montagnes ou de hauts plateaux et une région de
plaines. Atema n'était pas éloigné du Tennu supérieur;
c'est là du moins que fut rencontré le hak égyptien qui
gouvernait cette province; ce chef relevait du pharaon, à
(|ui il payait une redevance composée des principales pro-
ductions de la localité.
La dénomination de Tennu avait donc, sous TAncien-
Kmpire, une spécialité topographique définie. Mais je n'ai
pas encore rencontré, sur les monuments du second Empire,
la mention du pays de Tennu. On y trouve cependant le
mot TENNU dans l'acception générale de district, province,
et s'applicjuant indifféremment à des divisions territoriales
de ri^gypte ou des pays étrangers.
^^^, UAT OER,p. [336).
360 LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN
Littéralement : le grand bassin. C'est la désignation ordi-
naire de la Méditerranée : le papyrus n*^ I cite les dieux des
localités situées autour de la Méditerranée : ;=> .,, *Mk
-^^ A/VAA/NA III I V \
^^^^, et cette mention montre qu'au commencement de
la XIP dynastie, les Kgyptiens avaient déjà parcouru cette
mer et observé les religions des peuples qui en habitaient
les côtes. Dans son travail sur la stèle de Thothmès III,
récemment découverte par M. Mariette, M. deRougé entre-
voit que, sous ce pharaon, les Égyptiens devaient avoir
poussé leurs expéditions jusqu'à l'Océan [Divers Monu-
ments de Thothmès III, p. 30). Cette conjecture n'a certai-
nement rien de trop hardi. Il faut même faire remonter
beaucoup plus haut que Thothmcs III le développement de
la puissance et des relations des Égyptiens sur la Méditer-
ranée. L'étude des Papyrus de Berlin ne permet pas de
doute à cet égard .
^yij^'ll^jScw], UHi-u, p. [328].
Ce nom désigne des peuplades non établies dans des villes,
et, d'une manière générale, les populations des campagnes,
les tribus rurales. Dans les inscriptions de Karnak, connues
sous le nom d'Annales de Thothmès III, les uhi sont cités
antitliétiquement aux 0 () ^ i , tidjuli, villes.
Une inscription de l'île de Tombes nous montre les uhi-u
des Heru-Sha (c'est-à-dire des Arabes maîtres des sables),
se prosternant devant Thothmès P', et, dans la stèle de
Semneh, publiée par M. Birch, il est question des uhi-u
occupant le territoire qui s'étend depuis la ville nubienne
d'Aboccîs (Bak) jusqu'à Tari.
En comparant entre eux les divers textes qui contiennent
cette dénomination, on est conduit à reconnaître qu'elle a
pour variante la forme Sca o ^ » âcA ; ce qui
^^ I I I £^ I I I
donnerait uh, wuh, pour l'une des valeurs de l'animal cou-
ché, hiéroglyphe qui représente aussi un son de simple
LES PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERLIN 361
voyelle, et qu'il faut faire passer dans la classe des signes
polyphoniques.
M^l^l.^.'S'ASu, p.fa38].
Les Shasu sont signalés par le Papyrus Anastasi I comme
un peuple pillard et chasseur, infestant les routes de la Syrie,
dans la région du Liban. C'est dans le voisinage de cette
même localité que deux espions de cette race donnèrent à
Ramsès II le faux avis qui fit tomber ce prince dans une em-
buscade des Khitas. Pendant une expédition de Thothmês II
en Naharaîn, le capitaine Ahmès sempara d'un grand
nombre de Shasu vivants. Thothmês III eut à les combattre
dans sa campagne contre les Rutennu. A son tour, Séti V
les poursuivit depuis Tzor, sur la frontière d'iilgypte, jus-
qu'à Pakanana, localité dans laquelle on a cru retrouver
rindication du nom de Chanaan, ce que ne saurait admettre
sans restrictions la saine critique. Parmi les noms de lieux
encore lisibles dans les scènes relatives à cette guerre de
Séti P', sculptées à Karnak, on distingue l'étang d'Absaka))a
et celui de Rabbafei, auprès desquels le pharaon fit élever
d(»s postes fortifiés.
Ainsi donc les Shasu, dont les incursions appelaient si
fréquemment des répressions sanglantes de la part de
TFigypte, nous offrent tous les caractères des Arabes errants
ou Bédouins, dont les hordes nomades rendent encore si
peu sûres les localités jadis parcourues par leurs devanciers
d(*s temps pharaoni(iues. Aucun des renseignements assez
nombreux que nous livrent les textes ne nous autorise à
identifier cette race avec les Mena ou Pasteurs, qui conquirent
l'K^ypte et en furent chassés par Ahmès. Sous Menephtah
Ilotephima, successeur de Ramsès II, quelques-unes des
tribus des Shasu paraissent avoir été soumises à Tb^ypte.
On trouve du moins dans le Papyrus Anastasi VI un ordre
qui concerne leurs chefs. Autant qu'on peut encore en juger
par les débris du texte mutilé, il s'agissait d'interner cer-
362 LES PAPYRUS FlIÉRATIQUES DE BERLIN
tains Mahotou ou conducteurs des Shasu à Atema, dans le
Klitem ou fort de Menephtah Hotephima, qui est à Takou,
et aux piscines de Pa-Tum de Menephtah Hotephima, de
Takou. Le mot J ^^^^ '^ J v\ H ^^ ' barkabuta,
qui désigne ici les piscines, est une transcription de Thébreu
nana, et un indice de la manie sémitique qui s'empara des
Egyptiens après leur long contact avec les Pasteurs et avec
les Hébreux, et à la suite de leurs conquêtes en Asie, où
ils avaient alors des établissements permanents.
Les monuments d'Ahmès ne font aucune mention des
Shasu, que Ton ne rencontre pas davantage aux époques
antérieures. On ne se défiera jamais suffisamment des erreui-s
auxquelles peut conduire une très grande confiance dans \os
preuves tirées de la ressemblance phonétique des noms.
™[PJ^, SHE SNEFRU, p. [319, 320].
Bourgade de la Basse-Egypte, sur la route d'Asie. Elle
porte le nom du roi Snefrou, qui fut le fondateur des éta-
blissements égyptiens du Sinaï. C'est Vune des localités
traversées par le voyageur du papyrus n° L
Le pays des Kheta ou Khita, si connu par les monuments
des guerres de Ramsès IL De même que les ^ I ,
RUTEN, RUTENNU, Ics Khita n'apparaissent que sur les mo-
numents du Nouvel-Empire. Ce sont les peuples qui furent
la souche des Chaldéens et des Assvriens. Établis sur les
rives de l'Euphrate, ils semblent avoir étendu leurs con(iuétes
jusqu'en Syrie et en Palestine, à une époque un peu anté-
rieure aux temps de TExode des Juifs. L'identification des
Khita avec les Hittites (o^nh) de la Bible est basée unique-
ment sur la conformité de nom. Mais cette identification
présente d'insurmontables difficultés, que j'exposerai pro-
chainement dans un travail sur le Papyrus Anastasi I,
f
LRS PAPYRUS HIKRATIQUKS DE BERLIN 303
, HA-NEUU, p. [335, 342].
Cette dénomination signifie à la lettre tous ceux qui sont
par derrière. Les Egyptiens désignaient ainsi tous les
peuples septentrionaux, en y eoinpr<»nant TAsie-Mineure,
la Grèce et le reste de TKurope. Aux basses époques, le
nom de Hanebu s appli(|ua surtout aux Grées, à cause de
leurs fréquentes relations avec Tt^gypte. On sait que l'ex-
pression *EXXT,vtxoTç YpifjLjiaaiv de rinscrii)tion de Rosette a
pour équivalent hiéroglyphique (pj^^^^ V 'f^^>^\^
wii). Dans le décret de Philœ, la forme est W^^^l
Si, comme Tout pensé quelques égyptologues, les scribes du
temps des Liigides ont voulu, par orthographe abusive,
imiter sous cette forme le nom des Ioniens, ce qui est à la
rigueur possible, (juoiquepeu vraisemblable, on est toutefois
obligé d(» convenir que la forme antique du mot ne se prê-
terait pas à cette lecture. D'un pharaon de rAncien-Kmi)ire
dont le prénom (S-onkh-ka-Ra) est seul connu, il est dit
qu'il Jit faiblir les Hanebu et se courber les deux mondes
{Denkmâler, II, 150 a). Il n'y a point à songer aux Ioniens
dans ce passage^ où, comme dans tous les textes antérieurs
aux Lagides, le mot Hanebu désigne constamment les nations
que la Méditerranée séparait de l'Egypte.
la plaine de sel, p. [302, 306-307].
Tel est le nom de la localité qu'habitait l'ouvrier dont
le papyrus n® II raconte les infortunes. D'après les détails
que donne le texte, ce pays produisait du sel et du natron ;
on y trouvait le dattier, l'acacia et le tamarisque; et les
transports s'y faisaient, comme dans tous les déserts, à
l'époque contemporaine, par le moyen des ânes. Ces pîirti-
cularités conviennent bien aux déserts qui s'étendent à l'ouest
de la Basse-l^gypte jusqu'à l'oasis de Siwah ou d'Ammon,
364 tSS PAPYRUS HIÉRATIQUES DE BERUN
Le pays de la plaine de sel était gouverné par un l.ak i
vice-roi, (|ui y faisant exécuter les ordres du roi d'F^>|.î\
Il en était ainsi de la colonie égyptienne de Tennu iy«.,,/
ce mot). Les F^yptiens donnaient aussi lo titre de Imk a ;\
rhcfs des tribus du désert et des {^eupladt^ asiatî(|U#> <; i
avoisinaicnt la frontière orientale du Delta. Frap|M* et il.
pouillc, Touvrier se rendit à Soutensineu pour demaïui i
justice. Ci'tte hx'alité célèbre était donc, en quehjue s^nîf.
la métropole des établissements situés dans \^ plaine fie s,L
Cette circonstance donne une nouvelle force aux cons'ult-
rations (|ui ont porté M. Brugsch à y re<'onnaître W^ak-
d'Ammon ,voir l'article Soutensinen).
Chalon-sur-Saône, le 1" octobre 186.3.
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REVUE RÉTROSPECTIVE
A PROPOS DE LA
PUBLICATION I)K LA LISTE ROYALE D'ABYDOS
I
Le Moniteur universel du 25 janvier dernier contient un
article (]ui fait peser sur deux savants allemands un blàmc
des plus sévères. On y lit en effet qu'une liste de soixante-
seize cartouches (noms royawjc égyptiens), récemment pu-
bliée à Berlin, provient d'une copie de ce monument déro-
bée à M. Mariette. L'auteur anonyme de la note constate
(|ue M. Mariette est seul investi par le vice-roi des pou-
voirs nécessaires pour faire des fouilles en Egypte, et déclare
qu'il suffit de rappeler l'existence de ce privilège pour qu'an
acte aussi déloyal ne rapporte aux spoliateurs et à leurs
complices que la honte qui leur est due.
1. Ces trois articles, lances séparément presque coup sur coup, furent
réunis presque aussitôt en une seule brochure portant la date de 1865.
Les deux premiers furent publiés, avec la devise Amiens Plato, ma gis
amira rrrifas, à Chalon-sur-Saône, chez J. Dejussieu, à Paris, chez
Benjamin Duprat et chez Ilérold (librairie A. Franck), et contiennent
respectivement 36 et 38 pages. Le troisième est un tirage à part de la
Franco littéraire, qui a été joint aux deux précédents et qui en résume
les données : il compte 28 pages. Sur les circonstances qui amenèrent
cette polémique, cf. la notice de Virey, t. I, p. lxvi-lxxi, des Œuvres
dir erses de Cbabas.
366 REVUE KÉTROSPECTIVE
Le Journal qlficiel ne donnait pas les noms de ces pré-
tendus spoliateurs, ni ceux de leurs complices; mais la
notoriété considérable dont ils jouissent les désignait bien
suffisamment. Personne ne s'est égaré sur la véritable
adresse de ces grossières injures.
Cependant les ardents cliampions de M. Mariette regret-
tèrent bien vite l'espèce de réserve qu'ils avaient paru s'im-
poser, et l'on a' pu lire, dans la Presse du 18 février, une
nouvelle version du même fait, cette fois avec les noms de
M.Diimichen et de M. le docteur Lepsius.
A en croire la note du Moniteur, M. le vicomte deRougé
a été le premier à prolester énergicjuement au nom de la
science française, et l'indignation a été générale dans la
séance de l'Institut à la nouvelle de Vacte coupable dénoncé
à la conscience publique de ions les pays. Toutefois, cette
indignation qu'on attribue à la savante assemblée est loin
d'atteindre à la hauteur de c^llc qu'a éprouvée l'auteur de la
note communicjuée à la Presse : celui-ci trouve que l'Acîi-
démie a fort ménagé M. Lepsius et M. Dûmichen.
II
Disons d'abord quel fait a donné lieu à cette regrettable
levée de boucliers.
A la suite de tant d'autres archéologues, auxquels nous
sommes redevables de tout ce que nous savons concernant
la vieille I^gypte, un jeune voyageur allemand, M. H. Dil-
michen, explore scientifiquement la vallée du Nil, depuis
environ deux ans, avec le caractère officiel (juc lui assure
l'appui du gouvernement prussien et avec le succès que fai-
saient prévoir ses remarquables aptitudes. On Siiit que l'objet
principal d'une mission de cette nature est de recueillir de
bonnes copies de tous les textes qui couvrent les monu-
ments. M. Dûmichen n'a point failli à la tâche qui lui
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 367
incombait. Déjà le journal égyptologi(iue, fondé à Berlin
par M. le D' Brugsch et continué piir M. le D' Lepsius, a
reproduit plusieurs excellents documents envoyés par le jeune
savant, quelquefois accompagnés de courtes, mais intéres-
santes notes philologiques. Ces communications précieuses
pour la science ne donnèrent lieu, dans l'origine, à aucune
réclamation, ni en France, ni ailleurs.
La liste royale d'Abydos, à laciuelle se réfèrent les articles
du Moniteur et de la Presse, faisait l'objet de l'un des plus
récents de ces envois; cette liste a trouvé place dans le
numéro d'octobre novembre du Zeitschrift fur ^r/yptische
Sprache. M. Dumichen y joint <iuel(iues lignes seulement,
dans lesquelles il indique à peine l'importance du monu-
ment, quoique cependant il en donne uue transcription ; mais
il a le soin d'indiquer le lieu où il Ta copié: c'est un long
corridor du temple d'Osiris à Abydos, mis à jour par des
déblaiements récents, que chacun sait très bien être placés
sous la surintendance de M. Mariette. M. DOmichen no
rappelle pas cette surintendance; mais il est à remarquer
qu'il annonce un mémoire spécial sur le monument en ques-
tion. Avant de lui adresser même le simple reproche de
manquer de procédés convenables envers notre compatriote,
on aurait bien fait d'attendre une publication promise. Quoi
qu'il en soit, c'est bien sur la muraille d'Abydos, et non
sur une copie volée à M. Mariette, que M. Dumichen a fait
le dessin par lui livré à la publicité. On se sent presque
honteux d'avoir à relever, dans les colonnes du Journal
officiel de l'Empire français, une aussi monstrueuse ca-
lomnie.
III
l^'.tait-il bien utile de faire appel à de pareils moyens dans
l'intérêt de M. Mariette? Et, d'abord, qu'est M. Mariette?
Trop jeune encore, M. Dumichen ne peut être apprécié que
368 kEVUE RÉTROSPECTIVE
par (jnelques personnes capables de distinguer ses rares
aptitudes. M. Mariette n'en est plus là. Il y a treize ans,
isolé, sîins appui, avec des ressources limitées, sjins cesse
menacé par des influences rivales et par les fâcheuses dispo-
sitions du vice-roi de l'époque, un homme sut déterminer
à l'avance remplacement où, depuis tant de siècles, gisait
latomlKî d'Apis, recouverte d'un épais manteau de sable.
Cet homme, c'était Mariette. Le monde savant est encore
sous l'empire de l'émotion légitime que causa cette Ijelle
découverte, et, depuis lors, le nom de M. Mariette est de-
venu populaire dans le monde entier. La tombe d'Apis livra
à son heureux exploniteur sept mille monuments, qui sont
venus enrichir le Musée du Louvre. Le retentissement de
ces merveilleux succès a ébranlé la torpeur du vieil Orient;
il a forcé l't^ype moderne à s'occuper elle-même de son
passé. Aux hautes distinctions, si bien méritées, que lui a
décernées la France, M. Mariette joint le titre de haut fonc-
tionnaire du gouvernement égyptien. Autorité, ressources
immenses de toute nature, rien ne lui manque depuis sept
ans pour fouiller et déblayer ce vieux sol des Pharaons, qui
couvre l'encyclopédie d'une civilisation oubliée. Aussi le Nil
voit-il aujourd'luii s'élever sur ses rives un musée, sans égal
dans le monde entier, où, nous dit le Moniteur y vingt-sept
mille monuments sont, dès à présent, rassemblés !
IV
Vingt-sept mille monuments au Musée de Boulaq, sept
mille monuments du Sérapéum, et les murailles des temples
déblayés qui font plus que doubler ces nombres énormes,
au point de vue de l'importance épigraphique! Pour bien
apprécier toute l'éloquence et toute la signification de pareils
chiffres, il faut avoir, comme nous, arraché les éléments de
la science dans les colonnes du Rituel funéraire et dans
A PKOPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 369
quelques centaines de lignes copiées au Musée du Louvre;
il faut avoir, comme nous, poursuivi mille fois dans des
documents très insuffisants les mots dont le sens nous échap-
pait; il faut avoir éprouvé la fièvre de la lutte contre Tin-
connu, rabattement de la défaite, le sentiment amer d'une
impuissance qui n'a d'autre cause que le manque des ma-
tériaux de l'étude, ce sentiment qui nous domine encore si
souvent aujourd'hui, malgré la puissance de nos moyens
d'investigation centuplée par la bienveillance de nos con-
frères de l'étranger. Si tous les mots de la langue antique
se rencontraient assez fréquemment dans les textes publiés
jusqu'à présent, on pourrait patienter peut- être; mais, loin
qu'il en soit ainsi, les lacunes sont si grandes encore, que
les centaines de mille lignes d'hiéroglyphes que M. Mariette
peut nous livrer ne les combleront certainement pas toutes.
Multipliez vos trouvailles, accroissez vos richesses, nous ne
vous crierons jamais : « C'est assez ! »
Mais, quel que soit le nombre, quelle que soit la valeur
des monuments par vous découverts, ils n'auront pas la
moindre utilité pour la science si vous cmpccliez qu'on les
voie et qu'on les publie, et si, vous-même, vous ne les pu-
bliez pas. Or, nous sommes bien obligé de le dire, depuis
treize ans que le Sérapéum a été conquis par vous, nous n'en
avons rien vu, ou si peu de chose qu'à peine est-il néces-
saire d'en parler; et des résultats de vos brillantes fouilles
dans la vallée du Nil, vous ne nous avez non plus rien com-
municjué.
Une excei)tion a été faite cependant en faveur des curieux ;
ils ont pu examiner les beaux dessins des bijoux du pharaon
Ahmès et de la reine Aah-hotep, les sphinx et les colosses
de San, une statuette de scribe et d'autres images encore;
BiBL. ÉGYPr., T. X. S4
370 KEVUE RÉTROSPECTIVE
peut-être, en cherchant bien, trouverait-on, épars dans di-
verses notices, quelques-uns de ces signes hiéroglyphiques
que notre soif de science nous force à solliciter de vous avec
tant d'ardeur; peut-être a-t-on hasardé quelqueis groupes
isolés, quelques noms royaux, mais jamais rien de ce qui
pourrait se prêter à la moindre tentative de critique philo-
logique. La campagne du roi éthiopien Piankhi nous a été
révélée par l'aperçu qu'en a donné M. de Rougé, mais les
fructueuses conséquences qu'on en pourrait tirer pour l'his-
toire d'une époque agitée restent subordonnées à l'examen
qu'on se propose de faire du texte, quand il vous convien-
dra de le publier; car, ainsi que l'a proclamé lui-même
l'éminent traducteur, on ne s'appuie pas sur la traduction
d'un texte égyptien comme sur une citation de Tite-Live.
Enfin, on a parlé de l'existence d'une stèle de San, en nous
la signalant comme 1^ premier monument portant une date
notée d'une autre manière que dans les années du roi régnant.
Nous, qui ne sommes pas de l'Académie, nous n'osons pas
disserter sur ce curieux document sans le connaître; nous
l'attendons, comme tant d'autres non moins précieux, qui
sommeillent inutiles dans les portefeuilles de leur inventeur.
VI
N'oublions rien; il est un monument qui a échappé à la
séquestration générale. C'est une curieuse stèle du règne de
Thothmès III, qu'il nous a été donné de lire in extenso dans
la Revue archéologique , en 1861, accompagnée d'une tra-
duction de M. de Rougé. Par quel heureux hasard ce texte
intéressant a-t-il trouvé grâce à vos yeux? Hélas î c'est
parce que la science le possédait déjà, et (ju'en le publiant
une seconde fois, vous ne révéliez rien qui ne fût déjà à la
disposition de l'étude. Un estampage provenant de l'iiono-
rable M. Harris, d'Alexandrie, en avait été transmis à
A PUOPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 371
l'cmiiient égyptologue (jui dirige le Musée Britannique,
M. Samuel Birch, qui se hâta de le publier avec une tra-
duction et un bon mémoire. Nous eûmes ainsi deux fois le
texte et deux bons mémoires; ce n'est pas trop, tant s'en
faut, d'autant plus que, sans la publicîition de M. S. Birch,
nous aurions eu à attendre, ainsi que nous l'explique M. de
Rougé dans son préambule, Y apparition d'un ouvrage
ardemment désiré par tous les savants, où les principaux
monuments^ sortis des fouilles ordonnées par le vice-roi,
seront livrés à nos études par les soins de M. Mariette.
Lii science est encore intéressée à savoir, si cela est pos-
sible, à quelle échéance le savant aaidémicien nous renvoyait
ainsi. Nous n'avons pas encore entendu parler de l'ouvrage
si ardemment désiré en 1SG1, et nous devons nous borner à
nous féliciter d'avoir eu la stèle de Thothmès III bien des
années à l'avance, si surtout nous tenons compte de la cir-
constance que la science française se montra alors presque
tolérante et que M. S. Birch en fut quitte pour quelques
égratignures.
VII
Mais ce n'est pas tout encore, car le numéro de septem-
bre 1864 de la Revue archéologique nous a, enfin, apporté le
texte de la fcible de Saqqarah, autre liste royale sortie des
fouilles de M. Mariette, et attendue par les savants avec
une anxiété facile à concevoir, après l'avant-goût qu'en
avait donné, dès 1860, le savant directeur des Monuments
historiques de TÉgypte.
Malheureusement cette publication, qui n'a précédé que
de quelques semaines celle delà liste d'Abydos, a dû à cette
circonstance de voir son opportunité s'amoindrir considéra-
blement, et, par le même motif, l'intéressant mémoire de
M. Mariette perd aussi une bonne partie de sa valeur. La
liste de Saqqarah s'anéantit dans l'importance de sa puis-
372 KEVUE RÉTROSPECTIVE
sunte rivale, dont elle n'est pour ainsi dire plus qu'une con-
firmation partielle. Les classements dynastiques auxquels
elle s est prêtée demandent aujourd'hui à être refondus sur
un plan plus vaste. En la publiant, M. Mariette semble con-
venir qu'il a trop attendu ; il donne, à ce propos, des expli-
cations sur lesquelles nous aurons l'occiision de revenir plus
loin.
VIII
La science égyptologique aura, quelque jour, de grandes
obligations à M. Mariette, il n'est pas possible d'en douter ;
mais, jusqu'à présent, elle n'a pu profiter que des bribes
distribuées d'une main parcimonieuse que nous venons de
passer en revue. Il faut, cependant, mentionner encore un
petit nombre de textes du Sérapéum, épars dans une série
d'articles très intéressants, imprimés dans le bulletin de
y A thenœum français. Ces textes, choisis pour appuyer les
vues chronologiques de l'auteur, ne permettent pas, tant
s'en faut, de juger du mérite et de la portée historique de
l'ensemble. En définitive, tout cela est infiniment trop peu
de chose à côté de l'immensité des richesses que détient
M. Mariette, et l'on peut dire en toute justice que, si per-
sonne n'a le droit de contester ni de jalouser sa gloire d'ex-
plorateur, il reste cependant beaucoup à faire à notre
illustre compatriote pour que cette gloire profite à la
science.
Sous ce rapport, les plus beaux titres de M, Mariette sont
ceux que nous ont fait connaître les publications de M. Dù-
michen. Personne ne s'imaginera, en effet, que l'importance
scientifique des fouilles soit amoindrie s'il arrive que certains
monuments qui en proviennent soient publiés par d'autres
que par M. Mariette lui-même. S'imaginerait-on, par
exemple, que M. Dùmichen nourrit secrètement l'espoir de
se faire passer pour l'auteur des explorations couronnées par
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 373
do si heureux succès? Mais cette prétention ridicule est
démentie par la nature même des communications de ce
jeune savant. Dans la première en date, il a parlé de ses
travaux au temple d'Kdfou, qu'il nous dépeint comme
actuellement déblayé complètement par les fouilles do
M. Mariette {in don tinter Mariette- Bej/'s Leitiing nun-
nielir collstandig ausgegrabenen Teinpel von Edfu). A la
vérité, il no mentionne pas le nom de M. Mariette à propos
de la liste d'Abydos, mais ici, pas plus qu'ailleurs, M. Dû-
michen ne donne à penser qu'il ait opéré lui-même la moindre
fouille; il croit apparemment n'avoir pas besoin de revenir
sur les choses notoires. Même à propos de l'importance de
la trouvaille, M. DOmichen ne s'abandonne à aucun élan
d'enthousiasme; il s'exprime fort simplement, et c'est ce
qu'il avait do mieux h faire, car le hasard d'avoir jeté les
yeux le premier (s'il eût été le premier) sur la bible royale
ne constitue nullement une preuve de génie, ni môme d'ha-
bileté; en effet, le collégien le plus novice aurait pu, sans
grands efforts, distinguer au premier coup d'(tnl la signifi-
Ciition de la longue série de ces encadrements elliptiques,
que tout le monde s'est habitué à connaître depuis qu'il existe
un Musée égyptien et des égyptologues.
Mais M. Diimichen, et c'est là son mérite, ne s'est pas
borné à admirer la liste royale; il a voulu que la science en
profitât sans retard.
IX
Considérés en eux-mêmes, ni le coup de pioche qui a mis h
découvert la liste d'Abydos, ni le premier regard de savant
tombé sur cette liste, ne sont autre chose que des accidents
de pur hasard. Ce qu'il faut louer, c'est lordonnance géné-
rale des fouilles, d'une part, et, de l'autre, la promptitude
de la publication d'un monument essentiel pour la science.
De ces deux mérites, le premier revient incontestable-
374 REVUE RÉTROSPECTIVE
ment k M. Mariette, et, quant au second, nous allons voir
que le même savant était bien libre de se l'assurer, si bon
lui eût semblé.
Nous avons appris, en effet, par l'article du Moniteur, que
M. le vicomte de Rougé a été témoin de la découverte de
M. Mcu^iette. Or, le savant académicien a quitté l'Egypte
depuis le commencement de l'année dernière; le remar-
quable rapport qu'il a adressé à M. le Ministre de l'Instruc-
tion publique sur les résultats de sa mission en Egypte est
daté du 30 mai. A la vérité, en lisant ce rapport, on y
cherche en vain la plus légère allusion à la nouvelle table
royale, quoique les fouilles d'Abydos y soient relatées avec
quelques détails. D'un autre côté, la petite liste de Saqqarah,
alors non moins inconnue que sa grande sœur, y est l'objet
de mentions qui la représentent encore comme un monu-
ment hors ligne, comme le plus important des documents
trouvés par M. Mariette. Peut-être serait-on tenté de se
demander : Qui trompe et qui trompe-ton icif si la relation
reproduite par \e Journal officiel était moins affirmative, si
le fait de la connaissance de la découverte par M. de Rougé
n'était pas présenté comme ayant entraîné l'explosion d'in-
dignation qu'on attribue à l'Académie. On ne peut donc voir
dans la réserve extrême gardée par Tillustre égyptologue
qu'un respect chevaleresque des droits que s'était réservés
M. Mariette.
Ce qui parait cerbiin, c'est que, longtemps avant le
30 mai 1864, M. Mariette avait découvert la liste d'Abydos;
quant à M. Dumichen, il n'a pu l'apercevoir qu'en sep-
tembre, en août, à toute rigueur, puisque son dessin n'a
quitté le Caire que le 17 octobre. M. Mariette a donc eu
six mois pour faire ce que M. Dûmichen a fait en six se-
maines.
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 375
X
M. Mariette a dédaigné cet avantage; il l'a tellement dé-
daigné, que, dans son mémoire sur la stèle de Saqqarah,
daté de Bouluq, 20 mai 1864, on cherche, non moins vaine-
ment que dans le rapport de M. de Rongé, quelques allu-
sions à la table d'Abydos, monument de même nature que
l'auteur possédait déjà, nous l'avons reconnu, et qui inter-
venait si brillamment et si forcément dans la question.
L'étonnément ne diminue pas lorsqu'on vient à observer que
ce mémoire n'a paru que trois mois après sa date (1*' sep-
tembre 1864), et que, par suite, jusqu'au commencement
d'août. M. Mariette aurait pu y introduire une note addi-
tionnelle.
La conséquence à tirer de ces faits, c'est que la liste
d'Abydos allait passer dans les inaccessibles arcanes où celle
de Saqqarah s'est si longtemps cachée, insensible à nos
vœux. L'existence de cette dernière avait été divulguée
trop tôt, et les égyptologues, genus irrîtabile et savants
ajjàmés, selon l'expression pittoresque d'un critique an-
glais, se montraient fort impatients. M. Mariette prend lui-
même le soin de nous dire qu'il avait été longtemps sollicité
de publier la table de Saqqarah. Depuis plusieurs années, à
la seule annonce de cette liste, certains volcans chronolo-
gi(|ues s'étaient mis en ignition et demandaient impérieu-
sement à faire éruption. Aussi, lorsque M. de Rougé revint
de rÉgypte, ayant aperçu, touché et dessiné la précieuse
relique, il vit, un beau jour, sa chaire entourée de dévots
pèlerins, altérés de sa parole, mais plus encore des signes
qu'on espérait voir s'échapper sous sa craie. Rien n'est plus
comique que le récit de la déconvenue de l'auditoire,
racontée par un égyptologue anglais dans un des meilleurs
recueils littéraires d'outre-Manche : « Le système de pru-
376 REVUE RÉTROSPECTIVE
» dente réserve fut, nous dit le narrateur, galamnient main-
») tenu juscju a la fin, et le tableau noir de la salle du cours
» ressentit un véritable soulagement lorsqu'au lieu désignes
» hiéroglyphiques, la craie du successeur de Champollion y
» tra<;a en bonnettes caiactêres romains les noms royaux
» inconnus. » Puis il ajoute : « Si, devant un auditoire com-
» prenant, outre une vingtaine de prêtres catholiques et au-
)) tant de dames instruites, des égyptologues distingués
» fran<;ais et étrangers (parmi ces derniers on peut citer
» M. le D'Brugseh, de Berlin, et M. le professeur Lauth,
» de Munich . TelTet de cette inscientifique pièce de mys-
» tification fût presque péniblement risible (painfully ludi-
» crous)^ ce n'était pas la faute du professeur. Sous tout
» autre rapport, le cours fut tel qu'on pouvait le désirer.
» Heureusement aussi que Tétrange comédie de cache-cache
» (hidc and sceh\^ dans laquelle Téminent savant joua, nous
» en somm(\s certains, un rôle à contre-cœur, est maintenant
» arrivée à son terme. »
XI
Tel était Tctat des esprits, en France comme à Tétranger,
lorsque parut enfin le travail de M. Mariette. Notre savant
compatriote n'ignore pas qu'il avait imposé à bien des gens
le supplice de Tantale. Aussi éprouve-t-il tout d'abord le
besoin de tenter une apologie: «La table de Saqqarah,
» écrit-il, n'était pas monolithe; il lui manquait quelques
» blocs, que je fis chercher en vain. . . En présence d'un
» texte mutilé dont il me semblait possible de retrouver les
» parties perdues, mon devoir était donc, non pas de publier
» précipitamment ce texte, mais d'attendre, pour le faire,
» que les sables nous aient décidément rendu tout ce qu'ils
» pouvaient encore nous cacher. »
Le critique anglais considère cette explication comme une
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 377
justification un peu boiteuse {someichai la/ne) d'une conduite
qui a suscité des plaintes amères, et qu'on a qualifiée d'im-
pardonnable tentative de monopoliser le pain de la science.
Il est heureux, ajoute-til, que Colomb et les autres grands
pionniers de la science n'aient pas été dirigés par dé sem-
blables maximes. Dans tous les cas, on a bien lieu de s'éton-
ner que M. Mariette ait attendu si longtemps pour hasarder
cette explication; elle aurait pu, à la rigueur, faire tolérer
dans l'origine un retard de quelques mois. Nous disons
tolérer, parce que, contrairement à l'avis de M. Mariette,
nous pensons que son devoir était de publier sur-le-champ
la liste telle qu'il l'avait trouvée, sauf à publier successive-
ment les fragments que de nouvelles recherches auraient pu
faire surgir plus tard ; cette éventualité de futures trouvailles
ayant d'ailleurs été, dès l'abord, rendue peu probable par le
résultat négatif des fouilles ordonnées dans ce but, à l'époque
de la découverte, ainsi que nous l'apprend M. Mariette.
Et il est si vrai que cette longue séquestration du monu-
ment pèse sur la conscience de l'honorable directeur des
Monuments historiques de l'Egypte, qu'il fait de malheu-
reux efforts pour tâcher d'en dissimuler la véritable durée.
Nous lisons, en effet, dans son mémoire : a II y a trois ans
» environ, en déblayant les tombes situées au sud de la
» grande pyramide de Saqqarah, nous découvrîmes », etc.
Le Moniteur du 17 octobre 1864 répète à son tour : « Il y
» a trois ans environ, M. Auguste Mariette découvrait à
» Saqqarah ...»
Malheureusement pour M. Mariette, les Tantales de la
science ont la mémoire longue, impitoyable ; ils n'ont pas
oublié la date de la lettre dans laquelle l'heureux explora-
teur rendait compte à M. de Rougé de la découverte du
monument en question. Cette date, 14 mars 1860, montre
(lue M. Mariette eût dû écrire : « Il y a environ quatre ans,
» et encore il n'aurait pas été tout à fait exact {more than
» four years would be the less inexact statement). »
378 REVUE RÉTROSPECTIVE
XII
Les intérêts de la science s'arrangent-ils de ces tempori-
sations suggérées par des vues personnelles indéfinissables,
qu'il ne nous appartient pas d'approfondir? Non ! mille fois
non! N'hésitons pas à le proclamer bien haut, une pareille
séquestration des éléments nécessîiires à l'étude nuit à tous
et ne profite à personne, pjis môme à ceux qui la mettent en
pratique. Il y a peu de philologie dans les mémoires aux-
quels les deux listes royales, désormais connues, dieu merci î
ont donné lieu, et cependant il y a bien suffisamment pour
montrer que les détenteurs des monuments ne sont point,
sous ce rapport, en avance dans la voie du progrès. On a le
regret d'y voir se reproduire encore cette vieille phraséologie
des débuts de l'école, phraséologie vague et obscure, qui
n'est pas de l'égyptien et qui soulève à juste titre les dé-
fiances des savants, même de ceux qui ne sont pas en me-
sure d'en démontrer scientifiquement l'inexactitude. Sem-
blable îi l'électricité, à la chaleur, la science se développe
parle mouvement; elle a un besoin absolu de discussion,
de lutte, de contradiction même; il lui faut l'échange con-
tinuel des idées, le choc des opinions. Si on la claquemure
dans un musée, si on la rend inabordable sur les monuments,
elle s'étiole dans le marasme; les fauteuils de l'Institut, les
chaires du professorat, les hautes situations officielles ne
possèdent aucune virtualité propre qui les exempte delà loi
générale du mouvement. Il ne suffit pas qu'on laisse par
instants suinter (to 002e oui), selon l'expression du critique
anglais, quelques informations écourtées ; il faut permettre
au flot de couler à pleins bords. Tâchons de ne pas ressem-
bler à ces augures de l'antiquité, qui, leurs oracles pro-
noncés, riaient entre eux dans la coulisse où i]s c^ichaient
leurs grimoires,
A PROPOS DE LA PUBI-ICATION DE LA LISTE ROYALE 379
XIII
Quelle est, en effet, la condition vitale, essentielle, unique,
du progrès dans l'étude d'une langue si longtemps oubliée
par les hommes? Rien ne répond mieux à cette question que
la parodie d'un mot célèbre : Des textes, çles textes et encore
des textes! Pourquoi Champollion posséda-t il, dès le début,
une intelligence si merveilleuse de la langue? Ce n'est point,
comme on l'a supposé, parce qu'il avait un génie divina-
toire, mais parce qu'il avait copié de sa main un nombre
infini de textes. Pourquoi, Champollion mort, la science
resta-t-elle de longues années comme frappée de stérilité?
C'est uniquement parce que ses premiers disciples ne l'avaient
pas imité, et que, faute de publications spéciales, l'étude
des textes, si elle était possible dans une certaine mesure à
quelques-uns d'entre eux, présentait à tous des difficultés
considérables. Enfin, l'on imprima des textes purs, le Rituel
notamment, et d'alors seulement date l'ère de renaissance
que notre époque continue.
Que l'on s'initie pendant un mois ou deux aux principes
généraux de la science de Champollion, puis que l'on se
procure des textes et qu'on s'occupe uniquement à les dissé-
quer, au bout de doux ans on sera véritablement égyptologue.
Voilà tout le secret; il n'en existe aucun autre, ni pour dé-
buter, ni pour progresser.
XIV
Des textes en grande abondance! tout est là. J'ignore si
j'aurai sur ce point quelques contradicteurs, mais je n'en
prévois pas. Ce besoin de textes a, d'ailleurs, déjà parlé bien
haut, puisque l'expression s'en est fait jour dans le rapport
380 REVUE RÉTROSPECTIVE
du 8 février 1860, à la suite duquel fut changé le titre de la
chaire de Champollion, afin, y est-il dit, que cette chaire fût
garantie contre les déviations dont elle avait plusieurs fois
été menacée : « Il est devenu évident, ainsi s'exprime Tho-
norable M. Rouland, alors ministre de Tlnstruction publique,
» que larchéologie, c'est-à-dire la connaissance de Tart,
» aussi bien que celle des institutions, des mœurs, des opi-
» nions, est ici dominée, plus que partout ailleurs, par la
» question de la langue et de l'écriture, seule base solide de
» toute recherche et de tout enseignement sérieux. »
On ne pouvait mieux dire; il n'était pas possible de cons^
tater avec plus d'autorité la nécessité de l'étude directe des
textes pour toute recherche sérieuse.
XV
Il y a des aveux qui coûtent à l'amour-propre national et
(|u'il convient de faire néanmoins.
Nous avons défini en peu de mots les conditions vitales
de l'étude; il nous reste à reconnaître à présent que, si l'on
s'en tenait aux matériaux fournis par la France dans le do-
maine d'une science d'origine toute française, l'étude serait
stérile, impossible.
Pour pénétrer dans le copte, dernière altération de la
langue pharaonique, nous avons à nous adresser à lltalien
Peyron, à l'Allemand Schwarze, à l'Anglais Tattam, au Sué-
dois Zoega. Je pourrais grossir cette liste de noms étran-
gers, sans courir le risque de me heurter contre des noms
français, à moins de descendre jusqu'à de petites notices
descriptives, contenant des essais de traduction dans lesquels
on peut déjà constater un éloignement instinctif pour les
citations textuelles.
En ce qui touche les écritures égyptiennes, la France
n'occupe pas un rang plus élevé, car, dans l'énumération
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 381
des grandes collections des matériaux de Tctude, nous trou-
vons au compte de Tétninger :
Le Rituel funéraire;
Le choix de monuments de M. le D' Lepsius;
Le vaste et splendide ouvrage de l'Expédition prusienne;
Les nombreux recueils de textes et de monuments de
M. le D' Brugsch;
Les monuments du Musée de Leyde, contenant un nombre
immense de textes dans les trois écritures;
Les publications du Musée Britannique, qui comprennent
trois inestimables séries de manuscrits hiératiques, les mo-
dèles du genre ;
Les énormes recueils publiés sous les noms d'Young, de
Burton et de Sharpe;
Les papyrus bilingues de M. Rhind ;
Les beaux sarcophages publiés par M. Bonomi;
Les papyrus et monuments du cabinet de lord Bel-
more.
Arrêtons-nous! La liste serait trop longue. Mais notons en
passant que, si les murs du vieux Louvre ont laissé s'échap-
per au dehors quelques copies des précieux textes de notre
Musée égyptien, c'est dans les recueils de l'étranger qu'il
faut les aller chercher.
En France, et bien longtemps avant l'invention du sys-
tème de déchiffrement, deux beaux fragments de rituels
avaient été publiés dans le grand ouvrage de la Commission
d'Egypte, sous Napoléon I"; mais, depuis l'époque de la
grande découverte, notre pauvreté est extrême.
Le grand ouvrage de ChampoUion ne contient, en effet,
qu'un très petit nombre de textes véritablement utiles; les
copies données dans cette grande publication sont moins
exactes que les notes de portefeuille du maître. On sait que
c'est sur le texte donné par ChampoUion de l'inscription
d'Ibsamboul que fut faite, pour les leçons du Collège de
France, la traduction dont j'ai eu à démontrer Tina-
382 REVUE RÉTROSPECTIVE
nité*; quelques-unes des grosses erreurs du traducteur s'ex-
pliquent, en partie, par Tétat défectueux du texte sur lequel
il travaillait.
Repoussé et attaqué pendant sa vie, notre illustre maître
ne fut guère mieux traité après sa mort. Ses notices manus-
crites, éditées avec un inexcusable non-soin, forment un ou-
vrage écourté, émaillé de fautes de français, qui a lassé
jusqu'à son éditeur lui-même. Il s'est arrêté au milieu d'une
phrase de la notice de Thèbes. Je n'en réclame pas la con-
tinuation.
Il est juste, cependant, de parler d'une honorable exception,
c'est-à-dire du beau volume de monuments et d'inscriptions
publié par M. Prisse d'Avenues, sous les auspices de M. de
Salvandy. M. Prisse nous apprend, dans sîi préface, qu'il
avait eu le projet de publier un second volume plus consi-
dérable encore, mais il ne nous dit pas pour quelle raison il
s'est trouvé forcé de se restreindre. Telle qu'elle est, sa pu-
blication contient de bons textes, mais en trop petit nombre.
Le même savant a publié en outre un document de valeur
inestimable, le papyrus de sentences morales, connu dans la
science sous le nom de Papyrus Prisse*. Malheureusement
ce manuscrit, d'un âge extrêmement reculé, n'est pas de
ceux qui peuvent venir en aide à nos investigations philolo-
giques. Il ne me convient de parler de moi-même que pour
dire qu'en ajoutant à ce maigre inventaire toutes mes publi-
cations, et même ce qui a paru jusqu'aujourd'hui d'un rituel
hiératique, commencé en 1861 par M. de Rougé, l'on n'ar-
rivera point à former un ensemble dans lequel il soit possible
1. Voir la Traduction et analijsc do Vinucrlption d'ibsamhoul au
t. II, p. 1 sqq., de ces (Encres die erses. — G. M.
2. M. Prisse publie en ce moment, sous le titre d'Histoire de l'Art
è(ji/ptien, un ouvrage que la France pourra opposer à tout ce qui s'est
fait de mieux à l'étranger; mais la reproduction des textes n'entre pas
dans le cadre de cet ouvrage.
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 383
de puiser les connaissances pliilologiques indispensables au
moindre aspirant à Tégyptologie.
XVI
Je n'ai pas parlé de la grammaire de Chainpollion, ni des
mémoires de ses successeurs. Ce sont des matériaux sans
doute excellents au point de vue pliilologique, mais quand
on les a étudiés et qu'on en possède les données, on ne serait
guère plus avancé, si Ton n'avait pas de textes pour passer
à l'application. Faute de monuments de la langue à féconder
par lanalyse, le progrès s'arrête tout court. Voilà pourquoi
les véritcibles bienfaiteurs de la science sont M. C. Leemans,
de Leyde; S. Birch, de Londres; IL Brugsch, de Berlin, et,
tout au premier rang, M. le D' Lepsius, sur qui l'on ne craint
pas aujourd'hui de déverser l'insulte. Sans doute M. Lepsius,
qui, par sa science et sa position élevée, est un personnage
considérable en Europe, peut mépriser d'aussi injustifiables
attaques; mais ce n'est pas un motif pour que les fervents
adeptes d'une science qui lui doit tant ne cèdent pas à l'in-
dignation que leur causent de pareils procédés.
XVII
Puisque nous venons de mentionner les mémoires dus à
la plume des égyptologues français, constatons, à notre grand
regret, qu'ils se distinguent aussi par une grande sobriété de
citations textuelles. Et pourtant la France a possédé la pre-
mière un type hiéroglyphique, au moyen duquel on eût pu
multiplier sans mesure ces précieuses citations. A la vérité,
les égyptologues peuvent échapper dans une certaine me-
sure à ce reproche, qui retombe principjilement sur l'extrême
diiliculté d'obtenir ces caractères lorsqu'on ne veut ou qu'on
384 UEVUE RÉTROSPECTIVE
ne peut p«is livrer les manuscrits à rimprimerie impériale.
Grâce à ces difficultés, l'ensemble des impressions dans les-
quelles est entré le type payé par le budget de la France n'a
guère dépassé en quantité les publications que j'ai faites, à
moi seul, en me servant de caractères gravés sur zinc, taillés
sur bois, autographiés, etc.
Encore avons-nous à relever cette circonstance que le seul
grand texte imprimé au moyen du type français consiste en
une inscription qui avait déjà été très bien publiée i>ar
M. Prisse. De même qu'à l'occasion de la double publica-
tion de la stèle de Thothmès III, nous ne nous plaindrons
pas de cette surabondance ; nous regrettons cependant que
Ton n'ait pas touché au trésor des choses cachées, que l'on
n'ait pas choisi pour spécimen un texte inédit ou un texte
mal édité, tel, par exemple, que les précieuses inscriptions
de la statuette naophore du Vatican, qui nous sont promises
depuis quatorze ans par leur habile traducteur ; nous avons
noté d'autres promesses encore, et l'honorable M. de Rougé
ne doit pas s'imaginer qu'on fasse à des promesses de ce
genre, lorsqu'elles émanent de lui, l'injure de les oublier.
XVIII
On dirait vraiment que la France prend à tâche de sceller
de nouveau la bouche à si grand 'peine entr'ou verte du
sphinx égyptien ? Un pareil rôle convient-il à la patrie de
l'Œdipe qui a surpris le secret tant de fois séculaire du
monstre? Non, sans doute; et cependant il serait curieux
d'inventorier les erreurs qu'ont trop longtemps accréditées
tant de publications soigneusement expurgées de moyens de
contrôle ; plus instructif encore de rechercher les conquêtes
philologiques que le manque de textes publiés en temps
opportun a retardées ou empêchées. J'aborderai peut-être
quelque jour ce sujet, que j'appelle le Martyrologe de la
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 385
science égyptologique. Quant à présent, pour être bien com-
pris, je me bornerai à la citation d'un seul fait.
Supposons un instant qne l'Administration du Musée Bri-
tannique n'eût pas livré à la publicité les merveilleux papy-
rus que la France s'est laissé enlever, bien queChampollion
les eût fait connaître et que Salvolini en eût étudié quelques
passages; supposons que ces monuments n'eussent pas été,
en conséquence, plus accessibles à l'étude que ne le sont au-
jourd'hui ceux que possède le Musée du Louvre, cette cir-
constance n'aurait pas empoché un savant anglais de les
étudier sur place, à sa manière, et d'y découvrir Moïse,
Jannès, les plaies d'Egypte, l'Exode, etc. Ces prodigieuses
découvertes n'en auraient pas moins excité la verve du savant
français, qui trouva, à son tour, le moyen d'y voir, encore
plus clairement que l'Anglais, un bien plus grand nombre de
faits bibliques, dont la révélation tint en émoi, toute une
année, la salle des cours du Collège de France. Mais, bien
certainement, il serait arrivé que certain marchand provin-
cial eût été mis dans l'impossibilité de soumettre tant de
merveilles à vérification et de pousser le cri d alarme qui fit
rentrer dans sa boîte à ressorts la scintillante apparition
égypto-biblique qu'avait évoquée une imagination infiniment
trop complaisante. Il était temps cependant, air déjà des
professeurs distingués de l'enseignement universitaire an-
nonçaient et imprimaient que les papyrus de Londres
reproduisaient jusqu'aux détails les plus insignifiants du
Texte sacré ! Déjà des écrivains religieux s'étaient émus et
avaient invoque ces témoignages inattendus de la science
profane. Où nous eût conduit ce mouvement compromet-
tant?
XIX
S'il s'agissait d'inscriptions grecques, arabes, puniques,
etc., il n'est pas un savant qui se permit de les discuter,
BiBL. éGYPT., T. X. 25
386 REVUE RÉTROSPECTIVE
d'en tirer des conséquences historiques, chronologiques ou
même simplement philologiques, sans les citer textuelle-
ment. Quiconque agirait diflFéremment se verrait refuser
toute confiance. S'imagine-t-on que les faits relatés dans les
écritures égyptiennes sont tellement évidents dans leur
expression graphique, qu'on puisse se dispenser de montrer
tout au long, non seulement les textes qui les contiennent,
mais encore les procédés d'analyse dont on a fait usage? On
se tromperait grandement à ce compte. Les honnêtes lettres
romaines sous lesquelles M. de Rougé dissimula, dans son
cours, les noms royaux de la table de Saqqarah ne pouvaient
être de la moindre utilité à personne; mais M. Mariette
avait à peine publié le texte du monument, que de grandes
conversions se produisaient dans les rangs de nos adver-
saires. L'un d'eux se charge lui-même de réfuter le ministre
de la reine d'Angleterre, sir C. Lewis, dont le célèbre ou-
vrage sur l'Astronomie des Anciens est une dénégation sys-
tématique absolue de la valeur scientifique de la méthode
de Champollion. Cette réfutation, fort remarquable comme
tout ce qui sort de la plume de l'auteur, contient la phrase
suivante qui mérite de ne pas être oubliée : « C'est un indigne
» abus que de faire servir la science grecque et romaine à
» discréditer un ordre d'études plus élevé et plus universel,
» lequel, dans sa recherche de la vérité, refuse de se laisser
» confiner dans les étroites limites des péninsules italique
» et hellénique. »
XX
Doit-on attribuer cette horreur persistante pour la lettre...
hiéroglyphique à un système délibéré, ou la porter seule-
ment à charge d'une fatalité tenace? Je Tignore, mais je
constate le fait et j'en déplore les résultats; ils sont plus
graves qu'on ne le croirait : l'esprit de critique et de véri-
fication s'émousse; on juge sur l'étiquette du sac; on accepte
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 387
sans compter, et le niveau général de la science s abaisse au
lieu de s'élever. Des naïvetés, qu'on aurait pu excuser au
temps de Jablonski, sont patiemment écoutées en haut lieu;
on bâtit des chronologies, on établit des ères, non pas en
vertu de l'étude directe des monuments, mais en opposant
à eux-mêmes les égyptologues qui ont varié dans leurs inter-
prétations. On ne se donne pas la peine de rechercher quels
sont les faits restés debout sur le terrain de la critique sé-
rieuse. On cite à peine des ouvrages d'inappréciable valeur,
comme, par exemple, les Matériawr pour servir à la recons-
truction du calendrier égyptien, de M. le D' H. Brugsch.
On les cite pourtant, mais sans s'apercevoir que des preuves
monumentales^ et philologiques de la valeur de celles qui
sont rassemblées dans ce savant livre méritent au moins
une réfutation de la part de quiconque veut les jeter hors du
débat.
XXI
Toutefois, les savants qui trébuclient sur les abords acci-
dentés de la science égyptologique sont jusqu'à un certain
point excusables; si ce terrain est semé de pierres d achop-
pement, ce n'est pas leur faute. Nul doute qu'ils ne se
joignent à moi pour réclamer que la porte du temple de
Thoth soit élargie et que les accès en soient rendus plus pra-
ticables ; nul doute qu'ils ne m'appuient lorsque à grands cris
je réclame des textes y des textes, encore des textes!
Mais qui entendra ces cris, qui les exaucera? Je n'en sais
trop rien. Cependant j'ai retenu un mot de M. Renan, celui
de savants officiels; l'illustre orientaliste ne paraissait pas
beaucoup apprécier ce titre. Je crois qu'il a tort. A mon
point de vue, le savant officiel est celui qui est investi de la
confiance du gouvernement pour tout ce qui se rapporte à
la science de sa spécialité; au savant officiel revient le de-
voir de plaider la cause de cette science et de ne pas la
388 REVUE RÉTROSPECTIVE
laisser oublier dans la distribution des encouragements de
rÉtat. Si le monument de Ninive offre aux adeptes de la
science assyriologique une collection de textes admirable-
ment gravés, si le voyage de M. Oppert est publié avec
luxe et d'après un plan qui en fait un trésor philologique,
je me figure que cela ne s'est pas fait tout seul, et qu'un
savant officiel aura recommandé à qui de droit la publica-
tion de ces l>eaux ouvrages. Pourtant les cunéiformes sont
de nouveaux venus, companitivement aux hiéroglyphes; ils
ne remuent pas encore, à beaucoup près, autant d'idées que
les écritures égyptiennes. Pourquoi donc ces dernières sont-
elles toujours restées de côté? Et faudra-t-il rappeler ici
que le fameux Livre des Sauvages sut bien obtenir de libé-
rales allocations. S'en prendra-t-on au gouvernement? Mais
nous avons vu M. de Salvandy à l'œuvre; nous avons lu
le rapport de M. Rouland, et nous savons que M. le Mi-
nistre actuel de l'Instruction publique a inauguré son
ministère par une grande mesure de réparation. Il a voulu
que l'histoire de la découverte de ChampoUion passât dans
le programme universitaire. S. E. M. Duruy connaît donc
bien la valeur de cette découverte ; il sait qu'elle est l'une
des grandes gloires de notre pays et ne l'a certainement
point rayée d'office de toute participation possible aux allo-
cations du budget. Si donc un savant officiel eût éprouvé
quelque peu le désir d'imiter nos rivaux de l'étranger, et
de doter notre pays de quelques publications de textes
égyptiens, des belles stèles du Louvre, par exemple, ou bien
des monuments du Sérapéum, il n'eût certainement pas
rencontré d'obstacles sérieux, et la France ne serait pas,
aujourd'hui, si considérablement en arrière sous le rapport
de ces publications utiles.
Maintenant quarante mille monuments sont à la disposi-
tion de M. Mariette; on n'aura donc que l'embarras du
choix, et la France, moyennant quelques légers sacrifices
et un peu de bonne volonté, peut, si bon lui semble, passer
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 389
au premier rang. Puisse une louable émulation succéder au
funeste système cVétouffement qui a pesé, jusqu'à présent,
sur les destins de la science créée par le génie de Champol-
lion!
XXII
Mais si décidément on ne veut rien publier, qu'au moins
d'autres puissent le faire; qu'on ne laisse pas d'insultantes
clameurs outrager les savants qui réussissent à puiser quelque
coupe dans l'océan d'informations dont on tamponne avec
tant do soin les moindres issues. L'article du Moniteur se
termine piir cette lourde phrase : « Ce n'est pas à Auguste
» Mariette seul qu'on fait tort, mais c'est aussi au vice-roi,
» dont l'inépuisable munificence donne si largement à notre
» compatriote les moyens de prendre possession en son nom
» de l'histoire pharaonique^ qui se dressa, à sa voix dans
» toute la vallée du Nil et vient se ranger à sa place dans
» le Musée de Boulaq ! ! ! »
On nous rendrait service si l'on voulait bien nous donner
en langue vulgaire la traduction de ce verbiage. Veut-on
faire entendre que, désormais, M. Mariette a seul le droit
de s'occuper de l'histoire d'Egypte; que personne autre que
lui ne peut étudier un monument, ni copier une inscrip-
tion? S'il en est ainsi, qu'on le dise ouvertement. Mais
alors l'interdit a donc été levé pour M. de Rougé, puisqu'il
rapporte de l'Egypte six volumes d'inscriptions copiées & la
main et deux cent vingt planches photographiques repré-
sentant les murailles historiques des temples, les plus
grandes inscriptions et les plus beaux monuments de l'art
égyptien? Peut-être, cependant, le savant académicien n a-
t-il été autorisé à copier que pour son usage particulier et
sous la condition de ne pas mettre dans la confidence ses
confrères en égyptologie. Nous remarquons en effet qu'il se
borne à annoncer un second rapport, sans hasarder la moindre
390 REVUE RÉTROSPECTIVE
promesse quant & la divulgation des trésors qu'il a recueillis.
Cette riche collection ira peut-être s'enfouir, comme tant
d'autres, dans d'avares portefeuilles^
Mais il en est une non moins riche sur laquelle la science
sait déjà qu'elle peut compter. Je veux parler de celle de
M. Dûmichen. Ce jeune savant appartient à une école d'ex-
plorateurs allemands qui croient contracter une dette envers
leur pays et envers la science lorsqu'ils sollicitent et ob-
tiennent une mission rétribuée par leur souverain. S. M. le
roi de Prusse a eu, sous ce rapport, la main gâtée par
M. Lepsius et par M. Brugsch; leur émule zélé marche,
c'est évident, sur les traces de ses brillants devanciers. Il
paraît qu'en organisant cette nouvelle mission, on a eu le
tort de compter sans S. A. le vice-roi et sans M. Mariette;
on s'est figuré qu'il était possible, comme par le passé, de
dessiner et de copier sans se rendre coupable du crime de
spoliation. Détrompez vite le monde savant, avertissez les
simples touristes; arrêtez, au seuil de TÉgypte, les Greene,
les Stobbart, les Rhind et tant d'autres, qui nous ont pro-
curé successivement un grand nombre de documents pré-
cieux. Dressez aux deux bouts de la vallée du Nil, sur le
port d'Alexandrie et près de la bifurcation du père des
fleuves à Khartum, ce placard administratif dont frémiront
les mânes de notre maître à tous : « De par l'autorité d'un
» disciple de ChampoUion, le sol de l'Egypte est interdit à
» la circulation des égyptologues et des dessinateurs ! »
xxin
Laissez-nous croire qu'on vous calomnie et qu'on calomnie
S. A. le vice-roi. Non, vous n'avez pas fermé l'Egypte aux
savants; non, vous n'avez pas accepté une têuche exclusive
qui ferait porter sur vous une jimmense responsabilité^ et
pour laquelle d'ailleurs les efforts réunis de tous les égyp-
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 391
tologues vivants seraient encore bien impuissants; non, vous
n'avez pas imposé au souverain de TÉgypte l'initiative d'une
mesure qui, si elle venait à être imitée ailleurs, pourrait
faire expulser les Rawlinson, les Layard, les Place et les
Botta de Koyoundjik, de Khorsabad et de Nimroud, les
Lobas et les Texier de l'Asie-Mineure, les Renan et de les
Saulcy de la Phénicie et de la Palestine, et les Beulé
d'Athènes; non, vous ne vous proposez pas de prendre seul
possession de l'histoire pharaonique; non, vous ne songez
pas à confisquer, jusqu'à ce que cette prise de possession
soit accomplie, le trésor des antiquités de l'Egypte. Si vous
avez pu penser qu'un pareil projet était praticable, vous
vous êtes bien trompt», et la lecture du rapport de M. de
Rouge a dû sulRro pour faire tomber vos illusions. La mis-
sion de l'éininent académicien a duré six mois seulement,
et, dans ce court laps de temps, « sa récolte a été tellement
» abondante, nous dit-il, qu'une longue vie de travail ne
» suffirait pas à Tépuisor ! » Combien, à ce compte, faudrait-il
d'existences pour entamer sérieusement votre récolte encore
vierge ?
XXIV
Loin de sanctionner les avanies dont on couvre en votre
nom les Domichen de l'Allemagne, hâtez-vous de les appeler
à vous ; appelez aussi les Devéria de France, et vingt de leurs
pareils, si la science était assez heureuse pour les posséder .
Puis, travaillez tous de concert à mettre promptement à la
disposition de l'étude les inestimables matériaux que vous
avez su recueillir. Pressez la publication des textes sans vous
préoccuper de la faire précéder d'une tentative d'explica-
tion. Dans l'état actuel de la science, la meilleure manière
de publier des textes égyptiens est encore, au luxe près,
celle qu'a adoptée M. Lepsius pour ses admirables Denk-
mâler, c'est-à-dire un simple classement par ordre chro-
392 REVUE RÉTROSPECTIVE
nologique; la plus mauvaise est celle qu'avait adoptée
M. Brugsch pour ses Monuments, parce qu'elle comportait
une traduction des textes publiés. Il en est une troisième,
fort bonne et fort commode, à laquelle le même savant s'est
restreint dans ses deux volumes de Recueils; au lieu de tra-
ductions, il s'est contenté de courtes notices sur le sens
général des inscriptions. Mais même dans ces aperçus la
chance d'erreur est trop grande pour que la réputation de
l'égj ptologue ait la possibilité d'y beaucoup gagner.
Si vous entrez dans cette voie, votre gloire d'explorateur
sans rival ne fera que s'accroître, mais vous aurez acquis un
droit plus précieux encore, un droit que je serai heureux,
alors, de revendiquer pour vous, s'il venait à vous être dis-
puté, le droit d'inscrire votre nom à côté de celui des bien-
faiteurs de la science, à laquelle, l'un et l'autre, nous nous
sommes voués avec une égale ardeur.
Chalon-sar-Saône^ le 28 février 1865.
M, de Bougé répondit à ce qui le concernait dans cette bro-
chure, par une lettre qu'il adressa à la Revue archéologique \ et
de laquelle /extrais les passages suivants :
Au moment où je termine cette lettre, je reçois deux envois bien
différents, et qui m'obligent à vous écrire encore quelques mots.
Le premier est une lettre de M. Mariette, annonçant, comme tou-
jours, quelque nouvelle découverte. Je me borne à transcrire le
passage suivant, qui peut se passer de tout commentaire : a Je suis
» arrivé hier de la IIaute-Égypte,où je viens de passer deux mois.
» La moitié de ce temps a été employée aux travaux de Dendérah.
)) J'y ai trouvé des souterrains, dont je vais publier les textes, et
)) qui méritent toute notre attention. Dendérah n'a pas été élevé à
1 . Extrait de la Reçue archéologique, 2* série, 1865, t. I, p. 347-349.
— G. M.
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 393
» roccasion de la naissance de Césarion. Fondé par Chéops, ce
» temple fut embelli par Apapus, qui y fit déposer un certain nombre
» d'écrits sur peau d'animal. La XII® dynastie y travailla à son
» tour. Toutmès III le restaura. Ramsès III y ajouta quelques
)) parties. Enfin, sous Ptolémée Néos Dionysos, il fut trouvé en si
)) mauvais état, qu'on dut le refaire à neuf. Quant aux souterrains,
» on devait y introduire des statues d'or, de bronze et de bois, dont
» je possède la nomenclature; après quoi, ils étaient fermés pour
» l'éternité. J'oubliais de vous dire que, dans deux de ces souter-
» rains, j*ai recueilli les restes de momies de vaches. »
On voit par quelle persévérance, dans ses infatigables re-
cherches, M. Mariette répond aux plaintes des impatients, et com-
bien le succès continue à justifier sa marche. Mon confrère
m'annonce, dans la même lettre, que le vice-roi a levé les obstacles
qui s'opposaient à la publication des monuments, entreprise par
les ordres de son prédécesseur. C'est encore là une nouvelle heu-
reuse pour tout le monde, et principalement pour le savant direc-
teur des fouilles.
Cette nouvelle est également la meilleure réponse qu'il puisse
faire à une brochure intitulée Revue rétrospective à propos de la
publication de la liste royale d'Abydos, par M. Chabas. Ce savant
parait n*avoir lu que la malencontreuse note insérée au Moniteur
du 25 janvier, au sujet de cette publication.
Si la rectification que j'ai fait insérer dans ce même journal
quelques jours plus tard ne lui avait pas échappé, il se* serait
épargné deux pages de conjectures erronées et de déclamations au
moins inutiles \ Je n'ai point assisté aune découverte faite long-
temps après mon départ. « Ce qu'il faut louer, dit M. Chabas, c'est
Tordonnance générale des fouilles. » C'est précisément ce que j'ai
fait, et il était de mon devoir de rendre ce témoignage, puisque
j'avais assisté à leur début. Le droit se discute, la délicatesse se
sent ; on ne réclame qu'au nom d'un droit. Le droit de M. Ma-
riette, c'était de voir constater que la fouille qui avait produit cet
admirable document avait été dirigée par lui. Quant à la délicatesse,
chacun en est juge à sa manière; j'ai cru, en ce qui me concerne,
1 . Voir la brochure citée ci-dessus, p. 13-14 [p. 373-374 du présent
volume].
394 REVUE RÉTROSPECTIVE
qu elle m'obligeait à ne point publier avant M. Mariette, ni la table
de Sakkarah, ni l'inscription de Tan 400 du roi Nubti, quand je
savais que mon savant ami rédigeait des mémoires sur le même
sujet. Il parait que cette réserve a semblé profondément ridicule à
un de mes auditeurs, venu de Londres, et dont M, Chabas cite
complaisamment le compte rendu. Il me permettra néanmoins de
ne changer, sur ce point, ni de conduite, ni de manière de voir.
Il n y a aucun profit pour la science, à descendre sur le terrain
des personnalités ; il m est impossible cependant de ne pas trans-
crire le passage suivant, pour donner une idée des suppositions
étranges que contient cette brochure : « Peut-être, cependant, le
» savant académicien n'a-t-il été autorisé à copier que pour son
» usage particulier, et sous la condition de ne pas mettre dans la
» confidence ses confrères en ég>'ptologie. Nous remarquons, en
» effet, qu*il se borne à annoncer un second rapport, sans hasarder
» la moindre promesse, quant à la divulgation des trésors qu'il a
)) recueillis. Cette riche collection ira peut-être s'enfouir, comme
» tant d'autres, dans d'avares portefeuilles. »
Pour mes confrères de l'Académie, et pour les hommes studieux
qui suivent assidûment les leçons du Collège de France, et qui ne
reculent pas devant le travail ardu qu'elles leur imposent, citer ces
paroles, c'est en faire justice. Mais il faut que la réponse soit connue
partout oît l'insinuation pourrait pénétrer. A peine arrivé d'Egypte
et dans un moment où ma santé altérée par les fatigues eût exigé
le repos, j'ai néanmoins repris mon cours, parce qu*on m'a té
moigné le désir de connaître le premier fruit de nos recherches.
Mes « portefeuilles avares » étaient tellement empressés à se vider,
que je n'ai pas même pris le temps nécessaire pour coordonner mes
matériaux, pensant que la richesse et la nouveauté des faits suf-
firaient pour rendre les leçons utiles. Les chaleureux remercie-
ments que j'ai reçus m'ont prouvé que mon empressement était
apprécié.
J'ai rédigé, aussi rapidement que mes forces mel'ont permis, un
long mémoire ou toutes mes notes sur les six premières dynasties
ont été employées : quoique retardé par la maladie et par des
malheurs de famille, ce travail a néanmoins subi aujourd'hui la
formalité de la double lecture académique, et va être livré à l'im-
pression. Il n'y a pas un an que ma mission est terminée, et je
A PROPOS DE LA PUBLICATION DE LA LISTE ROYALE 395
crois avoir fait tout ce que permettaient les forces d*un homme
pour hâter la publication de cette première partie.
Quant à la publication des planches^ c'était une question beau-
coup plus difficile à résoudre. Le Ministère de Tlnstruction pu-
blique a peu de ressources ; elles sont d'ailleurs engagées, comme
chacun sait» pour d'autres publications. Fallait-il donc subir des
lenteurs, inévitables quand il s'agit de demander une subvention
spéciale, comme on Ta fait pour M. Place? Je ne l'ai pas cru, et
la générosité du photographe habile qui m'avait accompagné,
ainsi que le courage d'un savant professeur, M. Samson, ont
résolu le problème. L*album de la mission est en pleine exécution
et paraîtra tout entier avant deux mois. Il sera composé de cent
cinquante-cinq photographies, précédées d'une notice sommaire,
indiquant le sujet de chaque planche. Toutes les personnes qui
ont vu les photographies de M. de Banville savent quels admi-
rables résultats il a obtenus à force de patience et d'adresse. Vues
des temples, statues et autres objets d'art, bas-reliefs et inscriptions,
tout est également réussi. Les épreuves photographiques ont l'in-
convénient d'un tirage assez dispendieux ; mais quel est le crayon
ou le burin qui pourrait les égaler, quant à la fidélité dans le style
des figures, et à l'exactitude absolue des hiéroglyphes? C'est véri-
tablement sur la muraille elle-même qu'on travaille, quand on
étudie ces belles reproductions.
J'adresse ces détails aux nombreux amis de la science, qui ont
été confidents de toutes mes tentatives, et qui connaissent les dif-
ficultés qu'éprouvent en France de pareilles publications ; je suis
heureux de leur annoncer le succès de mes efforts, tout en rendant
public le témoignage de mes remerciements, pour les habiles
artistes qui veulent bien me seconder dans cette publication.
Vicomte Emm. de Rouoâ.
C'est à cette lettre que Chabas répondit dans le mémoire im-
primé ci-dessous, à partir de la page 397.
REVUE RÉTROSPECTIVE
A PROPOS DE LA
DECOUVKRTK DE LA TABLE ROYALE D'ABYDOS
(deuxième article)
I
En publiant ma Revue rétrospective, sur la fin de février
dernier, j'ai obéi au sentiment de l'indignation que m'a
aiusée la lecture de l'article inséré au Moniteur du 25 jan-
vier. Mon but n'était pas uniquement de défendre deux
savants étrangers contre d'injustes accusations, je voulais
aussi protester au nom de la science française, dont l'auteur
de récrit calomnieux se disait Torg-ane; enfin, et c'est là,
au regard des intérêts de la science, le point le plus essen-
tiel, j ai tenu à m'élever contre le système de séquestration
des textes égyptiens, mis depuis longtemps en pratique,
système que la publication de M. Dùmichen est venue dé-
concerter dans l'une de ses chères espérances.
Mais alors les faits n'étaient connus que par la note du
Moniteur, où sont affirmés les points suivants :
1*" Que M. Mariette avait découvert la liste royale;
2® Qu'une copie de cette liste lui avait été dérobée par
M. Dûmichen;
3<* Que M. de Rougé avait été témoin delà découverte de
M. Mariette, et se trouvait présent à la séance de l'Institut
398 REVUE RÉTROSPECTIVE
du vendredi 20 janvier, dans laquelle la nouvelle de Tacte
coupable a été communiquée à l'Académie.
L'accusation était formelle, précise; placée sous la ga-
rantie d'une communication faite à l'Institut de France, elle
semblait commander la confiance, au moins pour les actes
attribués à des membres de l'Institut. Je me suis donc, en
toute assurance, établi sur le terrain des faits ainsi affirmés,
et, si j'ai démenti le vol de copie attribué à M. Dumichen,
ce n'est pas que j'eusse le moindre renseignement personnel,
mais tout simplement parce qu'à mes yeux cette accusation
tombait d'elle-même sous le poids de son absurdité.
Depuis lors, la lumière s'est faite. Sans que j'en fusse in-
formé, le Moniteur du 9 février avait inséré une lettre dans
laquelle M. de Rougé déclare qu'il n'a pas été témoin de la
découverte. Le savant égyptologue, dans l'article qu'il m'a
consacré {Revue archéologique , avril 1865, p. 347 à 349),
prétend que la lecture de cette lettre m'aurait- « épargné
» deux pages de conjectures erronées et de déclamations au
» moins inutiles ' ». C'est le neuvième paragraphe de ma bro-
chure qui se trouve ainsi richement qualifié. J'ai moins de
chance que les honteuses inventions de la note du Moniteur^
pour laquelle M. de Rougé a trouvé l'épithète de « malen-
contreuse » suffisamment sévère. Le public appréciera ; mais,
pour que les opinions ne s'égarent pas, pour que ce regret-
table conflit porte des enseignements utiles, il faut aujour-
d'hui faire connaître tous les documents de l'affaire.
II
Répétons d'abord l'article du Moniteur dans ses mentions
essentielles :
« Nous extrayons d'une lettre d'Auguste Mariette-Bey à
1. Voir plus haut, p. 393 du présent volume. — G. M.
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 399
» notre collaborateur, M. Ernest Desjardins, le passage sui-
» vant: « Jai découvert à Abydos un magnifique pendant
» de la table de Saqqarah. Séti P', accompagné de son fils,
» qui sera plus tard Ramsès II (Sésostris), fait une offrande
» à soixante-seize rois rangés devant lui
» Notre étonnoment a été grand d'apprendre, en. rece-
» vant communication de cette découverte, une des plus
» belles que Tillustre archéologue français ait faites en
» Kgypte, que cette liste de rois venait d'être publiée à
» Berlin, sans môme que le nom de notre compatriote fût
» mentionné. Il nous apprend qu'une copie de cette liste
)) royale lui a, en cfTct, été dérobée. Pour que la bonne foi
)) publique ne soit pas trompée à l'avenir, et pour qu'un
)) acte aussi déloyal ne rapporte aux spoliateurs et à leurs
j) complices que la honte qui leur est due, il suffit de rap-
» peler que personne en Egypte ne peut fouiller le sol sans un
» firman, et que Mariette-Bey est seul possesseur de ce fir-
» man ; or, il n'est pas probable que des monuments comme
» la table royale et géographique d' Abydos soient sortis
)i tout seuls de terre.
» M. de Rougé, témoin de la découverte de Mariette, a
» été le premier à protester énergiquement, au nom de la
» science française, dans le sein de l'Institut, contre de pareils
» procédés. L'indignation a été générale à la séance de ven-
» dredi dernier, 20 janvier, lorsque la lettre qu'on vient de
» lire a été communiquée à l'Académie, en même temps que
» la nouvelle de l'acte coupable qu'elle signale à la cons-
» cience publique de tous les pays. Ce n'est pas à Auguste
» Mariette seulement qu'on fait tort; mais c'est aussi au
» vice-roi, dont l'inépuisable munificence donne si large-
» ment à notre compatriote les moyens de prendre posses-
» sion, en son nom, de l'histoire pharaonique qui se dresse à
)) sa voix dans toute la vallée du Nil, et vient se ranger à sa
400 REVUE RÉTROSPECTIVE
» place dans le Musée de Boulaq, lequel compte aujour-
» d'hui 27,000 monuments trouvés et classés par Auguste
» Mariette seul. »
III
Voici maintenant les explications échangées, à ce propos,
entre M. Dùmichen et M. Mariette. Elles ont été insérées
dans le journal L Egypte du 9 mars dernier. Ce numéro de
l'organe officiel du gouvernement égyptien, qui se publie au
Caire, m'est arrivé par le dernier courrier d'Alexandrie.
DÉFENSE
Contre V accusation faite par M. Mariette- Bey , concernant
le prétendu vol de la liste d'Abydos
« D après le Moniteur, M. Auguste Mariette commu-
» nique, par une lettre adressée à M. Ernest Desjardins, la
» découverte d'une liste complète de soixante-seize Pha-
» raons, etc., etc., faite par lui à Abydos, dans une petite
» salle du grand temple. Il prétend, selon l'article du 3/o-
» niteur, qu'une copie de cette liste précieuse lui a été
» DÉROBÉE par moi, car c'est moi cjui l'ai envoyée à un
» membre de l'Académie de Berlin, lequel la publiée dans
» le journal allemand Zeitschrift fur ^gyptische Sprache
» und Alterthumskunde ,
» A cette occasion, le Moniteur dépeint Vindignation
» générale des membres de l'Académie française, dans la
» séance du 20 janvier, et proteste, au nom de la science
» française, contre de pareils procédés et contre les spolia-
» TEURS ET LEURS COMPLICES.
» Avant de se prononcer publiquement d'une manière
» aussi blessante contre les égyptologues allemands, l'Aca-
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 401
» demie française aurait agi plus loyalement si elle s'était
» mieux informée avant de prononcer son jugement. Les
» personnes signalées en de tels termes offensants par TAca-
» demie française, dans un accès d'indignation tout à fait
)) mal fondé, sont des confrères, sont des membres de l'Aca-
» demie de Berlin qui, comme moi, sauront à leur tour
» répondre à de pareilles politesses. Pour commencer, à mon
» tour, je proteste hautement contre l'accusation contenue
» dans l'article cité du Moniteur.
» Voici lofait dans tonte sa vérité, pour lequel je suis à
» même de citer des témoins compétents, comme M. There-
» min, consul général de S. M. le roi de Prusse en P^ypte,
» et mon célèbre compatriote, M. Brugsch.
» Entraîné par le zèle pour la science ix laquelle je me
» suis voué, accompagné seulement de mes deux serviteurs,
» simples Arabes, j'ai parcouru, pendant la durée de deux
» années, — de 1862 à 1864, — la vallée du Nil et les dé-
» serts de la Nubie, pour y étudier et copier les monu-
» ments importants, chose jus(|u'â présent permise par les
» augustes princes de TMgypte à tous les voyageurs français
» et non français.
» L'article du Moniteur nous apprend que personne en
» K-gypte ne peut fouiller le sol qui contient les monuments
» intéressants de lantiquité sans xxnfirman, et que M. Ma-
» nette est le seul possesseur d'un tel firman. Certiiinement,
» personne ne pourra douter que le privilège que donne le
» firman ne touche que le côté matériel des explorations;
» le côté intellectuel n'est pas à prohiber. Ce n'est vraiment
» pas pour enrichir la science française^ comme larticle
» du Moniteur dit si naïvement, que S. A. le vice-roi,
» dont l'esprit cultivé est reconnu partout, avait l'inten-
» tion magnanime de faire révéler pour la science uni-
» verselle les monuments intéressants pour lesquels une
» grande partie des savants de toutes les nations civilisées
» font le pèlerinage à son vaste royaume. Moi-même, j'ai
BlBL. ÉGYPT., T. X. 26
402 REVUE RÉTROSPECTIVE
» fait un tel pèlerinage au risque de ma santé et de ma
» vie.
» Si M. Mariette, qui habite depuis si longtemps l'Egypte,
» qui doit si bien connaître les monuments, et à qui, comme
» nous l'apprend le Moniteur, la munificence de Son Al-
» tesse a fourni tous les moyens possibles de prendre pos-
» session en son nom de l'histoire pharaonique qui se dresse
» à sa voix dans toute la vallée du Nil; si M. Mariette est
» la seule personne qui possède un firman pour fouiller le
» sol, je lui souhaite tout le bonheur du monde pour rè-
» compense de ses fatigues désintéressées, et j'attends im-
» patiemment avec toute l'Europe savante l'apparition de
» son ouvPtige sur les fouilles. — On me reproche d'avoir
» fouillé sans posséder un firman; je rejette ce reproche.
» Je n'ai pas fouillé ! Je n'ai jamais fouillé le sol pour en
» tirer ses trésors cachés; j'ai agi honnêtement, suivant
» l'exemple de tous les savants, qui ont étudié, copié et
» publié les textes monumentaux dans le seul et unique
» but de les mettre à la disposition de la science. Au lieu
» d'avoir commis un acte déloyal, je crois plutôt que tous
» les savants de tous les pays me sauront gré d'avoir tra-
» vaille pour la science, qui, selon moi, est libre et accessible
» à tous, et nullement le domaine exclusif d'une nation ou
» d'un homme quelconque.
» Sans fouiller^ sans dérober, j'ai trouvé des richesses
» scientifiques jusqu'alors inconnues, j'ai fait une récolte
» considérable que je ne tarderai pas de mettre sous les
» yeux des gens de lettres. Parmi ces richesses, visibles pour
I) des yeux initiés, se trouvait la liste royale en question.
» Le mérite incontestable de M. Mariette est d'avoir fait
» mettre au jour la salle du grand temple d'Abydos, qui
» contient la liste précieuse ; mais, comme la direction de ces
» travaux fait partie des fonctions du directeur du Musée
» à Boulaq, chose connue même à Berlin, on n'y a pas cru
» commettre un crime en passant sous silence ce fait mé-
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 403
» monible. Un trésor exhumé acquiert incontestablement
» son importance par celui qui sait l'apprécier et faire con-
» naître sa valeur, et si M. Mariette en a fait mystère vis-
» à-vis de la science française, il n*a |>as le droit de calom-
» nier et de blâmer celui qui, par la révélation empressée
» de son contenu précieux, a voulu enrichir non seulement
» la science allemande, mais universelle. Le fait est que
» M. Mariette ne doit uniquement la première connaissance
» de la liste en (luestion qu'à ma publication, faite par les
» soins du plus célèbre savant sur ce champ d'histoire,
» M. Lepsius. C*est M. liruf/sch qui Va remise à M. Ma-
» riette; f en appelle à son tcnwignaye! Ce n'est (ju après
» lavoir vue dans le journal allemand que M. Mariette
» s'est rendu à Abydos pour y copier hi liste des Pharaons,
» de son côté. Si le Moniteur die M. le vicomte de Rougé
» comme témoin de la découverte de M. Mariette, l'ana-
» chronisme est d'autant plus frappant que la liste des
» rois n'a vu le jour qu'après le départ de M. de Rougé.
» Outre les preuves chronologiques, je ne crains nulle-
» ment d'en appeler au témoignage de M. de Rougé lui-
» même, qui, en homme d'honneur, n'hésitera pas à se
» prononcer en ma faveur après avoir pris connaissance
» des faits.
» Heureusement M. Mariette n'est pas le maître en
» h'^ypte, et tant que S. A. le vice-roi ne défend pas d'étu-
» dier les inscriptions hiéroglyphiques; tant que des affi-
» ches et des fjardiens n'empêchent pas l'approche des
» monuments, tout le monde est libre d'en tirer profit pour
» ses études. A présent je demande où est le voleur, où
» sont les spoliateurs et leurs complices, où est Vacle cou-
» pable et déloyal qui mérite l'indignation générale d'une
» assemblée comme l'Académie française.
» Pour en finir, je déclare que l'article caustique du
» Moniteur, l>asé sur des données calomnieuses de M. Ma-
404 REVUE HÉTROSPECTIVE
» riette, est un acte déloyal de la part de ce dernier, pour
» lequel je lui demande une satisfaction éclatante.
» Au Caire, 19 février 1865.
» JOHANNES DÛMICHEN. »
a Boulaq, 2 marn 18(>5.
» Mon cher Monsieur Dûmichen,
» A mon retour de la Haute-Egypte, je trouve dans les
» journaux l'extrait du Moniteur qui concerne la publica-
» tion faite à Berlin de la nouvelle table d'Abvdos.
» Mes principes d'urbanité et de bonne confraternité
» m'obligent à vous écrire spontanément pour vous déclarer
» que, loin d approuver le langage du journal français, je
» proteste, au contraire, contre tout ce qui peut s'y trouver
» d'olïensant pour M. Lepsius et pour vous. Quels que
» soient vos torts ou quels que soient les miens (ce que je
» n'examine pas en ce moment), il n'était pas nécessaire de
» faire de si grandes phrases et de présenter la question au
» lecteur avec tant d'acrimonie; il n'était pas surtout néces-
» saire de dénaturer les faits pour en faire sortir une accu-
» sation dont je conçois que vous puissiez être ému.
» Il est, en effet, un mot que, pour votre véracité com-
» mune, je tiens autant que vous à relever : c'est celui où
» on laisserait croire que la table d'Abydos m'a été dérobée.
» Le mot est des plus vifs; mais je me hâte d'ajouter que ce
» n'est point moi qui l'ai écrit. — J'ai pu me plaindre, avec
» certain droit, de la publication d'un monument que j'ai
» découvert, publiaition où mon nom n'est même pas men-
» tionné; mais jamais, ni dans mes paroles, ni dans ma
» correspondance, il ne m'est venu à l'idée de formuler
» contre vous un aussi abominable grief. La vérité est que la
» table d'Abydos a été légitimement copiée par cous, en
» vertu d'un droit que donne à tout le monde le gouverne-
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 403
» ment égyptien (V étudier les monuments qui, par ses soins,
» sont rendus au Jour.
» Quant uu fond de lu question, je vous en dirai mon
» avis.
» Le gouvernement égyptien entretient, avec des frais
» relativement considérables, un service de fouilles, non pas
» à son profit, mais au profit de la science. Par conséquent,
» à raisonner logiquement, vous étiez autant dans votre droit
» en copiant la table d'Abydos qu'à la rigueur M. Lepsius
» était dans le sien en publiant le premier cet important
» document. Mais, à côté de cette ({uestion de droit strict
» sur laquelle je ne diffère d'opinion avec personne, il y
» avait la question de délicatesse et de convenance (|ue je
» n'envisage pas de la même façon que M. Lepsius. Ici le
» Moniteurs raison. M. Lepsius, qui connaît à fond Tanti-
» quité égyptienne, sîiit aussi bien que personne que la
» table d'Abydos n etiiit pas connue il y a un an, et que, si
» depuis cette époque elle a vu le jour, ce n'est pas d'elle-
» même qu'elle est sortie du fond des montagnes de décom-
» bres (jui rendaient inaccessible le temple d'Abydos. Je
» n'hésite donc pas à dire qu'en publiant le premier un
» monument inédit sîins même nommer celui à qui la dé-
» couverte en est due, M. Lepsius a mal agi envers moi.
» Depuis de longues années, je siicrifie mon temps, mes
» soins, mes fatigues, je dirai même ma siinté, à une œuvre
» plus ingrate et plus difficile qu'on ne pense. A ce point
» de vue, je méritais de la part de M. Lepsius plus d'égards,
» et si M. Lepsius avait tenu absolument à passer par-
» dessus les convenances en ne me laissant pas cueillir le
» premier fruit d'un arbre que j'ai planté, il eût dû tout au
» moins prononcer mon nom.
» Tel est, exempt de toute passion et de tout entraîne-
» ment, mon avis sur la question. En vous le donnant, ne
» croyez pas qu'il en coûte quoi que ce soit à ma dignité.
» S'il était vrai que l'article du Moniteur ait été écrit sous
406 REVUE RÉTROSPECTIVE
» mon inspiration, s'il était vrai qu'un seul jour j'aie pu
» croire qu'effectivement vous m'avez dérobé quelque chose,
» je mettrais à défendre le Moniteur la même franchise et
» le même empressement spontané que je mets en ce mo-
)) ment à le désavouer. Pour ma propre considération, ne
» m'attribuez donc pas un langage qui n'est pas dans mes
» habitudes. Comme vous, je fais métier d'égyptologie, et
» tous deux nous suivons la même voie. Cultivons en paix
» notre chère science : les satisfactions que donne 1 étude
» sont de celles qui font oublier les misères de cette
» pauvre vie.
» Agréez, mon cher Monsieur Dûmichen, mes salutations
» empressées.
» Signé: AuG. Mariette. »
« P.-S. — Cette lettre était écrite et prête à vous être
» envoyée quand un autre égyptologue, en ce moment au
» Caire, M. Devéria, m'a remis le numéro du journal Le
» Commerce, qui contient votre article que jusqu'ici je ne
» connaissais pas. — Il me serait facile de déchirer cette
» lettre et d'en rédiger une autre dans le ton même que
» vous avez adopté. Je ne le ferai pas. Permettez-moi seu-
» lement une observation. Votre colère est juste. Mais elle
» tombe à tort sur moi. — C'est au Moniteur qu'il faut vous
» adresser. Le Moniteur a entassé erreur sur erreur; à mon
» insu, sans m'en prévenir, sans que je l'en aie chargé, ni
» directement, ni indirectement, sans même que j'aie pro-
» nonce ou écrit un seul mot qui tende à le pousser dans
» cette voie, il a légèrement formulé une accusation indigne
» de son habituelle gravité. Moi, je n'en suis pas respon-
» sable. La querelle vient de lui, et je ne l'épouse pas. Bien
» plus, j'ai écrit hier même à M. de Rougé pour me plaindre
» de l'étrange abus qu'on a fait de mon nom. La logique, le
» bon sens, aussi bien que l'amour de la vérité, me poussent
» donc à ne pas vous suivre sur le terrain où vous vous êtes
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 407
» engagé, et, en vous envoyant ma lettre telle que je l'ai
» rédigée sous ma première impression, je veux vous faire
» voir que je me donne contre vous tout au moins le mérite
» de la modération.
» Pour copie conforme à l'original :
» Le C&ire, le 6 mars 1865.
» Le vice-consul de Prusse,
p. a.
» Frinstraler. »
« En publiant la lettre ci-dessus, que M. Mariette a bien
» voulu m'adresser quelques jours après son arrivée de la
» Haute-Egypte au Caire, je ne peux me dispenser d'y
» ajouter une remarque, relative à la prétendue découverte
» de la table d'Abydos par M. Mariette-Bey.
» M. Mariette commence sa lettre, adressée à M. Desjar-
» dins, par les mots surprenants : « J'ai découvert » ; éga-
» lement, comme dans cette lettre rendue ci-dessus, on
» lit : « J'ai pu me plaindre avec certain droit de la publi-
» cation d'un monument que f ai découvert, publication où
» mon nom n'est pas mentionné. »
)) C'est une illusion. On fait une découverte en remar-
» quant le premier une chose et en faisant valoir son im
» portancc. Les paysans de la Haute-Egypte ayant nettoyé,
» aux frais de S. A. le vice-roi, non pas à son profit, mais
» au profit de la science, le temple d'Abydos, M. Mariette
» n a rien su de la présence de la table royale en question,
» et ce n'est qu'après en avoir vu ma publication dans un
» journal scientiticiue de Berlin qu'il est allé à Abydos pour
» s'assurer du fait au lieu même, et puis le communiquer
» dans une lettre à M. Desjardins. J'ai cité dans ma défense,
» outre les preuves les plus évidentes, des témoins les plus
» hononibles. C'est moi qui ai vu, copié et publié le pre-
» inier la table d'Abydos. La découverte, par conséquent, —
408 REVUE RÉTROSPECTIVE
» si Ton veut en parler, — appartient à moi et nullement a
» M. Mariette. Du reste, il est de nulle importance si c'est
» à M. Mariette-Bey ou à moi que revient le mérite d'avoir
» reconnu le premier la valeur de ladite table ; la science
» devra à jamais et uniquement à la munificence de Son
» Altesse le vice-roi un des plus importants documents de
» rhistoire d'Egypte.
» Au Caire, le 5 mars 1865.
» JOHANNES DOMICHEN. »
IV
Ainsi donc, M. Domichen, usant d'un droit qui appartient
à tous, a vu et copié le premier à Abydos, dans la Haute-
Egypte, une nouvelle et très importante liste royale; il la
adressée à Berlin, pour être insérée dans le journal égypto-
logique que dirige M. le docteur Lepsius, et cette insertion
a eu lieu en vertu d'un droit que M. Mariette veut bien ne
pas contester.
Voilà les faits dans toute leur simplicité.
M. de Rougé et M. Mariette invoquent les convenances
et la délicatesse. Sur ce chapitre, quelques réflexions se pré-
sentent d'elles-mêmes à l'esprit. Si nous avions affaire à un
explorateur travaillant à ses frais, pour son propre compte,
la délicatesse exigerait qu'aucune publication ne fût faite
sans son consentement. Mais les choses sont fort différentes
lorsqu'il s'agit d'un service public de fouilles, payé par un
gouvernement qui a entrepris ce service, non pas en vue des
intérêts particuliers du savant qui les dirige, mais au profit
de la science; elles sont encore fort différentes si l'on con-
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 409
sidère que, dans le cas particulier, la publication porte sur
un document dont le directeur des fouilles n'a connu l'exis-
tence que longtemps après sa découverte par les fellahs em-
ployés au déblaiement du temple d'Abydos. La direction
des fouilles n'est pas uniquement un travail de dévouement,
d'abnégation et de sacrifices : c'est aussi une fonction fort
enviable, à laquelle sont attachés, à très juste titre du reste,
honneurs, autorité, émoluments; l'œuvre peut être difficile,
mais à coup sûr elle n'est pas ingrate; le vice-roi n'est
point exposé au danger de la voir abandonner, faute de
titulaires.
VI
Il est donc bien vrai de dire que, dès l'instant que S. A. le
vice-roi d'Egypte, seul maître des fouilles et des monu-
ments qu'elles produisent, n'interdit h personne le droit
d'étudier ces monuments, de les copier et de les faire servir
au but général des fouilles, c'est-à-dire au progrès de la
science, il n'existe aucune considération qui doive détourner
un explorateur de profiter de cette faculté, ni l'empêcher
d'en faire au plus tôt profiter tous les égyptologues, alors
surtout qu'en agissant de la sorte il se trouve qu'on ne pré-
judicie à aucune publication entreprise, soit par le gou-
vernement égyptien, soit par le directeur des fouilles, et
qu'au contraire on ne fait qu'arracher des monuments essen-
tiels à l'étude, à une séquestration que le passé nous auto-
rise k redouter.
VII
Mais, après tout, avons-nous bien entendu le langage
digne et calme de l'homme qui réclame contre un simple
oubli des convenances? Ce vol de M. Dûmichen, cette com-
410 REVUE RÉTROSPECTIVE
plîcité de M. Lcpsius, cette indignation de Tlnstitut, quelles
passions les ont improvisés dans les colonnes du Journal
officiel^ Qui les a répétés dans le journal La Presse^ Et,
bien que la vérité soit connue depuis longtemps, qui donc a
élevé la voix en France pour les démentir ou même pour
en atténuer la portée? Qui donc a averti le public trompe
que « le Moniteur a entassé erreur sur erreur; qu'à Tinsu
» de M. Mariette et sans Ten prévenir, sans en avoir été
» chargé, ni directement, ni indirectement, sans même que
» M. Mariette ait prononcé ou écrit un seul mot pour le
» pousser dans cette voie, le Journal officiel a formulé une
» accusation indigne de sa gravité habituelle? » A-t-on su
que 0 M. Mariette avait écrit à M. de Rougé pour se plaindre
» de l'étrange abus qu'on a fait de son nom »? Toutes les
rectifications se sont bornées à la déclaration que « la note
» du Moniteur était malencontreuse ! » Il faudrait étendre
considérablement la signification de cette expression pour
en faire découler un témoignage contre la véracité de l'ar-
ticle calomnieux du Journal officiel.
Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul article qu'ait inspiré le dé-
sappointement. On vient de m'en signaler un autre qui
montn* toute la fécondité de l'esprit des mécontents. Il
mérite d'être reproduit en entier dans un travail destiné,
comme celui-ci, à faire connaître l'affaire sous toutes ses
faces; je l'emprunte à la chronique du Monde illustré du
25 février 1865 :
« Depuis peu, on ne cesse de crier au vol! dans le monde
» intellectuel. Romanciers, auteurs dramatiques, chanson-
» niers se dénoncent des plagiats quotidiens. Les antiquaires
)) eux-mêmes se mettent de la partie. Tout récemment, un
» égyptologue français s'est vu traîtreusement enlever par
» un Prussien Thonneur d'une grande découverte. Il s'agis-
» sait d'une suite importante d'inscriptions permettant d'éta-
» blir un ordre nouveau dans la suite interminable des
» dynasties égyptiennes. M. Mariette avait fait déblayer
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 411
» ces inscriptions dans le temple d'Abydos, et il préparait un
» mémoire explicatif, lorscju'il se voit devancé dans un
» recueil prussien. Grande fut sa stupéfaction, car per-
)) sonne, // en était sûr, n avait pu marcher ainsi sur ses
» brisées. En allant aux renseignements, on a fini par recon-
» naître l'auteur du méfait en un Jeune Ber^linois, qui,
» après s'être insinué dans les bonnes grâces de M. Ma-
» riette, avait, par une belle nuit, avec Vassistance d'un
» gardien corrompu, fait des estampages qui lui avaient
» permis plus tard de tromper son hôte.
» Pour être bien appréciée, cette indélicatesse comporte
» quelques renseignements sur le personnage (jui en a été
» victime.
» Bien que docteur en droit, bien qu'ami de Daunou, le
» père de M. Mariette resta secrétaire de la mairie de Bou-
» logne-sur-Mer. Son fils se contentait du titre plus mo-
» deste encore de maître d'études et de professeur de dessin
» au collège de la ville, lorsque la vue d'un sarcophage
» égyptien, conservé dans le musée local, décida sa vraie
» vocation. Les hiéroglyphes irritèrent sa curiosité, et,
» sans autre aide qu'un Champollion, il vint à bout de la
» satisfaire. Son interprétation fut transmise à Paris; elle
» trahissait des dispositions telles qu'elle intéressa Lenor-
» mant. Le crédit de cet académicien fit entrer M. Mariette
» comme employé au Musée du Louvre. En 1850, on l'en-
» voie pour la première fois en Egypte, pour acheter des
» manuscrits syriaques que nous enlève un agent du Bri-
» tish Muséum, toujours en lice avec nous dès qu'il s'agit
» d'acquisitions de ce genre.
» Notre hiéroglyphiste s'en console noblement par sa
» grande découverte du Sérapéum de Memphis, qui lui vaut
» au retour la croix et le grade de sous-conservateur du
» Musée des Antiques. Mais, toujours infatigable, il repart.
» Son énergie et sa sagacité captivent le vice-roi ; malgré
» une tendresse médiocre pour l'archéologie, celui-ci le fait
412 REVUE RÉTROSPECTIVE
» directeur général de ses musées, aux appointements de
» vingt-cinq mille francs.
» Il y avait tout à créer dans un pays pauvre en res-
» sources, M. Mariette sut faire honneur à sa tâche. Grâce
» à lui, l'Egypte respecte et fait respecter les ruines gran-
» dioses qui la rendent célèbre.
» Entouré d'une palissade, surveillé par un gardien,
» chaque monument n'en est pas moins accessible aux tou-
» ristes. Le nouveau directeur les protège et les accom-
» pagne, selon le cas, dans des trajets que facilite encore
» un bateau à vapeur mis à sa disposition spéciale.
» Par le seul fait de leur classement, tous les débris de
» cette civilisation primitive ne sont plus aussi accessibles
» aux convoitises européennes. Il faut que le vice-roi veuille
» faire réellement acte de galanterie vis-à-vis d'un illustre
» touriste pour lui permettre d'emporter des trophées de ce
» genre. Aussi dit-on que plus d'un fouilleur avide n'a trouvé
» que ce qu'on avait bien voulu lui laisser trouver. L'his-
» toire classique et tout égyptienne du poisson sec attaché
» au bout d'une ligne a, plus souvent qu'on ne le croirait,
» son pendant en archéologie.
» Que d'anecdotes piquantes s'offriraient à notre plume
» si on ne courait pas le risque de froisser de terribles
» amours-propres ! — Les souverains ne sont pas â l'abri de
» ces déconvenues. Nous connaissons un roi, aujourd'hui
» sans couronne, qui récompensa d'une façon éclatante son
» cruel mystificateur. Celui-ci n'avait pas, il faut le dire à
» sa décharge, prémédité le coup. Il fouillait au contraire,
» il faisait piocher avec ardeur un sol ingrat, lorsque la
» visite du souverain lui fut annoncée.
» Vite on court aux marchands de bric-à-brac de la ville
» voisine, on achète quelques vases plus ou moins intacts,
» une tête de marbre et une douzaine de médailles; onpro-
» cède à leur enfouissement nocturne avec le plus d'habileté
A PKOPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 413
» possible, et le lendemain voit une exhumation dont s'émer-
» veille l'Europe savante.
» Le mystificateur était au pinacle, et tout aurait con-
» tinué à marcher pour le mieux s'il eût été diplomate
» jusqu'au bout; mais il parla, mais il rit même un peu
» trop haut de ses succès, et il se vit invité à les conter
» plus loin. . . En fait de médailles, il avait vu bien d'autres
» revers; son heureuse philosophie n'a pas tardé à le con-
» soler de ceux-là. »
VIII
Je serais bien aise de siivoir ce que va penser S. A. le
vice-roi d Egypte des burlescjnes déconvenues et du poisson
sec préparés aux explorateurs scientifi(iues de ses domaines,
lorsqu'ils ne sont pas couverts par une protection que les
têtes couronnées n'obtiennent pas toujours. Pour ma part,
je rirais peut-être de ces grossières farces, si elles étaient
rapportées dans les curieux récits du capitaine Speke; mais
lorsqu'au lieu des principicules de l'Afrique centrale, il
s'agit du souverain éclairé (jui régénère l'Egypte, ces anec-
dotes piquantes me paraissent toute autre chose que gaies.
Liiissons toutefois ce détail ; Ciir, nous rappelant les circons-
tances de la découverte de la table royale, nous pourrons
rire tout à notre aise de la nouvelle version qu'a prise sous
sa responsabilité le spirituel chroniqueur caché sous le
pseudonyme d' Al ter. Ce mémoire de M. Mariette sur un
monument dont il ignorait l'existence, cet insinuant Berli-
nois, cette belle nuit et ce gardien corrompu sont d'un fan-
tastique achevé,
Il est, d'ailleurs, bien évident que ces mensonges, qui l'em-
portent en ridicule sur ceux de l'article du Moniteur, sont
complètement étrangers à l'inspiration de M. Mariette. Et
l'on se tromperait grandement si l'on s'imaginait que les
thuriféraires compromettants qui semblent avoir pris sa
414 REVUE KÉTROSPECTIVE
C41USC en main pcrjas et nefas sont mus, dans cette violente
croisade, par les seuls intérêts du savant directeur des
fouilles de TEgypte. L'illustration de M. Mariette est fondée
sur des titres trop sérieux pour avoir quelque chose à craindre
de la divulgation des trésors scientifiques dont Texhumation
lui est due; tout au contraire, elle ne peut que s'accroître
notablement par les services que de semblables publications
rendent à la science; le système du monopole, auquel il a
eu le tort de faire quelques sacrifices, lui dira peut-être le
contraire et cherchera à l'entraîner à des mesures violentes.
Déjà il a été beaucoup trop fait dans ce sens; déjà une cer-
taine hésitation se manifeste parmi les égyptologues qui
ont conçu la pensée d'explorer à leur tour le pays de leurs
rêves. Que M. Mariette les rassure franchement, ouverte-
ment; qu'il n'oblige pas la science à faire une halte inutile.
IX
Je lis dans un article de M. Ch.-Km. Ruelle, destiné à an-
noncer le travail à M. de Rougé sur les six premières dynas-
ties égyptiennes, que la récente mise en lumière des tables
de Saqqarah et d'Abydos sera l'honneur de M. Aug. Ma-
riette et de la France. J ai le regret de ne pouvoir partager
cette illusion. Séquestrée et tenue cachée pendant plus de
quatre années, alors que l'ardente curiosité des égypto-
logues était irritée par des communications pleines de réti-
cences, la liste de Saqqarah n'a vu lo jour que pour se perdre
dans Timportance de celle d'Abydos; et, quant à cette der-
nière, je me demande quelle espèce d'honneur la France peut
retirer des circonstances qui en ont accompagné et suivi la
mise au jour. Heureusement la gloire de la France n'est
point solidaire des écarts de quelques savants déconcertés.
Mais, malgré les listes de Saqqarah et d'Abydos, il y a une
chose qui demeurera vraie, c'est que M. Mariette est déjà
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 415
et restera une des gloires de la France ; je n'ai jamais hésité
dans cette appréciation. La génération présente des égyp-
tologues. qui a vieilli dans l'attente des résultats des fouilles,
passera avant d'avoir pu en tirer parti ; mais les générations
qui nous suivront trouveront le monument tout édifié et
sauront honorer le nom du savant qui en a jeté les fonde-
ments.
Il ne faut cependant pas s'étonner que, parmi nos con-
temporains, il se rencontre dans l'école de Champollion
beaucoup d'impatients. Pour ce qui me concerne, je confesse
que je suis de ce nombre, et, de plus, que les nouvelles dé-
couvertes de M. Mariette, à Assouan et à Dendérah, loin
d'être une réponse à mes réclamations, ne font qu'accroître
considérablement mon impatience. J'ajouterai, sîins crainte
d'être démenti, (|u'il n'est pas un seul égyptologue qui ne
soit aussi impatient que moi. Je dois cependant faire une
exception à l'égard de M. le vicomte de Rougé, puisqu'il
trouve que M. Mariette a répondu à nos plaintes, sans avoir,
cependant, encore rien publié de nouveau. Le savant acadé-
micien « a cru que la délicatesse l'obligeait à ne point pu-
» blier, avant M. Mariette, ni la table de Saqqarah ni
» l'inscription de l'an 400 du roi Noubti, quand il savait
» que son savant ami rédigeait des mémoires sur le même
» sujet. Et il me demande de lui permettre de ne changer,
» sur ce point, ni de conduite, ni de manière de voir ».
Ceci n'est pas mal perfide, surtout pour quiconque n'ad-
met pas qu'en manière do délicatesse chacun en soit juge à
sa manière. Mais que M. de Rougé me permette, à son tour,
de lui demander où et quand je l'ai engagé à violer les droits
de M. Mariette. C'est de M. ^lariette qu'il tenait ses copies,
et M. Mariette ne les avait livrées que sous conditions. Si
je me plains que les monuments ne soient pas publiés, mes
reproches s'adressent à celui qui possède ou s'arroge le droit
d'empêcher cette publication, mais nullement à celui qui
respecte ou subit ce droit. M. de Rougé se trompe s'il croit
\
f
416 REVUE RÉTROSPECTIVE
être seul dans cette situation, qu'il faut déplorer sans s'en
faire un mérite.
X
Il parait que Tinterdit de M. Mariette portait seulement
sur les textes, mais non sur l'explication des monuments;
car M. de Rougé n'a pas senti sa délicatesse engagée lors-
qu'il a publié la traduction de la stèle de Barkal, l'expli-
cation et l'appréciation historique de celle de l'an 400,
appréciation que M. Mariette a été ensuite obligé de com-
battre, et contre laquelle je me suis élevé, de mon côté,
aussitôt que le texte a été accessible; lorsqu'enfîn il a expli-
qué à son cours la table royale de Saqqarah, avec des réti-
cences qu'un critique anglais a trouvées regrettables, mys-
tificatrices même, mais en ayant bien soin de constater que
le savant professeur n'en était nullement responsable. Ces
publications et ces leçons, que n'accompagnaient pas les
textes, ne se différencient d'ailleurs, sous ce rapport, en au-
cune manière, de quelques autres publications du même
savant, sur lesquelles ne portait cependant aucune prohibi-
tion. Je suis obligé de relever ce fait pour contester à M. de
Rougé le droit de parler au nom des impatients, lui qui
reçoit la communication confidentielle des plus importantes
découvertes de M. Mariette, et qui les utilise selon la manière
qui lui est habituelle pour les travaux de ce genre. Dans ces
conditions, plus d'un impatient trouverait l'attente suppor-
table. Mais je suis loin de demander pour moi une part de
ces précieuses confidences, car je ne les accepterais qu'avec
l'autorisation expresse d'eïi faire immédiatement profiter
tous mes collègues en égyptologie.
XI
Oui, M. Mariette est l'une des gloires de la France, et ses
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 417
titres à la gloire consistent dans le nombre immense de mo-
numents que son génie a su faire sortir des sables de TP^yptc,
dans lassistance puissante que l'étude de ces monuments,
quand elle sera possible, apportera aux progrès d'une science
toute française dans son origine, mais aujourd'hui devenue
universelle. Il ne suffit pas toutefois de proclamer^ tardive-
ment peut-être, la gloire de M. Mariette, il fallait s'y asso-
cier, il fallait y associer la France, qui n'a encore rien fait,
je lai démontré, pour le développement de la découverte
de Champollion, Tun de ses plus illustres enfants. Naguère, et
il s'îigissait alors de millions, on a pu dire que la France
était assez riche pour payer sa gloire; serions-nous réduits
aujourd'hui à tendre la main à l'Egypte, lorsque quelques
milliers de francs suffiraient? En quoi consistent donc ces
obstacles que le vice-roi a enfin levés et qui s'opj)osent de-
puis si longtemps à la publication des monuments? En
a-t-on, par hasard, depuis tant d'années, entretenu nos mi-
nistres? Les a-t-on exposés à l'Empereur, ce protecteur si
vigilant de toutes nos gloires nationales ? Qu on le dise enfin,
et qu'on montre à M. Mariette que l'on ne s'est pas contenté
d'un hommage stérile et inactif rendu à son mérite! Il est
presque hontcnix pour la France qu'on puisse se faire une
arme de la difficulté qu'éprouveraient dans notre patrie de
pjireilles publications. Cette difficulté, je la nie. Il arrive
bien que les subventions de l'Etat sont absorbées par des
travaux d'une autre nature, mais cette préférence persis-
tante ne peut résulter (jue de l'appréciation du mérite relatif
des ouvrages recommandés. Or, je le demanderai, depuis
cinquante ans, quelle publiciition subventionnée par l'Etat
pourrait le disputer en importance scientifique et nationale
au recueil dos [Kipyrus, inscriptions et monuments de toute
espèce découverts en Egypte par M. Mariette, depuis treize
années? Il fallait faire ressortir cette importance, et la tâche
n était pas plus difficile que ne l'a été celle de décider M. le
ministre d'État à fournir les fonds nécessaires pour enlever
BlUL. ÊGYPT., T. X. 27
418 REVUE RÉTROSPECTIVE
à TAmérique l'avantage de publier, la première, le fameux
manuscrit dans lequel l'abbé Domenech a découvert la
pictographie des Peaux-Rouges! Ne calomnions pas la
France, mais défions-nous des passions, des rivalités et des
vues intéressées, qui toujours assiègent, et quelquefois gas-
pillent les ressources précieuses de TÉtat.
XII
M. Mariette n'a pas eu autant de bonheur que labbc
Domenech, il faut bien le reconnaître. Il en a eu moins aussi
que M. Edmond Leblant, dont l'ouvrage intitulé: Inscrip-
tions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIII^ siècle^
a été imprimé par ordre de l'Empereur, à l'Imprimerie im-
périale, en 1856. Cet avantage n'a rien qui étonne à propos
d'un livre couronné par l'Institut de France. Mais je cite ici
cet exemple pour rappeler que ce recueil comprend les
soixante-quatorze inscriptions mérovingiennes trouvées à la
chapelle Saint-Éloi (Eure) par M. Ch. Lenormant, et que
ce célèbre académicien avait annoncées à l'Institut comme
une découverte rare en un siècle. Or, cette même découverte
avait été le sujet d'un rapport fait, en août 1855, à la Société
libre d'Agriculture, Sciences, Arts et Belles-Lettres de
l'Eure, par une commission composée de Messieurs : le mar-
quis de Blosseville, vice-président de la Société ; Emile Colom-
bel, secrétaire perpétuel ; Sauvage, président de la section des
Lettres ;Dumont, secrétaire de la même section; Arnoux, in-
génieur des ponts-et-chaussées, secrétaire de la section d'Agri-
culture; Lapierre, rédacteur en chef du Courrier de l'Eure;
Bourguignon, architecte du département, correspondant de
la commission des Monuments historiques; Bonnin, corres-
pondant des Comités historiques ; l'abbé Lebeurier, archi-
viste du département, ancien élève de l'École des chartes,
rapporteur. Une polémique s'engagea, et la Société de
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 419
l'Kurc conclut en ces termes : « Que reste-t-il de cette prodi-
» gieuse découverte annoncée au monde avec tant de bruit?
» Deux fours à chaux de Tespèce la plus vulgaire; dans leur
» enceinte et aux alentours, un amas de moellons, et de frag-
» ments de colonnes propres à faire de la chaux; des tuiles
)) romaines et cpieUiues objets antiques; sur ces fragments
» de colonnes et sur ces tuiles, des inscriptions dont les unes
» sont fausses, et dont les autres peuvent venir d'un éta-
» blissement voisin, le prieuré de Saint-Eloi. Mais il reste
» invinciblement démontré qu'au moyen de ces inscriptions
» M. Charles Lenormant a bâti un roman indigne de Sii ré-
)) putation et de sa science
» Nous dirons avec plus de justice que si, par des influences
» de position, M. Charles Lenormant parvenait à détourner
» Tindignation du monde savant et la sévérité de l'opinion
» publique, notre travail resterait au moins comme une pro-
» testation d'honnêtes gens, et Tavenir, il faut l'espérer,
» vengerait la vérité des complaisances dû présent. »
Notons, en passant, que la Société de TF^ure s'est bercée,
dans cette dernière phrase, d'une espérance illusoire. Ses
protestations passeront, et les inscriptions de Saint-Éloî,
timbrées à raj)probation de Tlnstitut de France dans le
Recueil de M. Edmond Lcblant, demeureront et formeront
titre scientifique. On peut lire, dans le ciihier de mai dernier
de la Revue Britannique, une notice sur les inscriptions
chrétiennes publiées par M. Rossi et par M. Edmond Le-
blant. Au nombre de celles qui ont eu l'honneur de la repro-
duction dans cette notice, se trouve Tune des conquêtes de
M. Lenormant à la chapelle Saint-Eloi : c'est une légende
en runes germaniques, constatant que Clovis porta réelle-
ment le titre de consul, quoique son nom ne ligure pas dans
les Fastes. Des énergiques réclamations de la Société de
l'Eure, des exploits du faussaire Rouillon, pas un mot; le
420 REVUE RÉTROSPECTIVE
rédacteur de la notice ne les connaît pas ou les juge indignes
d'arrêter son attention. Clovis restera donc consul romain,
et les runes de M. Lenormant marqueront, comme le dit la
Reoue Britannique à la suite de la Revue d'Edimbourg, le
cours de la grande migration des peuples teutoniques au
rV* et au V« siècle.
A rencontre de ces constatations scientifiques aussi facile-
ment acceptées, il m'est impossible de ne pas rappeler que
le même M. Charles Lenormant avait également enrichi la
science égyptologique d'un très grand nombre de faits, non
moins nouveaux et inattendus, que je crois avoir réussi à
faire disparaître bien définitivement ; s'il existait encore quel-
ques doutes à cet égard, je suis tout prêt à reprendre la dis-
cussion analytique de tous les textes égyptiens interprétés
et commentés par ce savant hardi, et à montrer qu'il ne
doit rien rester de ses traductions ni de ses commentaires,
pas plus en ce qui touche l'explication du Rituel funéraire
qu'à l'égard des monuments historiques et littéraires de l'an-
cienne Egypte. Pour ma part, je n'hésite pas à penser qu'il
ne doit rien rester non plus de ses inscriptions mérovin-
giennes, mais cela regarde les sîivants en runes germaniques.
Seulement il s'agit ici de la question d'affectation des res-
sources de l'Etat à la publication des documents originaux
utiles à la science, et je m*étonne que les soixante-quatorze
inscriptions arguées de faux par une compagnie de savants
et d'hommes au-dessus de tout soupçon aient pu trouver
accès dans le Recueil des Ifiscriptions chrétiennes de la Gaule,
ouvrage imprimé par ordre de l'Empereur, et cela sans la
moindre discussion des accusations graves qui les rendent
si justement suspectes. Qu'on n'en appelle donc pas, je le
répète encore une fois, aux lenteurs et aux difficultés qu'é-
prouvent en France de pareilles publications; n'est-il pas
manifeste qu'il suffit de la bonne volonté ou des secrets
désirs d'un savant en crédit, et que si, par ce moyen, des
documents très critiquables ont vu le jour, à plus forte
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 421
raison aurait-on pu faire paraître des textes et des monu-
ments que Ton proclame devoir être une des gloires de la
France?
XIII
J'ai dit dans mon premier article (§ XXII) que la science
pouvait compter sur la collection de textes recueillis par
M. DiimiclienV Ce n'est pas que j'aie été, sous ce rapport,
dans les coniidences de ce savant ; ce n'est pas que je me sois
imaginé qu'il aurait, moins que d'autres, besoin de litho-
graphes et de ressources financières; mais j'étais convaincu
(lue M. Dùmichen, envoyé par son souverain pour pro-
curer des matériaux à la science, remplirait cette honorable
mission de la seule manière à mon avis convenable. Or, en
même temps que j'exprimais ma conviction à cet égard, le
jeune égyptologue allemand écrivait ces paroles : « Sans
» fouiller, sans dérober, j'ai trouvé des richesses scienti-
» fiques jusqu'alors inconnues; j'ai fait une récolte considé-
» rable, que je ne tiirderai pas à mettre sous les yeux des
» gens de lettres. »
M. de Rougé a aussi fait une récolte considérable; c'est
lui qui nous l'apprend dans son rapport à M. le Ministre de
l'Instruction publique: Six volumes d'inscriptions inédites,
copiées à la main ; deux cent vingt planches photographiées,
tel est l'inventaire d'une « mission organisée par les Minis-
» tères d'État et de l'Instruction publique, sous l'inspiration
» de Sa Majesté o. Quant aux progrès que doivent apporter
à la science ces précieux matériaux, ils sont très considé-
rables, nous dit le savant académicien, et personne n'en
saurait douter, ne fût-il même question que v des additions
» heureuses et des corrections importantes aux textes de-
1. Voir plus haut. p. 389-390 du présent volume. — G. M.
422 REVUE RÉTROSPECTIVE
» venus classiques dans la science », signalées à la page 16
du Rapport.
Je me suis demandé avec anxiété si les égyptologues
seraient admis au partage de ces trésors, dont M. de Rougé
est loin d'exagérer la haute valeur, ou si Técole entière de
Champollion devait être condamnée à se servir indéfiniment
encore de textes reconnus erronés par un juge compétent.
Je constatais avec regret que M. de Rougé se borne à an-
noncer à Son Excellence « un rapport plus détaillé, où seront
» développés les faits nouveaux que Tétude des inscriptions
» lui auront successivement révélés » (page 24 du Rap-
port) .
Une courte digression est ici nécessaire. Au nombre des
documents sortis des fouilles de M. Mariette, et dont nous
devons la révélation à M. Dûmichen. est une liste de nomes
où, pour la première fois, l'on trouve inscrite la ville de
Soutensinen, qui y figure comme capitale du XX« nome de
la Ilaute-Kgypte. Divers rapprochements ingénieux avaient
conduit M. le docteur Brugsch à reconnaître dans Souten-
sinen le nom égyptien de Toasis d'Ammon, et, moi-même,
j*ai partagé et soutenu les vues du savant allemand à la
suite du déchiffrement de certaines mentions empruntées au
papyrus de Berlin n** 2, d après lesquelles la ville en ques-
tion apparaissait comme voisine d'une contrée dite « la C4im-
pagnede sel »\ En vertu d autres renseignements dont il
éfciit seul juge, puisque le texte en est resté inédit entre ses
mains, M. de Rougé a suggéré l'idée que Soutensinen devait
correspondre à Héracléopolis, et la publication de M. DO-
michen donne, selon toute apparence, raison à cette conjec-
ture du savant académicien. Or, l'un des principaux motifs
qui avaient fait songer à l'oasis d'Ammon, c'est qu'un texte
parle d'un personnage qui s'embarqua sur le Ouat-oer pour
aller à Soutensinen. Ouat-oer est très certainement le nom
1. Voir plus haut, p. 304-319 du présent volume. — G. M.
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 423
de la Méditerranée; mais il n'y a pas à songer à cette mer
lorsqu'il est question d'un voyage dans la Haute-Egypte. En
reconnaissant que Soutensinen est la capitale du XX* nome,
il faut donc aussi reconnaître que la dénomination de Ouat-
oer n'a pas une signification aussi restreinte qu'on l'avait
cru. Autour de ce point de difficulté se groupent une foule
de questions intéressantes que les monuments se chargeront
quelque jour de résoudre. J'ai vu, il y a déjà plusieurs an-
nées, entre les mains d'un égyptologue parisien, la copie d'un
magnifique tableau provenant des fouilles de M. Mariette, &
El-Assassif . Le chef de Pount, accompagné de son fils et de
son épouse dont les proportions rappellent l'excessive obé-
sité qui constitue la distinction des femmes chez quelques
tribus de l'Afrique équatoriale, viennent rendre hommage au
Pharaon et lui amènent des présents de toutes sortes, parmi
lesquels on remarque des singes de plusieurs espèces et
l'animal encore inconnu, nommé tasem; les barques, leur
gréement, leur chargement, sont admirablement figurés,
et Tensemblc du tableiiu et de ses légendes constitue l'un
des monuments les plus curieux et les plus instructifs que
nous ait légués la vieille Egypte. Dans l'une de ces légendes
on lit ce qui suit :
« Navigation sur le Ouat-oer, départ heureux pour le
» Ncter-to, abordage en paix à Pount, des troupes du sei-
» gneur du monde », etc.
Ici le Ouat-oer, qui conduit à Pount et àNeter-to, semble
désigner la mer Rouge. Mais ce texte précieux n'a pas vu
la lumière. Si Tégyptologue qui le possède consent à nous
expliquer pourquoi la publication en a été entravée, M. de
Rougé ne s'étonnera pas de la liberté que j'ai prise de lui
demander s'il n'a été autorisé à copier que pour son usage
particulier. C'est, cependant, à propos de cette question que
le savant académicien parle de suppositions étranges, de pa-
roles dont il faut faire justice, d'insinuation qui exige une
réponse connue partout. Où sont les suppositions? Où se
424 REVUE RÉTROSPECTIVE
trouve rinsînuation ? J'ai demandé à M. de Rougé s'il avait
Tautorisation de publier ses copies; cette question, je la
répète encore et j'en ajoute une seconde : S'il y est autorisé,
M. de Rougé fera-t-il cette publication? Il peut répondre :
Ces textes m'appartiennent et je les garde; que ceux qui
me les envient obtiennent comme moi une mission et des
subventions, et aillent les chercher en Egypte. Nous nous
résignerons alors, mais non sans regret, et, comme nous y
sommes du reste fort habitués, nous nous tournerons vers les
savants étrangers, vers M. Brugsch, qui annonce la troisième
partie de son Recueil ; vers M. Dùmichen, qui nous fait aussi
une promesse à courte échéance.
Que les lecteurs ne prennent pas le change. Il ne s'agit
point ici de l'intérêt des cours de M. de Rougé. Heureux les
hommes studieux qui peuvent en profiter, surtout si le savant
professeur a, comme il l'aflSrme, vidé pour eux ses porte-
feuilles ! Quelques-uns de ces hommes studieux seront sans
doute un jour dos égyptologues sérieux, et voudront bien
nous dire alors comment ils le sont devenus; quant à présent,
je parle au nom des égyptologues, et je réclame, non des
dissertations orales, mais des textes avec ou sans disserta-
tions écrites.
XIV
M. de Rougé prend la peine de justifier son activité scien-
tifique et rintérùt de ses leçons au Collège de France; c'est
une manière fort simple de m'attribuer le ridicule de les avoir
attaqués. Le public, qui a toutes les pièces en mains, appré-
ciera cette insinuation, au moyen de laquelle l'éminent
professeur se dispense d'introduire, dans sa réponse, un
seul mot relatif aux six volumes d'inscriptions copiées à la
main qu'il a annoncées et dont il a fait pressentir la grande
importance: « Fallait-il subir, ainsi s'exprime M. de Rougé,
)) des lenteurs inévitables, quand il s'agit de demander une
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 425
» subvention spéciale; je ne lai pas cru, et la générosité du
» photographe habile qui m avait accompagné, ainsi que le
» courage d'un savant professeur, M. Samson, ont résolu le
)) problème. »
Or, le problème résolu consiste dans la publication d'un
album de soixante-six planches contenant cent cinquante-
cinq photographies : « Vues des temples, statues et autres
objets d'art, bas-reliefs et inscriptions, tout est également
réussi ». Les inscriptions, ainsi que nous l'apprend l'annonce
commerciale do l'album, proviennent du temple d'Edfou et
du Musée du Caire. Les égyptologues qui pourront consîi-
crer quatre cents francs à cette splendide public>;ition, se
rendront compte du nombre des textes qu'elle contient,
abstraction faite des monuments, statues, etc.; mais, dès k
présent, je me demande quel rapport il peut exister entre
ce choix limité d'inscriptions « et la récolte si abondante
» qu'une longue vie de travail ne suffirait pas à l'épuiser ».
Ce qu'il est possible de comprendre dans les explications
fournies par M. de Rougé, c'est qu'il n'a pas cru devoir sol-
liciter une subvention du Ministère, et qu'il s'agissait, dans
tous les cas, non de ces copies de textes, mais des photo-
graphies de M. de Banville. M. de Banville a généreusement
levé la difficulté en faisant l'avance des fonds nécessaires
pour la préparation d'un album dont l'honneur me semble
devoir revenir en entier à cet habile photographe. Il est
juste d'applaudir à cette publication, mais les questions que
j'ai posées n'en subsistent pas moins dans toute leur portée.
XV
Si quelques avances d'argent, quelques sacrifices môme,
sont indispensables pour des collections de textes d'une cer-
taine importance, tel n'est pas le cas quand il s'agit d'un
petit nombre de planches destinées à accompagner des mé-
426 REVUE RÉTROSPECTIVE
moires scientifiques. Tous mes travaux de ce genre ont été
acceptés, avec les planches nécessaires et sans sacrifice de
ma part, partout où ils ont été imprimés, et en particulier
dans la Reçue arc/iéolofjûjiie. C'est donc à d'autres motifs
qu'il faut attribuer la suppression des textes dans un si
grand nombre de publications. J'ai signalé les inconvénients
de cette suppression; on peut dire, d'ailleurs, qu'ils sautent
aux yeux. Aussi est-ce un devoir étroit pour la critique
de les relever sans relâche, jusqu'à ce qu'on ait, enfin, con-
senti à traiter les hiéroglyphes comme on traite toute autre
langue morte.
Une publication récente vient de faire ressortir ces incon-
vénients d'une manière tout à fait frappante. Je veux parler
d'une très bonne dissertation de M. de Rougé fils sur les
textes géographiques d'Edfou, dont la première partie est
imprimée dans le cahier de mai de la Revue archéologique.
Quoique je ne partage pas toutes les vues de l'auteur, je suis
heureux de rendre justice à la méthode suivie par ce nouvel
adepte de la science égyptologique et d'acclamer un heureux
début, qui n'aura pas à compter avec les obstacles par les-
quels la marche de tant d'autres est entravée.
M. d(» Rougé fils a lu dans les textes qu'il analyse, mais
dont aucune copie n'accompagne son mémoire, que huit
peuples étrangers, voisins de l'Egypte, sont désignés, cha-
cun en particulier, par l'expression bien connue de Neuf
Arcs^ et il en tire la conséquence que ce terme qu'on a cru
s'appliquer à un groupe déterminé de neuf peuples, est tout
simplement une dénomination générale pour les nations
étrangères, dans laquelle le nombre neuf n'est qu'un pluriel
d'excellence.
Or, les mêmes inscriptions font le sujet d'une disserta-
tion insérée par M. Brugsch dans le numéro d'avril du
journal égyptologique de Berlin; c'est une circonstance très
heureuse que celle qui rapproche ainsi, sur un même sujet,
deux niéinoires 4'une véritable valeur et tout à fait in^é-
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 427
pendants Tun do Tautro, car les divergences inévitables en
pareil cas sont pres(|uo toujours Toccasion de discussions et
d'éclaircissements utiles au progrès.
Au lieu de Texpression Neuf Arcs (ju'a vue M. de Rougé
fils, M. Brugsch, d'après une copie de M. DOmiclien, a lu
celle de Huit Arcs; si M. Dûniichen ne s'est pas trompé, il
serait bien ac(juis que les Egyptiens nommaient Neuf Arcs
un groupe de neuf peuples, et Huit Arcs^ un groupe de huit,
comme c'est précisément le cas dans l'inscription étudiée par
les deux savants. Ainsi s'évanouirait absolument la signili-
C4ition générale entrevue par M. de Rougé fils.
Dans un autre passage, le jeune égyptologue trouve la
mention des « Barbares du Nord, du pays du Nord, nom
)) qu'on donne aux nations de Syrie (Kharu) ». M. Brugsch,
au contraire, y a vu : « le Iluit-Peuples' du sud du pays
» s(îptentrional, nom des Kharu ». La donnée géographicjue
présente, comme on le voit, une différence très notable, et
M. Brugsch serait dans le vrai si le texte qu'il reproduit
d'après M. Diimichen est exact; mais M. de Rougé fils
dispose de photographies qui ne sauraient l'avoir égaré, s'il
les a bien regardées. Que l'erreur soit de son côté ou qu'elle
provienne de M. Brugsch, elle aurait été évitée si ces savants
avaient copié leur texte pour le faire lithographier à l'appui
de leurs dissertations; il s'agit en effet d'un groupe huit fois
répété, sur lequel il serait impossible de se tromper huit fois
consécutives. En attendant que les photographies de M. de
Banville tranchent la question, la science ne peut enregistrer
ni les unes ni les autres des solutions proposées.
XVI
Notre incertitude ne doit pas être de longue durée à
1. Comme nous disons un cent-suisse. un oent-garde.
428 REVUE RÉTROSPECTIVE
l'égard de ce que disent réellement les textes géographiques
d'Edfou ; mais je ne serais pas embarrassé pour citer un
grand nombre de cas d'erreurs de vieille date et dues tou-
jours à la même cause, c'est-à-dire à la suppression des textes
originaux. Ce sujet sera traité ailleurs d'une manière plus
scientifique et avec les développements qu'il comporte, mais
je dois, dès à présent, relever un mot injuste échappé à
M. le professeur Munk, dans son discours d'ouverture du
cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège
de France. Ce savant discute avec beaucoup d'autorité l'opi-
nion de M. Renan, qui avait attribué à la rac« sémitique
tout entière l'instinct du monothéisme; il établit victorieu-
sement, selon moi, cette vérité, consolante pour quiconque
aime à sentir la main de Dieu dans Thumanité, que> « dans
» le monothéisme d'Abraham et de Moïse, on ne peut voir
» qu'un fait providentiel, l'intervention directe de la Pro-
» vidence dans les destinées de la race humaine ». M. Munk
dit avec raison que la sagesse des prêtres égyptiens nous est
peu connue; mais où a-t-il pris que le Rituel funéraire n'est
qu'un galiinath ias ? Ignorerait-il que les égy ptologues ne sont
pas encore parvenus à se mettre d'accord, même sur le
titre général du Livre funéraire, et qu'à plus forte raison il
n'en existe aucune partie de quelque importance dont la
traduction soit reconnue acceptable? La tâche est rude et
peut être comparée à celle qui aurait pour objet d'analyser
un commentaire rabbinique du Maasè merkaba, s'il arrivait
que l'hébreu et le chaldéen devinssent des langues aussi
imparfaitement connues que les hiéroglyphes. Telle qu'elle
fut exposée à Cambyse par le restaurateur du temple de
Saïs, la doctrine égyptienne n'a certainement rien de com-
mun avec la majestueuse simplicité de la révélation sinaï-
tique, mais cette exposition même n'a pas encore été bien
comprise. Et, faute de posséder le texte, les lecteurs du
mémoire de M. de Rougé sur les inscriptions de la statuette
naophore ont admis sans suspicion que n le dieu Soleil est
A PROPOS DE LA DECOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 42Ô
» un premier-né qui n'est pas engendré, mais seulement
» enfanté». Or, le texte dit, selon moi, toute autre chose.
Il est faux, d'ailleurs, que les Égyptiens aient cru que tous
les scarabées étaient mâles et qu'ils aient fait de cet insecte
le symbole exclusif de la génération paternelle; il n'est pas
vrai davantage (jue, pour ce peuple éclairé, les vautours
fussent tous femelles et conçussent en s exposant au vent.
Je voudrais bien que les savants fussent pénétrés d'un
grand principe, « c'est qu'il est périlleux de toucher à la
» science égyptienne sans bien connaître les hiéroglyphes » ;
il en est un autre non moins imporbmt, qui s'adresse plus
spécialement aux égy ptologues, « c'est qu'ils doivent refuser
» toute confiance aux notions présentées comme résultant de
» l'explication des textes, aussi longtemps que les textes leur
» seront tenus cachés ».
XVII
Des erreurs comme celle que je signale abondent dans
toutes les traductions; il n'en saurait être différemment,
puisque nous ne connaissons piis à beaucoup près la moitié
des mots de la langue, et qu'il n'est peut-être aucun terme
égyptien dont toutes les acceptions nous soient nettement
révélées; mais le progrès est incessant et découle exclusi-
vement de l'étude directe des textes; l'erreur d'aujourd'hui
se rectifiera demain peut-être, si le traducteur ne met pas
les égyptologues dans l'impossibilité de l'apercevoir. Un
exemple rendra ce fait très sensible : lorsque j'ai traduit le
Papyrus magique Ilarris, la découverte de plusieurs formes
négatives n'avait pas encore été faite, et ces formes étaient
toujours rendues par Taffirmatif. Elles sont maintes fois
répétées dans l'écrit magique, et l'on conçoit aisément à
quel point ma traduction a dû être fautive dans les passages
correspondants. Mais un fac-similé du texte accompagnait
430 REVUE RÉTROSPECTIVE
ma publication, et chaque investigateur a pu, selon la marclie
du progrès et ses observations personnelles, reconnaître et
rectifier les erreurs. Quand la chance de se tromper est en-
core si grande, même pour les plus exercés, quand des tra-
ductions d^imagination pure, faisant leur chemin dans le
monde savant, éveillent contre notre science au moins de
légitimes susceptibilités, il me sera bien permis de dire
qu'il est une seule voie loyale et sûre : « La publication des
» textes originaux avec les explications qu'on en donne, au
» moins lorsque ces textes n'ont jxis été publiés ailleurs. »
Cette voie, je lai constamment suivie et ne m'en écarterai
jamais. Si Ton persiste à parler de difficultés, je demanderai
tout simplement quelle espèce de difficulté ne pèse pas sur
moi plus que sur tout autre égyptologue. Des ouvrages que
j'entreprends aujourd'hui, d'autres pour lesquels on a bien
voulu me consulter, prouveront bientôt qu'il n'existe en
réalité d'obstacles que dans les vues particulières des au-
teurs.
XVIII
La belle science dont le monde est redevable au génie de
Champollion n'est le domaine exclusif de personne, et je
crois posséder, autant que tout autre, le droit de réclamer
la suppression des écluses qui barrent devant moi le courant
de l'information scientifique; les hommes studieux, pour
qui la science est un but et non un moyen, diront si mes
réclamations sont opportunes. Tel n'a pas été l'avis d'un
rédacteur du journal La Presse, M. Georges Bell, qui s'ex-
prime ainsi, dans le numéro du 10 avril de ce journal, à
propos de ma Revue rétrospective :
« M. Aug. Mariette fait des fouilles avec privilège exclu-
» sif . Il découvre un monument très curieux pour la science.
» Quelqu'un se trouve dans le voisinage, copie l'inscription,
» l'envoie à Berlin, où elle est publiée, sans même que le
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 431
» nom de M. Mariette soit prononcé. Au nom de lu science,
» M. F. Chabas excuse ce procède». Elle a profité de lapubli-
» cation de Berlin. Libre à lui de penser ainsi; mais en
» France, généralement, nous avons d'autres idées, même
» sur les convenances scientifiques. »
M. Georges Bell s'associe aux rédacteurs de l'article du
Moniteur et du Monde illustré; puis il s'écrie : « Nous
autres Français ! » Je lui laisse tout l'avantage de cette
situation, et j'accepte avec orgueil l'ostracisme dont il me
frappe. Mais si de longs services civils et scientifiques, qui
ont au moins le mérite de n'avoir jamais coûté un seul
centime à l'Ktat, ne portent pas atteinte à une indiscutable
nationalité d'origine, je chercherai une place parmi les Fran-
çais qui pensent (ju'on peut être juste envers les savants
étrangers sans compromettre les gloires de notre patrie, et
qui trouvent la tâche de concilier les vieilles rancunes inter-
nationales plus utile et plus noble que celle de les raviver.
XIX
La presse périodique exerce un droit légitime lorsqu'elle
prend part aux polémiques scientifiques; à mon avis, c'est
même plus qu'un droit, c'est un devoir. En présence d'une
publicité impiirtiale et sévère, les abus hésiteraient à se pro-
duire, et la science ne serait pas aussi souvent compromise
par d'audacieuses tentatives ou par de déplorables erreurs.
Afin qu'un chapitre essentiel ne manque pas à l'histoire lit-
téraire de notre époque, je crois devoir rappeler ici quelques
publications qui ne doivent pas être oubliées. Je comprends
l'enthousiasme, l'entraînement de la science, et j'en absous
volontiers les erreurs; mais c'est à la condition que ces
erreurs ne seront pas maintenues et ne s'imposeront pas
peu h peu comme des vérités scientifiques. A ce point de
vue, voici quelques indications bibliographiques dont la
432 ilEVUE RÉTROSPECTIVE
critique indépendante ferait bien de discuter les résultats :
I. Les Livres ches les Égyptiens^ piir M. F. Lenormant.
1®' article, le Correspondant, 25 février 1857.
2* article. ibid,, 25 février 1858.
II. Le Rituel funéraire des anciens Égyptiens, fragments
traduits pour la première fois sur les papyrus hiéro-
glyphiques, par M. Ch. Lenormant.
Traduction et analyse de Tinscription d'Ibsam-
boul, par F. Chabas Reçue archéologique, t. XV,
p. 593 et 699 [p. 1-62 du présent volume]); Sur
les Papyrus hiératiques, par M. C. Wycliffe Good-
win : 1^' article, Reçue archéologique, 1860; 2® ar-
ticle, ibid., 1860 [cf. p. 63-106 du présent volume];
Obsercations sur le chapitre VI du Rituel, par
F. Chabas [cf. p. 229-247 du présent volume].
III. Découverte d'un cimetière mérovingien, par M. Ch.
Lenormant.
IV. U Athenœum français, 7 octobre 1854, p. 937.
V. Le Moniteur universel, 7 novembre 1854.
VI. Le Correspondant, année 1854, p. 116.
*
VII. Inscriptions chrétiennes de la Gaule, antérieures au
VIII^ siècle, ouvrage couronné par Tlnstitut de
France: texte, p. 186-224; fig. 62 et suivantes.
Rapports sur la Découverte d'un prétendu cime-
tière mérovingien, à la chapelle Saint-Éloi (Eure),
par M. Ch. Lenormant, insérés dans le Recueil des
travaux de la Société libre d'Agriculture, Sciences,
Arts et Belles-Lettres de VEure, t. IV. Premier
rapport, p. 297; deuxième rapport, p. 312; un
dernier mot, p. 337; appendice, p. 345.
VIII. Manuscrit pictographique américain, précédé d'une
Notice sur l'idéographie des Peaux-Rouges, par
jVI. l'abbé Em. Domenech. Paris, Gide, 1860, in-8^
A PROPOS DE LA DECOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 433
IX. Notice bibliographique sur cet ouvrage. Revue ar-
chéologique, 1861, p. 182.
X. La Vérité sur le Livre des Sauvages, par l'abbé Em.
Domenech. Paris, Dentu, 1&64.
Galette d'Augsbourg, 20 juin 1861 : Einelitcra-
rische Mystijication ohne gleichen.
Le journal Le Temps, du 6 juillet 1861 : Cour-
rier de Paris de l'Indépendance belge, etc., etc.
Chalon-sur-Saône, 15 juin 1865.
La publication de ce second mémoire décida M. de Rougé à
insérer dans la Revue archéologique une lettre nouvelle^ dont roici
le texte * ;
Monsieur,
Une seconde brochure de M. Chabas m'oblige à vous demander
encore l'insertion d'une courte réponse. Je n'ai plus à parler de
convenance ou de délicatesse, et c'est fort heureux pour moi, car
il parait que cela me rend perfide! C'est M. ('habas qui trouve
sous sa plume cette jolie expression, et l'on doit convenir qu*elle
ne fait pas dissonance avec le ton général de sa brochure.
M. Chabas est obligé de reconnaître aujourd'hui que ma rectifica-
tion avait été insérée au Moniteur le 9 février, c'est-à-dire bien
avant la date de ses accusations. Mais il ne Tavait pas lue: on n'a
jamais lu les rectifications, et c'est là un des grands inconvénients
des fausses nouvelles ! La conséquence naturelle eût été de recon-
naître loyalement qu'on s'était trompé en me faisant complice de
M. Mariette, pour dérober au public pendant un an la connaissance
d'un monument, qu'en fait nous n'avions vu ni Tun ni Tautre.
Mais M. Chabas l'entend autrement, il parait mùme s'étonner que
la supposition ait pu me blesser. Après de nouveaux détails con-
cernant M. Mariette et M. Dûmichen, il se rejette sur MM. Le-
1. Extrait de la Reçue archéologique^ 2* série, 1865. t. II, p. 156-158.
- G. M.
BiBL. 1£UYI*T., T. X. 28
434 REVUE RÉTROSPECTIVE
normant, Leblant, etc. J ai aussi ma part de nouvelles allégations:
voici quelques faits qui me paraissent mériter éclaircissement, on
pourra juger facilement si ces inconcevables attaques sont réelle-
ment inspirées par le sentiment qu'annoncerait l'épigraphe wagis
arnica ceritas.
Premièrement j'ai publié (c'était en 1851) la traduction des ins-
criptions gravées sur la statuette naophore du Vatican, sans en
donner le texte égyptien. Or, la statue est dans un musée public où
Champollion et AmpèreTont successivement étudiée. Les inscrip-
tions ont été publiées en entier dans les Miscellances du Musée Pio
Clementino (t. VII, p. 90). De plus, j'ai fait venir de Rome, pour
contrôler les copies, un moulage de la figure; je l'ai mis à la dis
position de tous mes confrères dans mon cabinet du Louvre, que,
faute d'une salle d'étude commode, j*ai l'habitude de leur offrir
pour étudier les papyrus. (Il n'en estqu*un seul qui ne m'en ait
jamais remercié, quoiqu'il y ait passé de longues heures sur les
planches de M. Lepsius ; mais il paraît qu'il s'est cru dans un lieu
public.)
Voilà un texte bien mal caché ! Mais, malgré tous ces secours,
M. Chabas prétend que les lecteurs ont admis une erreur, sur ma
parole, et « faute de posséder le texte ». Il oublie que j'ai donné
précisément les hiéroglyphes pour les mots controversés (an yeper
me«), le commencement de la phrase étant déjà connu par le Dic-
tionnaire de Champollion, qui avait traduit .sV( mes par primo-
geniius. C'est en suivant cette première indication que j'ai traduit:
« Neith, la grande mère génératrice du soleil, lequel est un pre
mier-né et qui n'est pas engendré, (mais seulement) enfanté. » Sans
aucun doute, le texte très important que je signalais peut donner
lieu à diverses interprétations : la matière n'est pas de celles oi'i le
sens saute aux yeux. Ma première impression avait môme été dif-
férente ; je trouve dans mes notes une autre traduction pour les
mots s'a mes an yeper mes, « elle a commencé à l'enfanter ; mais
il n'est pas devenu né », en prenant yeper pour le verbe être^ de-
venir. Je l'entendais en ce sens que le soleil, qui semble naître au
matin, reste néanmoins dans le sein de sa mère, la déesse du ciel.
Mais cette traduction m'a paru se concilier moins facilement avec
la qualification qui précède « grande mère génératrice du soleil ».
D'autres explications seront sans doute proposées, et je suis loin
A PROPOS DE LA DÉCOUVERTE DE LA TABLE ROYALE 435
de croire que nous ayons pénétré toutes les subtilités du symbo-
lisme appliqué par les prt»tres de cette époque aux mystères égyp-
tiens. J*ai seulement voulu rappeler ici que les savants avalent eu
entre les mains tous les éléments nécessaires à la discussion.
Le second texte, « qui est resté inédit entre mes mains », c'est
rinscription de Pian/i-uipriamum, Or, j'ai eu soin d'avertir, dans
mon Essai sur ce monument, que le seul document à ma disposi-
tion avait été un dessin fait, par un Arabe, des fouilles, et que j'ai
rendu à M. Mariette après m'ètre épuisé en conjectures pour la
restitution des textes. Copie informe et travail deviné d'un bout
à l'autre, qui ma laissé dans les plus cruelles incertitudes. Je
n'étais pas même d'accord avec M. Mariette sur le nom du prin-
cipal personnage, qu'il lisait 7>{/ïa, et que je corrigeais Ta/ne-ft. La
stèle est enfin arrivée au Caire après mon départ, et je n'en ai ni
empreinte ni copie; voilà le texte que j'ai le tort de posséder seul !
On comprendra donc facilement que personne n'est plus impatient
que moi devoir les textes de Barkal arrivera la publicité.
Quelques mots encore pour éclaircir d'autres nuages habilement
amenés sur l'horizon : si j'avais eu le désir de conserver pour moi
seul pendant quelque temps nos grands textes photographiés, il
ne s'agissait que d'en proposer la publication par les méthodes
ordinaires. Ce sont précisément les retards inévitables en pareil
cas auxquels nous avons échappé. Je publierai sans aucun doute tout
ce que mes livres de voyage contiennent d'intéressant et de la ma-
nière qui me semblera la plus utile pour la science : je n'ai, pour
cela, de permission à demander à personne, et je n'ai pas attendu
les sommations de M. Chabas pour me mettre à l'œuvre.
Le prix de l'Album de la mission l'empêchera d'arriver entre les
mains d'un grand nombre de savants, car les frais du tirage restent
toujours considérables. M. Chabas a soin de le faire remarquer,
mais il oublie de dire que j'ai paré de mon mieux à cet inconvénient
en stipulant que les feuilles seraient aussi vendues séparément. On
pourra donc se procurer tout ou partie des inscriptions sans sacri-
fices trop considérables. Quelle copie peut d'ailleurs remplacer
l'autorité d'une photographie^ quand il y a discussion sur lexacti-
tude d'un passage? M. de Banville a généreusement donné tous
ses négatifs, produit d'un travail très pénible et d'un voyage dis-
pendieux; il n'a épargné, depuis son retour, ni son temps, ni se»
436 KEVUE RETROSPECTIVE
soins, pour diriger notre publication, et j ai dû Ten remercier. Mais
il n*a pas eu Toccasion « d avancer des fonds pour la publication »,
comme le suppose M. Chabas dans une intention qui! est inutile
de rechercher. Les textes se sont probablement choisis tout seuls;
leur nouveauté et leur intérêt étaient écrits sur chaque muraille en
bon français; car M. Chabas constate que « tout Thonneur de la
publication doit revenir au photographe ». C'est dans le même
esprit qu'est conçu tout ce qui me concerne dans la nouvelle Reçue
rétrospective de M. Chabas ; je lui laisse la responsabilité de ses
appréciations ; mais je n*ai pu me dispenser de rendre aux faits
leur véritable caractère.
Vicomte E. de Rougé.
Chabas envoya aussitôt à la Revue archéologique une lettre
explicative que M. Alexandre Bertrand refusa d'insérer, pour les
raisons indiquées sommairement dans la note suivante^ :
Nous avons reçu de M. Chabas une lettre assez développée,
que nous croyons inutile de reproduire in extenso, M. Chabas y
exprime le regret qu'une discussion scientifique et d'un intérêt
général dégénère en débat personnel entre M. de Rougé et lui.
Il espérait, dit il, dans cette campagne qu^il a entreprise en faveur
des études hiéroglyphiques, avoir M. de Rougé pour auxiliaire et
non pour adversaire. Nos lecteurs savent que ce n'est ni notre faute,
ni celle de M. de Rougé, si des attaques personnelles, qui ne
pouvaient rester sans réponse, ontenlevéaux Revues de M. Chabas
le caractère purement scientifique qu'il voulait leur donner. Nous
sommes heureux de voir qu'il en sent l'inconvénient. Quant aux
vœux qu'il forme pour que les papyrus et autres monuments égyp-
tiens soient le plus tôt possible livrés au public, et Taccès de ces
trésors rendu pour tous aussi facile que possible, nous ne pouvons
que nous y associer avec tout le monde savant. — A. B.
C*€stpour répondre à la seconde lettre de M. cfe Bougé et à la
note de M, Alexandre Bertrand^ que Chabas adressa à M. Pe-
ladan le troisième et dernier mémoire dont se compose cette Revue
rétrospective. — G. M.
!• Extrait de la Rente archèolofjiquc, 2* série, 1865, t. FI, p. 248.
LETTRE
A M. LE DIRECTEUR DE LA FRANCE LITTÉRAIRE
AU SUJKT DES DISCUSSIONS SOULEVEES PAR LA PUBLICATION
DE LA* NOUVELLE TABLE ROYALE d'aBYDOS
Monsieur le Directeur,
Dans les bienveillants articles que vous avez consacrés à
mes deux Reçues rétrospectives, vous avez bien voulu
m'offrir la publicité de votre estimable journal. Cette oflFre
m'a d'autant plus touché que mes réclamations n'ont ren-
contré en France d'autre écho que le vôtre'. Je laisse de
côté, bien entendu, les félicitations particulières, qui, n'ayant
pas emprunté la voie des journaux, restent forcément à
l'état confidentiel et n'ont, dès lors, aucune portée dans lo
débat.
Mais, si aucun organe de publicité ne m'a soutenu, il s'en
est trouvé un qui s'est empressé d'accueillir les réponses de
M. de RougéV Certes, je serais bien loin de m'en plaindre
si le journal en question eût tenu la balance égale, s'il eût
fait connaître mes articles de Revues, si tout au moins il en
eût expliqué l'objet. Mais ses lecteurs n'ont pu lire que les
notes émanées de mon adversaire, et ces notes sont conçues
dans un style qui ne m'est pas familier; je le comprends
peut-être mal; les suggestions, les restrictions y abondent;
1. Voir France littcrairo, articles de M. Adrien Peladan âis» juillet,
p. 623, et août suivant, p. 675.
2. Voir Rcruo archèoloijiquc, avril 1865, p. 346, et août suivant,
p. 156 [p. 392-395 et 434-436 du présent volumej.
438 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
il y est question dejausses nouvelles dont on n'a jamais
lu les rectifications, de conséquences qu'il fallait loyale-
ment reconnaître, d'intention qu'il est inutile de rechercher.
Ce qui m'apparait de plus clair dans tout cela, c'est que les
abonnés de la Revue archéologique, journal répandu dans
le monde entier, doivent se trouver aujourd'hui fort dis-
posés à me taxer de mensonge et à suspecter ma loyauté.
C'est là un résultat fort singulier et fort inattendu; j'en
appelle à tous les lecteurs désintéressés de mes deux écrits.
Dans cette situation des choses, un sentiment de justice
aurait dû faire accueillir par la Revue archéologique une
réplique de ma part. C'est ce qui n'a point eu lieu, et le
refus d'insertion n'a été expliqué que par une nouvelle
attaque; on en jugera; voici les termes de la chose :
« Nous avons reçu de M. Chabas une lettre assez déve-
» loppée, que nous croyons inutile de reproduire in extenso.
» M. Chabas y exprime le regret qu'une discussion scienti-
» fique et d'un intérêt général dégénère en débat personnel
» entre M. de Rougé et lui. Il espérait, dit-il, dans cette
» campagne qu'il a entreprise en faveur des études hiéro-
» glyphiques, avoir M. de Rougé pour auxiliaire et non
» pour adversaire. Nos lecteurs savent que ce n'est ni notre
» faute, ni celle de M. de Rougé, si des attaques person-
» nelles, qui ne pouvaient rester sans réponse, ont enlevé
» aux Revues de M. Chabas le caractère purement scienti-
» fique qu'il voulait leur donner. Nous sommes heureux de
» voir qu'il en sent l'inconvénient. Quant aux vœux qu'il
» forme pour que les papyrus et autres monuments égyp-
» tiens soient le plus tôt possible livrés au public, et l'accès
» de ces trésors rendu pour tous aussi facile que possible,
» nous ne pouvons que nous y associer avec tout le monde
» savant \ »
1. Re^ue archéologique, septembre 1865, p. 248 [p. 436 du présent
YOlUDie].
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE » 439
Tout d abord, Monsieur le Directeur, permettez-moi de
me récrier bien fort contre lattitude de coupable repentant
que la note qui précède réussit à me donner. M. Alexandre
Bertrand, qui la signée de ses initiales, a ma correspon-
dance en mains et sait, à n'en pouvoir douter, que je suis
loin de me trouver dans de pareilles dispositions. Dictées
par un profond sentiment dindignation contre d'odieuses
calomnies, mes Revues rétrospectives me paraissent aujour-
d'hui aussi indispensables qu'à l'époque de leur apparition,
et je n ai rien à regretter dans cette double manifestation
en faveur de la vérité et des intérêts de la science, si ce
n'est toutefois d avoir rencontré M. de Rougé sur mon che-
min et de constater que, sans toucher au fond du débat, il
continue la discussion uniquement })ar son côté personnel.
M. Alexandre Bertrand n'a pas grand effort à faire pour
disculper la lievuc archéologique d'être pour quelque chose
dans ce qu'il lui plaît d'appeler des attaques personnelles;
la Revue s'est contentée de se faire l'écho adouci de la
fameuse scène qui paraît avoir ou lieu à llnstitut le 20 jan-
vier dernier, dans laquelle deux savants étrangers ont été
si courtoisement qualifiés, au nom de M. Mariette. Pour ma
part, je ne crois pas (jue des attaques personnelles cessent
d'être des attatiues i)ersonnelles, parce qu'elles s'adressent
j\ d'autres qu'à des savants français. Ce n'est pas ma faute,
à moi, pour me servir de l'expression de la Revue archéo-
logique, si les noms de M. Mariette, de M. Lepsius et de
M. Diimichen ont été mis en évidence pî\r la publicité, et
si celui de M. de Rougé y a été associé, d'une manière
d'ailleurs fort accessoire et sans importance pour ce qui le
concerne. Ces noms, je les ai trouvés dans les documents du
débat, et j'ai pris part au débat pour défendre deux hono-
rables égyptologues allemands contre des imputations aussi
odieuses qu'inexactes. Il ne s'agissait donc pas de disserta-
tions purement scientifiques, comme M. Bertrand feint de le
penser, mais bien de questions de personnes, que je ne
440 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
pouvais traiter sans citer des noms propres. Mais voyons
donc de quelle manière j'ai fait intervenir celui de M. de
Rougé et quelles sont les inconcevables attaques qu'on me
reproche. M. de Rougé me Tapprend dans sa note d'août :
« M. Cliabas est obligé de reconnaître aujourd'hui que ma
» rectification avait été insérée au Moniteur du 9 février,
» c'est-à-dire bien avant la date de ses accusations. Mais
» il ne lavait pas lue : on n a jamais lu les rectifications,
» et c'est là l'inconvénient des fausses nouvelles! La consé-
» quence naturelle eût été de reconnaître loyalement qu'on
» s'était trompé en me faisant complice de M. Mariette,
» pour dérober au public, pendant un an, la connaissance
» d'un monument, qu'en fait nous n'avions vu ni l'un ni
» l'autre. Mais M. Chabas Tentend autrement; il parait
» même s'étonner que la supposition ait pu me blesser \ »
J'ai déjà fait connaissance avec ce système commode qui
consiste à créer un grief imaginaire pour se donner le facile
plaisir d'en triompher, tout en se dispensant en même temps
de s'expliquer sur les griefs sérieux, et déjà j'ai eu l'occasion
de le signaler*. Ne nous lassons pas : que M. de Rougé
veuille bien me dire quand et comment j ai fait à M. Ma-
riette, ou à lui, un crime d'avoir caché pendant un an la
table d'Abydos? Oh! j'en conviens, ma curiosité est ardente,
surtout quand elle est excitée par des déceptions conti-
nuelles; mais un an d'attente ne serait rien pour moi. Ce
ne sont point des retards de cette nature qui m'ont inspiré
los plaintes et les réclamations doat le monde savant a pu
juger la légitimité. Si M. Mariette avait découvert la nou-
velle table d'Abydos et qu'il l'eût publiée au bout d'une
année, il n'aurait rencontré chez moi qu'entière approba-
tion. A plus forte raison n'aurais-je pas songé à critiquer
M. de Rougé à propos d'une publication qui ne dépendait
1 . Voir plus haut, p. 433 du présent volume. — G. M.
2. Reçue rétrospective, II, p. 17 (p. 415 du présent volume].
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE » 441
pas de lui, lors même qu'il eût été témoin de la découverte.
Il faut être bien habile pour trouver dans mes écrits, soit
contre M. Mariette, soit contre M. do Rougé, une accusa-
tion quelconque à propos de la non-publication par Tun ou
par l'autre de cette liste royale. Encore une fois, la question
n'est pas là; il s'agissait uniquement de savoir si M. Dûmi-
chen avait commis le crime de vol en publiant ce même
monument avant M. Mariette, qui nous était donné comme
l'ayant découvert sous les yeux de M. de Rougé. Dîins le
paragraphe qui a excité si fort les susceptibilités du savant
académicien', j'ai tout simplement cherché à calculer la
date probable de cette découverte en prenant pour base le
retour en France de M. de Rougé, et j'arrivais à conclure
que M. Mariette, s'il avait voulu publier sa découverte,
aurait eu six mois d'avance sur M. Dûmichen ! Tel est le
crime énorme dont je me reconnais coupable envers M. de
Rougé, et c'est à ce propos que ma loyauté et ma véracité
sont mises en suspicion !
Or, ce calcul était parfaitement inutile; la prétendue
priorité, qui seule eût pu expliquer, non pas excuser, l'étrange
levée de boucliers qui a suivi l'apparition inattendue de la
lithographie de M. Dûmichen, n'existait nullement, puisque
ce fut seulement cette lithographie qui révéla soit à M. Ma-
riette, au Caire, soit à M. de Rougé, à Paris, l'existence
de la liste royale mise au jour par les fouilleurs d'Abydos,
et copiée sur les lieux mêmes par le savant allemand. M. de
Rougé, on le conçoit, avait dû se hâter de démentir la nou-
velle de sa présence à une découverte de M. Mariette,
laquelle n'avait pas été faite. En agissant ainsi, il allait au-
devant d'un appel que lui adressa plus fcird M. Dûmichen,
à ({ui profite naturellement le désaveu; on conçoit qu'en me
faisant le défenseur de ce dernier, je n'eusse pas manqué de
m'emparer de ce désaveu au profit de ma thèse, s'il fût
1. Reeuc rétrospcctice, I. p. 13 et 14 (p. 373-374 du présent volume).
442 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
arrivé à ma connaissance avant Timpression de mon premier
article*. Je me demande en vain ce qui peut en cela offusquer
M. de Rougt\ et pourquoi il constate d'un air triomphant
(|ue je suis bienj'orcé de reconnaître sa rectification insérée
au Moniteur le 9 février, comme si j'avais (luelquc intérêt
à nier ce fait matériel et ofliciel, quelque envie ou quelque
l)ossibilité de le faire. C'est me supposer bien maladroit et
les lecteurs bien amdides. Mais une autre (|uestion : Com-
ment le siivant académicien a-t-il pu prendre ainsi au sérieux
une accusation de complicité dans un crime de ce genre,
lors même que cette accusation ne serait pas purement ima-
ginaire? S'était-il cru complice de M. Mariette, pour déro-
ber au public, selon son expression, la table de Saciqanih,
demeurée plus de quatre ans inaccessible aux égyptologues,
malgré leurs réclamations? Ne nous a-t-il pas fait savoir,
dans sa première réponse', que la délicatesse V obligeait à
ne point publier cette table avant M. Mariette, quand il
saoait que son savant ami préparait un mémoire sur le
même sujet f Cette expliciition, d'ailleurs excellente, pouvait
bien servir deux fois de suite. Ainsi donc, lors même que
j eusse reproché à M. Mariette, ce qui n'est pas, d'avoir
dérobé au public pendant un an la table d'Abydos, cela ne
regardait en rien M. de Rougé. Je continue donc à ne pas
comprendre ce qui a pu le blesser; mais je me sens blessé
moi-même par la manière dont il se défend à ce propos.
Constatons en passant qu'il y a des rectifications qu'on
ne lit pas, indépendamment de celles qui échappent à l'œil
dans les colonnes d'un grand journal : ce sont celles qu'on
n'imprime pas; dans ce cas, les fausses nouvelles ont tout
leur inconvénient. J'ai bien lu dans le Moniteur, un peu
tard, il est vrai, car je ne vois ce journal que lorsqu'il m'est
1. Reçue rétrospccticc, II, p. 6 [p. 403-404 du présent volume].
2. Reçue archéologique, avril 1865, p. 347 (p. 393-394 du présent
volume]; Reçue rèirospectice, II, p. 17 [p. 415 du présent volume],
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE )) 443
envoyé par un ami, la fausse nouvelle que M. Mariette avait
fait une belle découverte et (jue M. Dûmichen la lui avait
dérobée, mais je n'ai tu que dans mes propres écrits la rec-
tification de cette fausse nouvelle; jai lu encore dans le
Journal officiel une autre nouvelle, (jue je souhaite vivement
être fausse, c'est que l'indignation de l'Institut a été excitée
contre la conduite des deux savants allemands impliqués
dans l'afiFaire, cela, à la suite des protestations énergicjues
de M. de Rougé;/a/ bien lu, toujours un peu tard peut-
être, que M. deRougé démentait, non pas ses protestations
énergiques, mais seulement le fait de sa présence lors de la
découverte attribuée à M. Mariette; à l'exception d'une
hypothèse portant sur une généralité, c'est-à-dire sur la
possibilité pour un explorateur d'apercevoir avant M. Ma-
riette un monument sorti des fouilles, je n'ai lu, dans les
notes de M. de Rougé, aucune rectification de nature à
atténuer la portée de l'article du Moniteur, qu'il se contente
d'appeler une malencontreuse note. J'ai lu, dans le journal
La Presse, une reproduction abrégée de l'article mensonger
du Journal officiel, puis j'y ai lu encore, et cela, à propos
de la publication de ma première Revue rétrospectice, la
confirmation de cette reproduction et, de plus, ma mise au
ban des savants françîiis ! Enfin, fai lu, dans le Monde
illustré, bien tard sans doute, surtout s'agissant d'un journal
auquel je suis abonné, le petit roman calomnieux que j'ai
reproduit dans ma dernière Reçue, et, voyez ma maladresse!
je n'en ai pas lu la rectification.
Il est un fait malheureusement acquis au débat, et je le
rappelle ici pour déplorer amèrement l'isolement où Ton
m'a laissé, c'est que, moi seul en France, j'ai osé prendre
en mains la défense de deux savants illustres contre un grief
articulé au nom de M. Mariette et que M. Mariette appelle
lui-même un abominable grief \ J'ajouterai que mes récla-
1. Rente rèirosprctive^ II, p. 7 [p. 404 du présent volume].
444 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
mations sont restées sans écho dans la presse parisienne, et
que les journaux qui s'étaient faits les organes de la calomnie
ont volontairement fermé les oreilles aux réclamations de la
vérité. Est-ce bien moi qu'il faut accuser de faillir à la
devise : A mie us Plato, magts arnica veritas f
Toutes les pièces du procès sont à la disposition du public
qui n'aurait pas de peine à rendre aux faits leur véritable
caractère, selon l'expression de M. de Rougé. Malheureuse-
ment les organes de la presse périodique qui ont disséminé
les accusations mensongères possèdent une vaste publicité.
Au regard du public, en général, mes notes rectificatives,
tirées à une centaine d'exemplaires, restent bien impuis-
santes; je sens que la partie n'est pas égale; vous l'avez
pensé vous-même, Monsieur le Directeur, lorsque vous m'avez
offert l'hospitalité dans vos colonnes. Grâces vous en soient
rendues.
Le surplus de la réclamation de M. de Rougé porte sur
des publications égyptologiques que j'ai signalées comme
éUitït dépourvues des textes originaux sans lesquels, à mon
avis, elles ne peuvent être d'aucune utilité pour la science.
Si l'expression de cette opinion devient aux yeux du savant
académicien un reproche, une accusation, je le regrette
infiniment. J'eusse bien préféré ne paraître désagréable à
aucun de mes collègues dans le coup d'œil que j'ai eu à jeter
sur l'état des études égyptiennes en France. Mais quand
j'aperçois un déclin marqué et progressif, quand je constate
qu'aujourd'hui nous arrivons tout au plus au troisième rang
en Europe comme force philologique et que nous comptons
à peine sous le rapport des publications de textes, je sens
mon amour-propre national humilié, je rougis pour la patrie
de Champollion et ne puis m'empêcher de rechercher et de
faire connaître les causes de cette décadence. Ces causes, je
les ai signalées dans ma première Reoue rétrospective; elles
se réduisent, du reste, à ce fait qu'il n'a été publié en France
aucune collection de textes sur lesquels un égyptologue
Dis LA (( FRANCE LITTÉRAIRE )) 445
puisse s'exercer : tous les ouvrages de cette nature nous
viennent d'Angleterre, d'Allemagne et des Pays-Bas, et
ritiilie elle-même a le pas sur nous, grâce aux travaux de
Rosellini et d'Ungarelli. Les Fran(;ais n'ont pas l'habitude
d'étudier les langues modernes, et c'est fort regrettable; ils
hésitent presque toujours à acheter des livres dont les titres
seuls les épouvantent, parce qu'ils ne les comprennent pas.
Aussi arrive-t-il qu'après avoir étudié ChampoUion et quel-
ques dissertations isolées, les débutants s'aperçoivent qu'ils
sont acculés dans une impasse et se dégoûtent de Tétude.
Cet effet est inévitable; je lai éprouvé moi-même, et, après
avoir surmonté la difficulté, j'ai eu le bonheur d'aider plus
d'un débutant à franchir ce pas périlleux.
Ce tableau est-il chargé? Qu'on le discute alors et que la
discussion s'établisse sur le point de savoir si mes réclama-
tions dans l'intérêt de la science égyptologique sont super-
flues. S'il est reconnu (jue j'ai raison et qu'il était nécessaire
de publier en France des textes et des papyrus, comme on la
fait en Angleterre, en Allemagne, dans les Pays-Bas, etc.,
il s'élèvera alors une autre question, celle de savoir pour-
quoi on ne l'a pas fait et pounjuoi l'égyptologie a été systé-
matiquement exceptée dans la distribution des ressources
dont, au contraire, ont largement profité d'autres branches
de la science, beaucoup moins importantes, à mon avis.
Eh bien! je le répète, parce que j'en sens la conviction
intime, l'école française de ChampoUion a failli à sa mis-
sion! La France pouvait et devait viser à être le centre de
l'activité scientifique dans cette nouvelle branche des con-
naissances humaines, dont la clef a été trouvée par un de
ses illustres enfants; les écoles étrangères, loin de nous
disputer cet avantage, s'offraient à nous d'elles-mêmes et
regardaient l'égyptologie comme une science française; dans
plusieurs de leurs plus importantes publications, des savants
allemands et hollandais se sont servis de notre langue; les
égyptologues anglais recherchaient la publicité des Revues
446 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
françaises, et, de mon côté, je me faisais un devoir, en même
temps qu'un plaisir, de me mettre à leur disposition pour
traduire et faire imprimer leurs dissertations. Malheureuse-
ment mes vues ne furent pas du goût de tout le monde; on
m'opposa d'abord des délais et des lenteurs qui ne me sem-
blaient pas justifiés; puis, un beau jour, j'entendis de mes
oreilles ces paroles que je me garde d'oublier : Que chacun
imprime chcj soi! Je dus alors prévenir mes amis d'Angle-
terre de ces difficultés inattendues et renoncer à la publica-
tion des beaux articles de M. Goodwin sur les papyrus
hiératiques. — Mon tour vint ensuite, et j'eus l'occasion de
constater qu'un de mes manuscrits était sorti des mains de
l'éditeur pour aller se perdre ailleurs que chez l'imprimeur.
On ne put le retrouver, et, malgré des promesses réitérées,
il ne me fut jamais renvové.
Remarquez k ce propos, Monsieur le Directeur, que je ne
conteste nullement au rédacteur en chef ou au directeur
d'une publicité périodique le droit de choisir à son goût les
articles qui lui conviennent et d'éliminer ceux qui ne lui
paraissent pas de nature à intéresser la généralité de ses
lecteurs; ce que ma dignité ne saurait admettre, c'est que
mes ouvrages soient soumis à une censure préalable et n'ar-
rivent à la publicité qu'après avoir pu servir à des personnes
interposées.
Ainsi s'évanouissait pour moi, non seulement toute espé-
nmce de concentrer en France le mouvement scientifique,
mais encore la possibilité de publier convenablement dans
mon pays mes propres travaux.
Je ne me suis pas découragé pourtant : j ai fait les frais
de mes publications, gravé des types, calqué des planches,
et mes publications n'ont pas été moins nombreuses qu'au-
paravant; elles n'ont jamais manqué des citations textuelles,
ni des discussions philologiques dont j'ai proclamé la néces-
sité. Et, d'un autre côté, ces publications n'ont pas été moins
bien accueillies en France et à l'étranger, et mes amis d'An-
DE LA « FRANCE LITTÉHAIUE » 447
gletorre ne m'ont pas refusé leurs précieuses communicii-
tioris, dignes sans contredit d'un théâtre bien plus élevé.
Mais la force humaine a des limites, et Ténorme travail
qu'il m'a fallu faire pour graver des milliers de mots égyp-
tiens était toujours à recommencer; je l'ai continué juscju'à
compromettre ma siinté, puis j'ai cédé et me suis rejeté sur
Tautographie, que j'ai trouvée tout aussi fatigante et qui ne
donne (jue des résultats médiocres. Après la publication de
ma deuxième série de Mclanrjcs égyptolofjiqaesy j'étais défi-
nitivement à bout de courage et de forces.
C'est alors que j'ai songé à demander un petit assortiment
de la fonte hiéroglyphique de l'Imprimerie impériale; c'était
pour moi une question de vie ou de mort scientifique. Aussi,
quoique» je ne sois pas né solliciteur, je me suis senti le
courage de supplier l'Kmpereur, de conjurer les ministres.
Vains efforts! On m'opposa la lettre d'un règlement impé-
ratif, et tout fut dit'.
Je dirai ailleurs comment une amitié dout je suis fier m'a
aidé à sortir d'embarras ; comment, de la situation désespérée
où j'étais placé, je me suis trouvé presque subitement en
position de n'avoir plus rien à envier à personne, plus rien
à demander aux aisiers de l'Imprimerie impériale. Mais, sur
ces entrefaites, un savant berlinois fondait un journal égyp-
tologique et conviait les savants de tous les pays à lui prêter
leur concours. Ainsi se trouvait réalisé à Berlin le plan que
j'avais espéré réaliser à Paris. Le mouvement scientifique
s'est concentré en Allemagne, et aujourd'hui les égypto-
logues français y portent leurs écrits. La science y trouvera
son compte; mais je ne puis m'empécher de regretter la
continuelle abstention de mon pays et la décadence progres-
sive à laquelle il semble s'accoutumer.
J'ai beaucoup parlé de moi-même, Monsieur, et je m'en
1. Voir, sur ce sujet, la notice biographique de Chabas, par Virey,
p. Lx-Lxv, au tome I de ses Œurrea diverses, — G. M.
448 LËTTIIË Â M. LE bÏKECtEUk
sens tout confus ; il est utile cependant que Ton sache bien
ce qu'il faut de courage, de ténacité et de patience, si l'on
veut réussir dans l'étude lorsqu'on n'a pas l'avantage de
posséder un titre officiel.
En relisant les considérations que j ai détaillées dans ma
première Revue rétrospective et en les rapprochant de celles
qui précèdent, on s'expliquera aisément le sentiment de dou-
leur et de regret dont je me suis senti atteint en constatant
les colères soulevées par la publication de la table d' Abydos.
Était-il possible de ne pas être frappé par les rapproche-
ments à faire entre ce bruit scandaleux et la politique
d'abstention en matière de divulgation des textes, qu'on
peut reprocher à l'école française d'égyptologie? Cette poli-
tique, je voulais en démontrer les regrettables conséquences,
même à l'égard de ceux qui la mettent en pratique, et
j'espérais déterminer une politique contraire. Telle est la
pensée, telles sont les espérances qui m'ont porté à me per-
mettre quelques questions relativement à l'éventualité de la
publication des textes rapportés par M. de Rougé. Six
volumes d'inscriptions inédites copiées â la main par cet
habile égyptologue et deux cent vingt planches photogra-
phiées, c'était une bonne fortune rare, une occasion unique
pour la France de faire enfin un effort utile. Or, cet effort,
on n'a pas voulu le tenter, et tout se borne à l'album photo-
graphique dont j'ai parlé et dont j'ai signalé l'insuffisance
et les inconvénients. Je n'ai pas à revenir sur ce point; mais
M. de Rougé se plaint que j'aie attribué au photographe
tout l'honneur de cette publication. Examinons ce grief.
Voici les paroles de M. de Rougé dans sa première ré-
ponse :
« Fallait-il donc subir des lenteurs inévitables quand il
» s'agit de demander une subvention spéciale, comme on l'a
» fait pour M. Place? Je ne l'ai pas cru, et la générosité du
» photographe habile qui m'avait accompagné, ainsi que le
» courage d'un savant professeur, M. Samson, ont résolu le
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE » 449
» problème. L'album do la mission est en pleine exécution
» et paraîtra tout entier avant deux mois; il sera composé
)) de cent cinquante-cinq photographies, précédées d'une
» notice sommaire, indiquant le sujet de chaque planche*. »
M. de Rougé a ainsi fait la part de chacun, il n'a pas
voulu demander de subvention ; il s'est contenté d'indiquer
le sujet de chaque planche dans des notices sommaires, et
la générosité du photographe a fait le reste et résolu le
problème.
Pour ma part, j'ai quelque expérience pratique, et je
déclare que jamais il ne m'est arrivé de rencontrer plus de
deux sortes de difficultés; c'est à savoir : le travail prépa-
ratoire et la question d'argent. Sauf les notices sommaires
sur lesquelles je dirai tout à l'heure quelques mots, ces
deux difficultés me paraissaient, d'après les explications de
M. de Rougé, avoir été levées par le photographe et par
M. Samson. Mais il parait que M. de Banville n'a pas eu à
avancer de l'argent. On pouvait s'y tromper, et c« n'est pas
ma faute. Ne nous arrêtons pas toutefois, comme le propose
M. de Rougé, qui m'attribue une intention qu'il serait
inutile de rechercher. J'ai l'habitude de parler clairement.
Si j'avais eu l'honneur d'être investi d'une mission scienti-
fique officielle et le bonheur de recueillir une riche moisson,
je me serais considéré comme obligé d'en presser la publi-
cation, et j'aurais tout d'abord demandé une allocation au
gouvernement. Si j'eusse échoué, j'aurais avancé six mille
francs pour faire tirer à cent cinquante exemplaires trois
cents planches de choix, sur petit in-folio, et j'en aurais fait
vendre la collection à raison de cent francs l'exemplaire,
c'est-à-dire à trente centimes environ chaque planche.
Ces chiffres sont c^ux qui me servent de base à Chalon-
sur-Siiône pour dos planches du même genre. Est-ce un
grand crime d'avoir fait remarquer que l'album de la mis-
1. Cf. p. 393 du pfésent volume. — G. M.
Bini.. ÉOYPT., T. X. 29
450 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
sion, soit pjir son prix, soit par son étendue, ne remplît pas
les mêmes conditions? Ce n'est, du reste, pas la question
d'intérêt personnel qui est ici en jeu; car la collection de
textes, telle que je la conçois, aurait été une opération in-
contestablement meilleure que celle de l'album.
L'hommage que j'ai rendu au photographe, à la suite de
M. de Rougé lui-même, devient pour ce dernier un sujet de
nouvelles plaintes; il trouve que je ne rends pas suffisam-
ment justice aux notices sommaires par lesquelles il a con-
tribué k la publication en question.
« I^s te.rtes, écrit-il, se sont probablement choisis tout
seuls; leur nouveauté et leur intérêt étaient écrits sur
chaque muraille en bon français\ » A cette observation
légèrement ironicjue, la réponse n'est pas difficile. Personne
plus que moi n'est convaincu de la haute valeur de tout ce
qui sort de la plume de M. de Rougé, et, quoique je ne
considère pas comme bien difficile pour un égyptologue
quelconque la tâche d'apprécier l'intérêt et la nouveauté
d'une inscription égyptienne, néanmoins et sans les con-
naître, je suis persuadé que les notices sommaires de M. de
Rougé méritent une sérieuse attention. Mais, le savant
académicien ne Tignore pas, ce ne sont pas des notices,
mais des textes en abondance que la science réclame; ral>-
sence do notices n'enlève rien au mérite de l'admirable
collection publiée par M. Lepsius sous le titre de Denli-
mdler aus ^Egypten und ^Ethiopien. Si M. Lepsius eût
voulu subordonner cette publication à la préparation d'ex-
plications sur chaque planche, la science serait aujourd'hui
de quinze îins en arrière. Les notices fautives de M. Sharpe
n'enlèvent rien à la valeur de la riche collection qu'il a
livrée à l'étude, et les notices sommaires que j'ai ajoutées à
la collection des papyrus hiératiques du Musée de Leyde'
1. Cf. p. 436 du présont volume. — CM.
2. C'est le mémoire reproduit p. 131-171 du présent volume. — O. M.
DE LA « FRANCE LITTÉRAIUE » 451
n'ajoutent rien à l'utilité de cette collection précieuse.
Nous mettons ici, Monsieur le Directeur, le doigt sur la
plaie : en France, les détenteurs des textes ne consentent à
les communiquer au public que lorsqu'ils se croient certains
d'en avoir tiré, au profit de leur réputation scientifique, tout
le résultat utile possible; ils prétendent ne nous jeter, à
nous, les ilotes de la science, que des os vidés de moelle. Si
vous voulez bien faire lapplication de cette remarque à
l'ensemble des faits relevés dans la discussion que je conti-
nue aujourd'hui, vous vous expli(iuerez bien facilement
labsence de toute publication de textes originaux en France.
Vous comprendrez pourquoi il n'a été fait d'exception (|ue
pour des textes déjà publiés et traduits à l'étranger; vous
comprendrez aussi ce fait très singulier qu'il ne s'est formé
chez nous que trois égyptologucs, et ce sont trois conser-
vateurs du Musée égyptien; je m'excepte, parce que la
science m'est venue d'ailleurs, et j'excepte encore ceux qui
ont reçu de moi une initiation spéciale ; et ce ne sont piis seu-
lement les égyptologues qui nous manquent, mais encore les
lithographes habitués à dessiner les écritures égyptiennes,
Ciir M. Mariette s est trouvé obligé de confier à un dessi-
nateur allemand l'exécution des planches dont naguère on
nous annonçait la prochaine apparition. Nous a-ton rendus
assez impuissants !
Le Musée égyptien du Louvre possède une bibliothèque
assez complète d'ouvrages d'égyptologie; sans bourse délier,
on peut y consulter toutes les grandes publications de textes,
et les conservateurs y ont à leur disposition un grand nombre
de papyrus et de monuments jusqu'à présent fort mal
connus. Ceci nous amène à nous occuper d'un nouveau grief
de M. de Rouge : il rappelle qu'il ma laissé étudier dans
son cabinet du Louvre et ajoute, entre parenthèses, que je
ne Ven ai jamais remercié, quoique j*y aie passé de longues
heures sur les planches de M. Lepsius, Il paraît, ajoute-
452 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
t-il, que M. Chabas se croyait dans un lieu public*!
M. de Rougé n'a pas la mémoire heureuse, car non seule-
ment je l'ai remercié de vive voix, mais je l'ai fait aussi par
écrit en lui adressant le premier exemplaire de mon mé-
moire sur les inscriptions de Radesiéh. Je suis vraiment
honteux de descendre à ces misérables détails ; mais l'obser-
vation de M. de Rougé est un congé en bonne et due forme;
je veux bien l'accepter, mais non pas sans me défendre de
l'avoir mérité par une impolitesse.
Ce que j'ai étudié au Musée du Louvre, c'est une splen-
dide publication allemande. Quant aux monuments du
Musée, j'ai été aussi admis à copier les inscriptions de ceux
qui sont exposés à la vue du public; comme il n'y a ni
cliaisc, ni Uxhle, ni encre, et qu'on ne doit pas s'appuyer sur
les monuments, c'est une rude besogne pour quiconque n'est
pas dessinateur, et je suis dans ce cas. Aussi n'a-t-il pu
sortir rien de sérieux de cette partie de mes travaux au
Louvre, tandis que mon étude des planches de M. Lepsius
a été très fructueuse. Du reste, il est une classe de docu-
ments qui a toutes mes préférences. Je veux parler des pa-
pyrus. Ceux du Musée du Louvre sont entassés dans de
grands meubles qui garnissent le cabinet, que M. de Rougé
nous apprend être son domaine exclusif. Je pouvais m'y
tromper, car il ne m'est pas arrivé de l'y rencontrer; et,
pour moi, ce cabinet représente la salle la plus importante
de tout le Musée. A la vérité, dans cette appréciation, j'en-
visage le contenu des grands meubles ; mais, hélas ! je ne le
connais pas. N'y existât-il que des Rituels, ce serait déjà un
trésor à consulter. En effet, les égyptologues ne disposent
encore que de Tédition de Turin, qui a été publiée à Berlin
par M. Lepsius, sous un format commode et pour un prix
qui ne dépasse pas 40 francs à Paris, et de celle du Rituel
connu sous le nom de Rituel Cadet, qui est reproduit dans
1. Cf. p. 434 du présent volume. — G. M.
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE » 453
le grand ouvrage de la Commission d'Egypte. La publication
d'une série de rituels comparés, surtout de ceux qui re-
montent aux anciennes époques, ferait faire à la science des
pas énormes. Une première satisfaction allait être donnée à
ce besoin des études, par la publication d'un bon exemplaire
du Louvre, entreprise depuis de longues années et terminée,
quant à la lithographie du texte, depuis de longues années
aussi. Toutefois cette publication, attendue avec une légi-
time impatience, n'a pas vu le jour, et la seule explication
que j'aie pu obtenir sur ce point, c'est qu'il reste une pré-
face à faire ! Préface ou notice sommaire, toujours le même
écueil 1
Je crois que les rituels abondent au Musée du Louvre;
mais je n'ai pas réussi à m'assurer de leur mérite. A en
juger par la réponse qui m'a été faite, et aussi d'après le
silence gardé par ceux qui ont pu les examiner, il n'y au-
rait rien d'intéressant; l'avenir le dira sans doute. Mais
n'oublions pas que le mot de réserve n'est pas inconnu au
Louvre, et que si quelqu'un d'influent tenait à empêcher
le public d'étudier certains documents, rien ne serait plus
facile. Je ne dis pas que cela soit, mais je constate que les
papyrus du Musée du Louvre sont, quant à présent, lettre
close ou tout au moins inutilisée.
Le même cabinet contient un moulage de la statuette
, naophore, dont le texte, à ce que nous apprend M. de Rougé,
a été publié en entier dans les Miscellanées du Musée Pio
Clementino\ ce qui n'a pas empêché que ce beau texte soit
resté inconnu aux égyptologues, en général, et n'ait pas
contribué à enrichir le trésor commun de Tinformation
scientifique. M. de Rougé pensait de la même manière lors-
qu'il annonçait à très bref délai la publication des inscrip-
tions accompagnées d'un commentaire philologique; les
deux hiéroglyphes qu'il a insérés dans son mémoire, joints
1. Voir p. 434 du présent volume. — G. M.
29»
454 LETTRE A M. LE DIRECTEUR
au troisième qui n'est pas à sa place, et même k un qua-
trième mot qui se trouverait dans le Dictionnaire de Cham-
pollion, tout cela n'est absolument rien, et nous tombons ici
fort mal à propos dans Tinfinitésimal.
Remarquez bien, Monsieur le Directeur, qu'en refusant
mon assentiment à quelques-unes des vues scientifiques de
M. de Rougé, je suis bien loin de toute intention critique.
Dans une science toute nouvelle et qui marche vite, nous
devons nous attendre tous à reconnaître tôt ou tard que
nous nous sommes trompés sur une foule de points. Si j'ai
contesté la valeur que M. de Rougé a donnée au scarabée,
d'après Horapollon, si je n'accepte pas sa traduction d'une
phrase très importante pour la mythologie \ je n'en persiste
pas moins à regarder le mémoire de ce savant égyptologue
sur la statuette naophore comme le meilleur travail qui ait
encore été fait sur un texte historique : quelques erreurs de
détail ne font rien. à la chose. M. de Rougé n'aura pas de
difficulté à en signaler dans mes propres écrits. Cela me
porte à un aveu dont vous ne manquerez d'abuser, Monsieur
le Directeur, c'est qu'en ma qualité d'égyptologue, j'ai pris
vingt fois le Pirée pour un homme, et que je suis tout prêt
k recevoir les pierres que voudront me jeter ceux qui n'ont
jamais péché.
Que sont donc, en définitive, mes Reçues rétrospectives,
qu'on veut aujourd'hui transformer en attaques contre
M. de Rougé? Peut-on s'y tromper et ne pas y reconnaître
le cri d'un homme honnête, la légitime réclamation d'un
égyptologue découragé, un plaidoyer contre d'ignobles ca-
lomnies, un regard de douleur jeté sur l'état de la science
dans notre pays? Est-ce ma faute à moi si l'on ne peut louer
M. Lepsius pour ses innombrables publications de textes,
ni M. Birch, à propos des papyrus du Musée Britannique,
ni M. Leemans, pour l'ensemble du Musée de Leyde, sans
1. Voir p. 428-429 du présent volume. — G. M.
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE » 455
critiquer par ce seul fait leurs collègues en France? Fallait-
il se taire, comme Ta fait tout le monde savante Fallait-il se
borner in petto à de stériles vœux pour que les papyrus et
autres monuments égyptiens soient le plus tôt possible
livrés au public, vœux auxquels M. A. Bertrand veut bien
s'associer et associer tout le monde savant * ? C'est un rôle
facile, et rien n'empêche les porte-clefs de se mêler aux
groupes d'impatients, qui réclament contre les portes fer-
mées I
« La foi qui n'agit pas , est-ce une foi sincère? »
J'ai agi, et je suis loin de le regretter; je continuerai à
insister jusqu'à ce que justice soit faite; jusqu'à ce qu'il
soit loisible à tout le monde d'étudier les richesses entassées
dans les Musées et dans les Bibliothèques publiques, sans
subir des faveurs qui laissent, au bout de douze ans, des
souvenirs si amers et si inexacts à ceux qui les ont consen-
ties; jusqu'à ce que l'on ne puisse plus parler de l'impuis-
sance de la France; jusqu'à ce qu'on ait entrepris des publi-
cations, comme il s'en fait partout ailleurs; en un mot,
jusqu'à ce que l'école égyptologique puisse se recruter chez
nous avec la même facilité qu'à l'étranger, même parmi les
personnes dépourvues de titres officiels.
Je ne me le dissimule pas, tout cela, c'est une montagne
à soulever; mes forces pourront bien n'y pas suffire, surtout
si je n'ai pour appui que les vœux secrets de tout le monde
savant. M'aider, c'est braver de puissantes inimitiés : Veri-
tas odium parit. Il faut cependant quelques Curtius dans le
gouffre de l'abus I
Au lieu des vœux du monde savant, qui ne mèneront à
rien, je présenterais volontiers au Gouvernement un projet
de loi contenant, entre autres dispositions, les articles ci-
après :
Article premier. — Les Bibliothèques publiques et les
1. Voir p. 436 du présent volume. — G. M.
45(i LETTRE A M. LE DIRECTEUR
Musées sont des lieux où sont déposés et conservés les
livres, manuscrits et monuments de toute espèce qui se
recommandent par un intérêt quelconque; le but de ces
sortes de collections est uniquement de favoriser les progrès
des arts, des lettres et des sciences.
Leur organisation intérieure sera réglée de telle manière
que ce but soit complètement atteint, toutefois sans compro-
mettre la bonne conservation des objets livrés à l'étude.
Art. 2. — Les conservateurs et les bibliothécaires sont
chargés de veiller au maintien de cette organisation et à
l'observation des règlements. Il ne leur est pas interdit de
se livrer à Tétude des manuscrits, mais ils n'ont droit à
aucune préférence et ne devront jamais refuser ni même
différer la communication d'aucun des objets catalogués.
Tous les fonds dits de réserve sont supprimés. Les membres
de l'Institut n'ont aucun droit de priorité, non plus que les
conservateurs ni les bibliothécaires.
Dispositions spéciales au Musée égyptien
Article premier. — Deux jours par semaine, les salles
des grands monuments seront réservées aux personnes qui
voudront dessiner les monuments ou copier les textes; des
tables, des pupitres mobiles, garnis des objets nécessaires,
ainsi que des marche-pieds^ seront mis à leur disposition, à
cet effet.
Art. 2. — Il sera permis de calquer^ d'estamper et de
photographier, mais seulement sous la surveillance des
agents préposés à cette partie de service.
Art. 3. — Il sera, par les soins du conservateur, dressé
un catalogue descriptif de tous les papyrus du Musée. Ce
catalogue indiquera le sujet des manuscrits et les divisions
qu'ils comportent; s'il s'agit de rituels, les chapitres qui
s'y trouvent, ou la circonstance qu'ils contiennent des cha-
pitres nouveaux. Les papyrus y seront classés d'après leurs
DE LA « FRANCE LITTÉRAIRE » 457
dates approximatives dans les trois grandes divisions : An-
cien-Empire, Nouvel-Empire et Basses Époques. Ce cata-
logue sera imprimé et livré à la publicité.
Les nouvelles acquisitions seront annoncées dans le Mo-
niteur, par les soins du conservateur, deux mois au plus
après qu'elles auront été faites; tous les ans, ces mentions
du Moniteur seront imprimées en additions au catalogue,
et le catalogue sera refondu tous les six ans.
Art. 4. — Toute personne aura le droit de se faire com-
muniquer, pour l'étudier et le copier, tout papyrus men-
tionné au catalogue ou au Moniteur. Les papyrus peuvent
aussi être calqués, mais seulement sous verre.
Art. 5. — Tous les monuments du Musée seront publiés
aux frais de l'État, à commencer par les manuscrits et autres
documents épigraphiques. A cet effet, un dessinateur sera
placé sous les ordres du conservateur et préparera les dessins
sur les indications de ce dernier, qui sera chargé de la cor-
rection et de la re vision, ainsi que des notices sommaires.
Il ne pourra être publié moins de vingt-quatre planches par
année; une somme de deux mille francs sera affectée annuel-
lement aux dépenses qu'entraînera cette publication, laquelle
sera mise en vente au prix de dix francs chaque livraison de
vingt-quatre planches.
Si l'on eût procédé ainsi depuis trente ans, l'État, loin
de faire un sacrifice, aurait reçu plus d'argent qu'il n'en
aurait dépensé, et nous ne serions pas obligés de faire sur
nous-mêmes un si triste retour. Aujourd'hui que tant de
temps a été perdu et que notre situation dans la science est
gravement compromise, on pourrait aller un peu plus vite ;
mais, à tout prendre, qu'on s'en tienne là, si l'on veut, mais
qu'enfin l'on fasse quelque chose 1
Chalon-sur-Saône, 15 octobre 1865.
F. Chabas.
TABLE DES MATIÈRES
Traduction et analyse de Tinscription hiéroglyphique
d'Ibsamboul, contenant le récit d'un épisode de la
guerre de Ramsès II contre la confédération des
H'itas 1 61
Sur les Papyrus hiératiques, par C. W. Goodwin 63-105
Note sur un poids égyptien de la collection de M. Harris,
d'Alexandrie 107-114
De la circoncision chez les Égyptiens 115-118
Le cèdre dans les hiéroglyphes 119-124
Scène mystique peinte sur un sarcophage égyptien 125-130
Notices sommaires des Papyrus hiératiques égyptiens
I. 343-371 du Musée d'antiquités des Pays-Pas à
Leyde 131-171
Lettre à M. TÉditeur du journal The Literary Gazette
sur quelques singularités de la médecine égyptienne. 173-179
Lettre à M. le docteur Schnepp, secrétaire de l'Institut
égyptien, sur la longévité prétendue des Égyptiens. . . 181-182
Les inscriptions relatives aux mines d'or de Nubie (avec
deux planches) 183-230
Observations sur le chapitre vi du Rituel égyptien, à
propos d'une statuette funéraire du Musée de Langres
(avec deux planches) 231-247
Recherches sur le nom égyptien deThèbes, avec quelques
observations sur l'alphabet sémitico-égyptien et sur les
singularités orthographiques 249-287
46() TABLE DES MATIÈRES
Les Papyrus hiératiques de Berlin, récits d'il y a quatre
mille ans, avec un index géographique et deux planches
de fac-similé 289-364
Revue rétrospective à propos de la publication de la
liste royale d'Abydos (premier article) 365-395
Revue rétrospective à propos de la découverte de la table
royale d'Abydos (deuxième article) 397-436
Lettre à M. le Directeur delà France littéraire, au sujet
des discussions soulevées par la publication de la nou-
velle table royale d'Abydos 437-456
*
CHALON-S-S., IMP. FRANÇAISE ET ORIENTALE DE L. If ARCEAU, B. BERTRAND, SCCC'
EKNKST LKROUX. ÈDlTEllt
28, UL'K BOXAPARTt, '<tH
BIBLIOTHÈQUE ÉGYPTOLOGIQLE
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ToMK VI. — [hn prrpiti'fUinu,)
Tomes VII et VIII. - G. Maspero. ÉTUDES DE MYTHOLOGIE
ET D'ARCHÉOLOGIE ÉGYPTIENNES. Deux volumes in-8^, fig.
Chaque 15 fr.
Tomes IX, X. - P. Ghabas. ŒUVREîi DIVERSES, lomes I et II.
ln-8", ligures et planches. Chaque vol 15 fr.
ToMLs XI et XII. - P. Ghabas. ŒUVRES DIVERSES. Tomes III
et IV. — (Kn murs tic pith/irafln/i.)
ToMis XIII â XVI. - ŒUVRES DU VICOMTE E. DE ROUGÉ,
DE MARIETTE-IWCHA, DE NESTOR LHOTE. - (lût pri'pa-
nition.)
MÉMOIRES PUBLIÉS PAR LES MEMBRES DE LA
MISSION ÂRCHÉOLOGIQUR FRANÇAISE DU CAIRE
sous la direction de M. G. Maspero, membre de l'Institut.
Tomes I à XIX. Collection de volumes in -4", avec ligures et planches
en héliogravure et en chromolithographie.
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